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Sur le genre, sur l’orientation sexuelle, sur la personne

Texte en pdf : clémence ortega douville – sur le genre, sur l’orientation sexuelle, sur la personne

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Crédit photo : Anna Rakhvalova

à Dan,

à Nabou et aux copines,

à mes parents

à celles et ceux qui sont loin (ou pas si loin) mais à qui je pense quand même

Chaque parcours est individuel. On oublie trop souvent à quel point c’est vrai. Nous sommes, malgré toute société, une collection d’entités, précieuses, de chemins particuliers, de voies particulières, de singularités.

Je me suis beaucoup appuyée, dans mes travaux sur l’anthropogenèse, sur ceux du neurobiologiste chilien Francisco Varela. Même si du point de vue de la méthode en neurosciences générales, certain-e-s diront que c’est daté, il y a néanmoins cette base éthique et profondément humaine que j’aime particulièrement : l’idée que l’évolution des espèces n’est pas liée à des normes préétablies.

C’est le principe de la vision proscriptive (contre une vision dite « néo-darwinienne » plutôt prescriptive) : il n’y a pas de schéma d’évolution prescrit d’avance. Tant que les solutions trouvées par les diverses espèces en question satisfont à leur survie et à leurs capacités de reproduction, elles se tiennent et sont suffisamment viables pour continuer d’exister. Les espèces, pour ainsi dire, « bricolent » avec leur environnement, et c’est une vision douce de l’évolution qui fait du bien.

C’est comme l’idée de la mère – ou père ou autre substitut, par extension – « suffisamment bonne » chez le psychanalyste américain Donald W. Winnicott. Tout ce dont a besoin l’enfant, c’est de « se voir » dans les yeux de celles et ceux qui prennent soin d’elle ou lui. Il n’y a pas de modèle, de moule parfait. Nous naissons entouré-e-s (dans le meilleur des cas) d’êtres qui ont eux-mêmes grandi à travers la transmission d’une (ou plusieurs) culture et de ses codes, de ses normes. Nous sommes pénétré-e-s de ça, mais ces codes et ces normes sont propres à chaque culture. Il y a des différences, mais pas de valeur absolue si ce n’est de souhaiter le respect de la vie d’autrui et de son existence propre.

Toujours est-il que comme partout, nous grandissons dans un cercle, qui est un cercle dans un cercle. Il y a le cercle de notre expérience propre avec notre propre corps, qui interagit avec le premier cercle de la famille. Mais il y a tous les autres cercles concentriques et juxtaposés, croisés, intriqués, qui introduisent des torsions dans l’équilibre qu’on pourrait trouver, ou au contraire des résonances inattendues. Et oui, sans surprise, c’est vrai, nous vivons dans un monde brutal, où ces différents espaces de vie en commun sont mis à mal et bien souvent, écrasés.

Je voulais écrire ce texte pour toutes celles et ceux qui doutent parce que quelque part, ces cercles réunis autour d’elles et eux, dont ils sont le centre, se rigidifient et se referment sur nous. Plus précisément, je voulais évoquer la question du genre, et celle de la sexualité.

Depuis quelques années, je me suis déclarée transgenre. Qu’est-ce que ça veut dire ? Qu’est-ce que ça vient faire dans une vie ? Pourquoi en parler ? Pourquoi même utiliser un terme pour ça ? Qui sommes-nous lorsque nous nous déclarons trans*, ou lesbienne, ou gay, ou bisexuel-le, ou asexuel-le, queer, ou tout autre façon de se percevoir, soi avec son genre, sa vie sexuelle et sentimentale ?

Je sais que beaucoup de personnes qui ne sont pas familières de ces questions s’en posent lorsque surgissent ces termes et ces idées, ces déterminations de soi. Souvent avec une crainte qu’on lise dans ses pensées pour y découvrir des choses honteuses. En fait, il s’agit de se déterminer, soi, non par volonté de prendre position, mais par un principe de respect de sa sensibilité propre, dont chacun-e à le droit à la reconnaissance.

Je parle à tou-te-s celles et ceux qui font face au dilemme de devoir se déclarer : il s’agit de faire honneur à une sensibilité et à une manière personnelle de voir le monde. Ne pensez jamais qu’il ne s’agit que de vous lorsque vous l’affirmez, même timidement. Déclarer son nom, pour reprendre un poème, c’est faire un cadeau au monde. Vous augmentez le monde d’une autre vision. Au lieu de l’appauvrir en vous interdisant de déclarer : « j’ai une sensibilité et le droit à cette sensibilité-là », vous en faîtes cadeau aux autres, vous leur permettez d’enrichir leur horizon de vie d’un point de vue différent.

Soyons clair : nous naissons instruit-e-s à la culture qui nous voit naître, à ses usages. Nous ne choisissons ni d’y naître, ni d’en épouser les règles. Mais ce que nous pouvons choisir, c’est comment nous faisons face à ce qui nous interpèle, en bien ou en mal.

