Le récent post de @fiona.n.schmidt sur les réactions aux déclarations de Muriel Robin à propos de l’homophobie du cinéma (dans l’émission Quelle époque ! du 16 septembre 2023) m’a permis de réfléchir à une notion qui me semble adaptée ici, qui est celle des biais de sélection. Notamment, Fiona N. Schmidt commente les tentatives répétées par nombre de personnes sur les réseaux de chercher des exceptions permettant de prouver que Muriel Robin a eu tort de déclarer que les acteurices ouvertement homosexuelles (et plus largement queer) sont en majorité écarté-e-s des carrières cinématographiques. Pour certain-e-s, sa déclaration serait un faux prétexte qui masquerait un manque de talent et de l’aigreur de sa part. Or, selon une étude de @lecollectif5050, sur 115 films d’initiative française sortis en 2019, seulement 2% des personnages représentés étaient homosexuels, dont 82% des hommes blancs et tous parisiens.
Un biais de sélection est un terme qu’on utilise en étude statistique, où il désigne une erreur dans la constitution d’un groupe d’étude pour qu’il soit représentatif de la réalité (par exemple, un défaut de diversité de cas pour étudier l’impact d’un phénomène sur une population globale). Dans le cas qui nous intéresse, c’est-à-dire les reproches faits à Muriel Robin pour son constat de l’homophobie du cinéma français, le biais de sélection est clair : dans un système de société homophobe, on va sélectionner pour la représenter des individu-e-s supposé-e-s correspondre aux normes établies comme préférentielles. Avec le temps, ce modèle va composer un paysage relativement homogène, parce qu’il est construit dès le départ par ce procédé de sélection qui écarte les individu-e-s, les conduites et les modes de représentation stigmatisés car différant de la norme.
De fait, le modèle patriarcal, cisgenre, hétérosexuel, blanc et valide étant le modèle préférentiel dans nos sociétés, on aura tendance à en exclure tous les individu-e-s qui ne s’y conforment pas. L’image, la représentation qui en résulte de nos sociétés n’est pas conforme à la réalité des personnes qui y vivent, mais elle réussit à s’imposer avec le temps comme une norme de fait, par phénomène d’essentialisation et de naturalisation : c’est la fabrique de la majorité symbolique, laquelle entretient la légitimité d’un système d’inégalités sur le plan matériel. Cette norme installée va aussi contraindre à son tour les individu-e-s composant cette société à s’y conformer, de gré ou de force.
Une étude statistique, à partir de là, est comme une photographie de notre société à un moment donné. Tout dépend du moment où l’on prend cette photo et de l’interprétation qu’on en donne. Notamment, la photographie en elle-même ne dit rien des processus qui ont mené dans le temps à aboutir à l’image que l’on a prise. Tout dépend de la façon dont on la cadre et dont on lui donne un contexte de compréhension. Or, comme l’exprimait très justement la poétesse Audre Lorde, dans son essai « Les outils du Maître ne démantèleront pas la maison du Maître » (1984), comme on ne transmet pas l’histoire des luttes des minorités dans l’Histoire générale, on doit tout recommencer à chaque génération. De fait, on omet les contextes spécifiques aux conditions de vie des groupes minoritaires dans l’interprétation que l’on donne de l’image que l’on prend de la société à un moment t.
En philosophie herméneutique (philosophie de l’interprétation), on appelle monde de sens le cadre qui va servir à l’interprétation et constituer les limites de notre compréhension du monde (Paul Ricœur), ce que l’écrivain américain James Baldwin décrivait par le terme de système de réalité (discours à Cambridge, 1965). Mais un cadre ne sert jamais qu’à l’interprétation, il va aussi influencer la manière dont on produit du sens et se projette dans l’action (agentivité), dont on forme nos attentes et nos habitudes. Ainsi, toute catégorie d’interprétation a tendance à normaliser et à rigidifier notre relation à la réalité, en regard de ces attentes construites et des limites de nos catégories d’interprétation (concept de looping chez le sociologue Erving Goffman).
Aussi la notion de majorité correspond-t-elle à ce qu’on a plus ou moins l’habitude de voir représenté comme norme, comme espace où les aspects symboliques comme matériels concordent pour former la notion de sécurité et de prévisibilité, d’habitus (Marcel Mauss). Ainsi, la prévisibilité, qui forme un monde de sens stable et cohérent, est un privilège que les groupes majoritaires s’octroient et auquel ils attendent que les groupes assignés à la minorité se conforment, d’où les dynamiques d’objectification et de déshumanisation. On fait passer l’impératif de son propre confort avant le soin de permettre à chacun-e d’accéder à une répartition équitable et juste des ressources essentielles à une vie digne.
