Dans une de ses récentes vidéos, Doug Smith, philosophe spécialisé dans l’étude du Bouddhisme des premiers textes, posait la question de savoir si les nouvelles intelligences artificielles telles qu’elles se manifestent aujourd’hui à travers des robots de conversation (comme ChatGPT) étaient ou pourraient devenir des êtres sensibles ou non. S’il pose la question et tente une analyse dans une perspective Bouddhiste, on peut poser la question de ce qui fait de nous des êtres humains à partir d’autres lumières. Notamment, on peut tourner la question dans un autre sens : qui est et comment est-ce qu’on qualifie quelqu’un-e comme digne d’être un être humain ?
On a vu précédemment comment les dynamiques d’objectification de l’autre et de déshumanisation étaient étroitement intriquées aux structures de pouvoir et d’oppression, notamment dans le but d’échapper au sentiment de culpabilité. On fabrique l’autre que l’on percevrait comme non ou moins humain-e. Ainsi, dans son livre Judith Butler. Genre, race et mélancolie (2022), la philosophe et militante anti-raciste Hourya Bentouhami revient sur les concepts de passing et de performativité qui affectent la manière dont on apparaît aux autres : « il n’y a de visible que pour le regard qui le suppose et qui dispose d’un cadre d’intelligibilité, permettant d’interpréter ce qui apparaît comme réel. En ce sens, le visible est factice. » (p. 82)
En d’autres termes, nous prêtons attention à ce que nous sommes habitué-e-s à identifier. « Humain » en est une catégorie. Un exemple pourra être éclairant. Combien de fois avez-vous entendu s’exclamer de la part de personnes blanches, : « Ah, mais les [groupe racisé], ils se ressemblent tous ! » La chercheuse civilisationniste Maboula Soumahoro expliquait sur le podcast Kiffe Ta Race ! comment des catégories raciales avait été créées par les politiques de colonisation et d’esclavage. Par exemple, on qualifia comme « Noirs » des groupes d’individu-e-s bien différent-e-s entre eux (entre membres de telle ou telle ethnie, par exemple) mais perçu-e-s comme un groupe homogène. Le pouvoir colonial et esclavagiste ne prêtait de fait pas attention à ces différences-là donc, à ses yeux, elles n’étaient pas dignes d’être visibles et n’existaient tout simplement pas.
Il y a donc une fabrique de l’Autre, comme objet d’usage sur lequel on peut projeter ses besoins, ses fantasmes, sa convenance. Il est intéressant de noter cette dynamique entre la peur de l’autre, de l’étranger (xénophobie) et la tentative d’instaurer des structures de contrôle à travers des systèmes racistes, qui créent un ordre hiérarchisé entre des « races » supposées de nature radicalement différentes. Les êtres humains d’un côté, les « sauvages » de l’autre. Mais l’autre peut être son voisin. Il y a un rapport de proximité dans la notion d’« autre » qui peut être angoissante, à laquelle on a du mal à mettre une limite. La structure idéologique raciste instaure pour cela une raison rigide derrière laquelle il est possible de se mettre à l’abri. On n’a plus à questionner son propre rapport à l’autre qu’on opprime, qui questionne aussi le rapport qu’on entretient à sa propre altérité – vis-à-vis des mêmes pouvoirs d’oppression dont on dépend, qui font de soi « une personne parmi ses pair-e-s ».
Un exemple de la pop-culture qui illustre bien cette angoisse est le film Alien : Le 8ème passager (1979), de Ridley Scott. La fameuse créature, qui se fond dans le décor par sa couleur et ses formes, la rendant difficile à séparer de soi et de ses propres perceptions, est qualifiée de xénomorphe : qui a une forme autre, étrangère, différente, inconnue. L’inconnu oblige à définir soi-même les formes à partir desquelles on va interpréter le réel quand le groupe est incapable de le faire. L’angoisse est celle de la marge d’erreur et de perte de contrôle, qui peut paraître immense. Dans le film, on assume que cette créature est d’une race tout à fait différente : comme un animal, mais pas tout à fait. Certains traits semblent humains, ont quelques points de ressemblance : il y a une part de soi en elle. On pourrait se poser la question : est-ce que cette chose pense ? Et est-ce qu’elle pourrait nous répondre ?