Qu’est-ce qui façonne l’identité ? Ce n’est pas notre manière d’agir, c’est notre manière de répondre. Répondre à ce qui nous heurte, mais aussi à ce qui nous ravit. L’élan ou la répression de l’élan.

L’important pour moi n’est pas de pousser les gens à voir en moi l’illusion d’une femme. L’important pour moi est de rendre la partie de moi que je rends communicable, visible et audible aux autres, la plus en adéquation possible avec la partie la plus incommunicable de mon être. Et mon être a toujours été bien plus chez lui dans un milieu de femmes – au sens aussi où ce milieu est construit, qu’il est un monde qui s’est et a été façonné à travers les siècles. Plus chez lui là-bas donc que ce que mon corps semblait dire aux autres de manière apparemment évidente.

Être né-e avec un organe génital masculin ou féminin n’emploie pas la marche à suivre pour vivre, surtout dans une société où tout aspect « naturel » de notre comportement est placé loin derrière celui guidé par la culture, mettant des règles et des normes là où auparavant il n’y en avait pas. Nous sommes suffisamment nombreuses et nombreux pour que chacun-e puisse trouver sa place sans que notre espèce coure le moindre péril.

Par contre, qu’une identité me soit imposée au fil du temps contre ma sensibilité propre, obligeant à des codes de comportement qui lui sont contraires, que tout ceci m’empêche de partager une parole digne de confiance et intègre avec les personnes qui m’entourent, cela est grave.

L’obéissance à des règles qui ne sont pas les vôtres, sous prétexte de ne pas déranger, vous fait souffrir, vous plonge dans l’incompréhension, vous enferme et vous oblige à dire : « oui, oui », alors que dans votre cœur, il n’y a pas de réponse si évidente.

En réalité, il y a souvent la peur d’être trop visible, qu’on vole ce qu’il y a à l’intérieur de soi, d’être déclaré-e au lieu de se déclarer soi-même, d’être rejeté-e et brimé-e, d’être associé-e à ce que la société ou les personnes que vous côtoyez ou simplement que vous croisez détestent ou ne comprennent pas, ne cherchent pas à comprendre parce que personne ne cherche à comprendre, parce qu’il y a des choses plus urgentes, plus importantes, jugées plus importantes et plus capitales, et qui mettent le monde à l’envers.

Ne laissez pas ce monde à l’envers sous prétexte que la plupart ont peur de le remettre à l’endroit. Notre monde est corrompu non pas par la facilité, mais par la douleur, parce qu’on nous fait croire qu’un monde sans souffrance est un monde qui n’a rien à prouver.

C’est intimement lié à notre système économique et politique, qui est relativement récent bien qu’enraciné dans un développement séculaire. Dans Introduction au droit public, l’universitaire Élisabeth Zoller explique qu’à partir du XVIe siècle avec la diminution du pouvoir religieux et la naissance de la notion d’État en Europe, le concept de souveraineté a complètement changé la manière de concevoir la chose publique, la res publica, celle qui nous concerne tou-te-s dans notre idée du vivre ensemble. « La première et la plus importante de toutes ses conséquences fut de placer entre les mains d’un seul organe, un monarque, la responsabilité exclusive du bien commun. »1

Nous n’allons pas faire ici un cours de droit – ce dont je serais bien incapable – ni d’économie ou de science politique. Mais il est important de savoir que ce dont nous souffrons quand nous souffrons de quelque chose, c’est aussi et d’abord d’un ordre politique qui nécessite le maintien de structures sociales et de croyances culturelles maîtrisables et prévisibles.

On retrouve ce phénomène dans la question du viol dans nos sociétés. « Le viol, affirmait Virginie Despentes, autrice de King Kong Théorie, est un programme politique précis : squelette du capitalisme, il est la représentation crue et directe de l’exercice du pouvoir. Il désigne un dominant et organise les lois du jeu pour lui permettre d’exercer son pouvoir sans restriction. Voler, arracher, extorquer, imposer, que sa volonté s’exerce sans entraves et qu’il jouisse de sa brutalité, sans que la partie adverse puisse manifester de résistance. Jouissance de l’annulation de l’autre, de sa parole, de son intégrité. Le viol, c’est la guerre civile, l’organisation politique par laquelle un sexe déclare à l’autre : je prends tous les droits sur toi, je te force à te sentir inférieure, coupable et dégradée. »2

Le reste est une question de degré, parce que tout comme la question des cercles concentriques, dans lesquels nous pouvons espérer recréer des espaces sanctuarisés où être en sécurité, les jeux de pouvoirs et de domination retombent de haut en bas dans un jeu de cascades. A la dimension physique s’ajoute la dimension symbolique du pouvoir : « le simple fait qu’il soit possible que tu me fasses du mal si tu n’étais pas en mesure de te contrôler évoque une menace. » Il faut avoir de la force morale et de la clarté pour en stopper la transmission et ses effets.