De fait, pour en revenir à l’affaire qui nous intéresse, les individu-e-s ne pouvant pas se conformer à une norme présentée comme absolue se confrontent à une espérance de vie plus précaire, faite de difficultés que le groupe majoritaire choisit d’ignorer. Pourtant, les personnes appartenant à des groupes sociologiques assignés à la minorité existent. À pourcentage égal, il n’y a pas de raison qu’elles aient moins de talent ou de mérite que les autres. Sauf qu’elles auront moins d’opportunité de le développer et seront moins visibles dans la photographies finales – comme si elles n’existaient tout simplement pas. De fait, on ne s’attend pas à les y trouver, ce qui semblerait incongru. Ayant moins d’opportunité de le développer, elles ne pourront pas non plus se positionner de façon avantageuse dans un rapport de force avec les pouvoirs décisionnaires qui détiennent les ressources à même de réaliser ce talent dans des projets concrets.
Si on prend une photographie de la société française à ce moment là, on peut très bien se dire : « Voilà les acteurices qu’on connaît, qui font carrière et c’est à leur talent seul qu’iels le doivent. » Là, Muriel Robin arrive et déclare en substance : « Les acteurices qui ne sont pas cisgenres et hétérosexuelles ne font pas de grande carrière s’iels le sont ouvertement. Et j’en connais qui le taise pour pouvoir travailler. » Elle met en évidence le processus qui a mené à la photographie qu’on nous présente et les biais de sélection qui font que cette photographie ne rend pas compte de la réalité, seulement au modèle auquel on entend dès le départ que celle-ci se conforme. On la connaît, elle nous est familière et on s’accroche à notre capacité à la reproduire pour ne pas en être exclu-e. Elle nous garantit un cadre d’interprétation de la réalité qui offre le privilège d’une certaine sécurité, qui est le privilège de la propriété.
Muriel Robin le dit bien : « Les femmes homosexuelles (dans le cas présent) ne sont pas désirables parce qu’elle ne sont pas pénétrables. » C’est un rôle assigné de force à travers l’histoire. Le sociologue Pierre Bourdieu expliquait dans ses cours sur l’État : « Il y a un lien indissociable entre la légitimité de l’usage de la violence symbolique et la légitimité de l’usage de la violence physique. » La prévisibilité, ce qu’on attend des autres, c’est de l’appropriation. La liberté qu’on s’octroie de prévoir, c’est le privilège de prescrire sur une réalité qui nous échappe le souhait qu’elle se conforme à notre confort, même au détriment des autres. Le privilège de la majorité dans nos sociétés inclut le pouvoir de prévisibilité des autres par rapport aux normes. Les personnes qui en divergent remettent en question ce privilège et cassent le mythe de la prévisibilité et du contrôle, parce que celui-ci repose fatalement sur un certain degré de contrôle et de violence.
Muriel Robin, ici, dit : « Non, ce n’est pas l’ordre des choses. C’est un choix politique. Du coup, vous n’avez pas légitimité à être et rester dans le déni de cette réalité. » Elle soulève ainsi le caractère construit du monde de sens, du système de réalité par lequel les personnes qui en bénéficient et en profitent tentent d’échapper à la culpabilité. De la même manière qu’aux États-Unis, le mythe du Nouveau Monde a servi à masquer le génocide des populations indigènes, de leurs histoires et de leurs cultures (Roxanne Dunbar-Ortiz, 2019), prenant la photographie à un moment donné comme si elle était le début de l’Histoire, nos systèmes de privilège tentent d’échapper à la culpabilité en joignant à la violence de la confiscation matérielle celle de la confiscation symbolique : « Vous n’existez pas. Vous n’avez jamais existé. Vous n’existerez jamais. » Soyons donc vigilant-e-s à nous-mêmes ne pas nous hâter trop tôt à effacer l’histoire derrière une belle photo, à la lumière de nos propres privilèges.
Quelques ressources :
Audre Lorde (en anglais) https://collectiveliberation.org/wp-content/uploads/2013/01/Lorde_The_Masters_Tools.pdf
« James Baldwin v. William F. Buckley Jr. Debate » sur YouTube (en anglais).
Paul Ricœur. Écrits et conférences 2 : Herméneutique (1972-2006), Seuil, 2010.
Roxanne Dunbar-Ortiz, An Indigenous Peoples’ History of the United States, Penguin Random House, 2019 (en anglais).


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