L’angoisse de la racialisation est une des plus fortes qu’on connaisse, parce qu’il faut assumer de rendre l’autre non-humain, d’une « race » différente, qui ne pense pas comme nous et qui ne vit, ne respire pas comme nous. Elle faisait qualifier James Baldwin de « terreur de l’homme blanc » cette peur des personnes perpétuant les violences racistes, surtout chez les plus précaires, d’en reconnaître la cruauté. On rejette ses propres frustrations affectives et sociales sur les personnes qui sont encore plus bas que soi et qui malgré tout semblent plus libres, tout simplement parce qu’on sait qu’elles sont à notre disposition. Cependant, elles ne peuvent nous aider à résoudre notre sentiment de culpabilité. Nous ne pouvons attendre leur pardon ni notre rédemption.
Il y a aussi une confusion et une violence prescrite sur les corps qui nous sont autres à travers leur sexualisation et la norme de contrôle qu’on leur impose pour qu’ils nous soient disponibles. Ces corps y échappent malgré tout dans le sens où l’on sait qu’ils ne peuvent pas nous aimer à moins d’aimer la personne qui nous oppresse. Dès lors, on veut savoir d’où vient l’autre sans avoir à le lui demander, parce qu’on veut bien savoir si iel va résister, comme on résisterait à un viol « correctif ». Pour pouvoir s’approprier l’autre, il faut pouvoir casser le collectif derrière l’individu-e. Pour que l’autre ne résiste pas, il faut casser la famille, la communauté, la culture. Aussi, systématiquement, les pouvoirs oppressifs cassent le lien pour mieux contrôler les corps. « Diviser pour mieux régner. »
De façon analogue, la diversité des expressions de genre sortant du binarisme chrétien ont été également réprimées et ce sur tous les continents par les mouvements de colonisation occidentaux. Pour que les corps autres deviennent acceptables et humains, il faut qu’ils deviennent blancs et cisgenres – ce qu’ils n’atteindront jamais complètement (comme le prouve la dévirilisation des hommes racisés par l’imaginaire colonial). Il faut aussi qu’ils répondent à certaines normes de conduites considérées comme valides, calquées sur la norme décrite aujourd’hui comme neurotypique, qui gomme les divergences de gestes et d’intonations. On casse l’ancrage aux autres, à la terre, à l’histoire propre et on prescrit des modes d’appropriation qui conviennent aux pouvoirs dominants. Ce qui est en jeu, c’est la liberté de prendre contre celle de s’échapper.
Pour finir, l’autre est aussi cellui qui nous place sur une scène et nous rend visible. La culture propre de l’autre nous expose à l’angoisse de l’exclusion, de notre propre invisibilité. Or, nous voulons des garanties d’existence, surtout quant à ce sur quoi nous n’avons pas prise. L’Autre dans Alien est une créature qui s’arroge le droit de nous dire « non » lorsque nous lui demandons si elle peut nous répondre, ce qui la rend inhumaine à nos yeux. L’autre qui nous dit « non » ou qui ne peut nous répondre est perçu-e comme inhumain-e parce qu’iel nous renvoie à notre propre sentiment d’altérité et d’exclusion. Nous ne pouvons agir et ne savons quoi en faire. En définitive, nous n’assignons d’humanité qu’à la mesure de notre capacité à reconnaître à l’autre sa propre liberté.
Quelques ressources :
Afrotrans (collectif), Cases Rebelles, 2021.
Hourya Bentouhami, Judith Butler. Race, genre et mélancolie, Amsterdam, 2022.
Kiffe Ta Race ! (podcast), « Appropriation culturelle, le racisme l’air de rien » (avec Maboula Soumahoro), Binge Audio, 2020.
Lexie (@aggressively_trans), Une histoire de genre : Guide pour comprendre et défendre les transidentités, Marabout, 2021.
Toni Morrison, L’Origine des autres, Christian Bourgeois, 2018.
Doug Smith, « Is AI (ChatGPT, etc.) Sentient ? A Perspective from Early Buddhist Psychology », chaîne YouTube Doug’s Dharma (en anglais).


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