De la naissance à l’âge adulte et jusqu’à la mort, nous sommes pressurisé-e-s par cette peur de l’autre, et la peur d’être exclu-e-s de l’équilibre qu’on nous propose. Tout serait en apparence tellement simple si l’on pouvait se fondre dans la masse de celles et ceux qui sont à la fête ! N’ont-ils pas l’air heureux et heureuses, celles et ceux qu’on nous affiche comme un idéal à travers la télévision, le cinéma ou la publicité ?

Le philosophe allemand du XIXe siècle Georg W. F. Hegel tranchait déjà dans sa « dialectique du maître et de l’esclave » : celui qui devient maître et domine l’autre doit aussi en payer le prix. Sans cesse, celui ou celle qui oppresse l’autre doit continuer d’oppresser, doit maintenir la pression pour rester dominant-e. Il ou elle n’est pas beaucoup plus tranquille, et la concurrence est rude… Sauf quant tout un système politique et social autour de vous se charge à votre place de maintenir un système d’inégalités utile à l’oppression.

Tout ça pour dire que nous ne naissons pas dans un monde neutre. Malgré tous les efforts que les parents les mieux intentionné-e-s font pour nous en préserver, ils et elles subissent le monde extérieur également depuis leur plus tendre enfance, et continuent souvent de lutter avec en même temps qu’ils et elles nous en protègent. Souvent ils et elles se protègent à leur tour du monde extérieur une fois retourné-e-s dans la sphère familiale.

Je parle ici pour les jeunes, n’attendez pas que vos parents soient parfaits, comme on ne devrait pas attendre de vous que vous vous prémunissiez de tous les dangers du monde extérieur. Vous n’êtes pas des objets techniques sophistiqués qu’il s’agirait d’optimiser. Vous êtes des êtres vivants, avec votre propre voix, et c’est cette voix qu’il faut faire entendre. Forgez votre propre opinion et pour ça, écoutez-vous.

Ayez de la douceur pour vous-mêmes. Vos idées peuvent être plus solides que le roc, mais s’il y a une chose que vous vous devez à vous-mêmes, c’est de la douceur. Parce qu’il y aura des moments où vous allez vous crisper sur votre douleur, ça arrive à tout le monde. Il y a des moments où l’on se sent seul-e. Mais on est jamais aussi seul-e qu’on le souhaite parfois.

La douleur nous fait nous focaliser sur nos différences, sur ce qui nous sépare. L’autrice et dessinatrice suédoise Liv Strömquist le rappelle très justement dans son livre L’origine du monde. En observant l’évolution historique de la conception que la culture occidentale établit dans la distinction des sexes masculin et féminin, elle ironise du fait qu’au moins à l’Antiquité, on les mettait sur le plan de la ressemblance. Le clitoris était pour ainsi dire considéré comme un « pénis miniature », qui ne posait pas entre les sexes une différence de nature.

L’Histoire changea la donne, là aussi. De nouveau avec la baisse de l’influence religieuse et le début de la pensée libérale, on chercha à justifier les inégalités homme-femme, non pas par la doctrine religieuse, mais par la science…

Aussi, vous vous confronterez toujours dans votre parcours personnel à ce fait que beaucoup des idées que vous avez sur les choses qui vous entourent, y compris quelques idées sur vous-mêmes, sont largement des idées d’emprunt, qui vous viennent d’une déformation de la réalité du fait d’une idéologie – laquelle idéologie sert des enjeux de pouvoirs. Il vous faudra les déconstruire et vous les réapproprier par l’analyse, recourir à la créativité qui vous appartient en propre.

En effet, il y a une chose qui ne faiblira jamais et qui ne demandera à chaque instant qu’à sortir de l’enfermement dans lequel elle est tenue et donner de la voix, même à votre insu. C’est votre sensibilité, ce sont vos sensations, c’est ce que vous sentez au fond de vous, même si ça vous fait mal, et plus encore – mais plus doucement – si ça vous fait du bien.

Après, qu’importe que la voie que vous trouviez, que la manière de l’exprimer ne soit pas tout de suite la voie idéale et parfaite. L’important, c’est de rester proche de ce que vous ressentez et de tenter de lui donner des mots. Puis il n’y aura qu’à faire en sorte que ces mots se rapproche de plus en plus, avec du temps, du travail et avec cette douceur que je vous souhaite, de votre riche, plurielle et émouvante vérité.

Dans tous les cas, ne vous privez pas d’aimer. Et s’il est dur parfois d’aimer les autres, même si parfois ça fait mal, apprenez du moins à vous aimer vous-mêmes. Vous ne resterez jamais aussi longtemps avec quelqu’un d’autre.

De fait, mieux vaut rester avec soi-même d’une bonne compagnie.

1In Elisabeth Zoller, Introduction au droit public, Ed. Dalloz, 2013, p.21.

2in Virginie Despentes, King Kong Théorie, Ed. Grasset, 2006, pp. 53-54.

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