Anthropogenèse, gender

Le réseau vulvique – Appel à contributions

Texte en pdf : Clémence Ortega Douville – Le réseau vulvique – Appel à contributions

 

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Doll by Olluna Dolls – Photographic credit : Anna Rakhvalova

 

La psychanalyse a souvent été attaquée et accusée de maintenir une vision étroite, patriarcale et datée de la division des genres. Dernièrement, un film à charge intitulé Le Phallus et le Néant1 a même compilé certaines aberrations d’analystes freudiens et lacaniens orthodoxes. Dans le but de défendre une autre vision de la discipline, je souhaite lancer un appel à contributions, pour donner une représentation symbolique du sexe féminin digne de ce nom. L’élaboration d’une structure vulvique permettrait de passer d’une vision du genre basée sur un système de différence, à une autre basée sur la singularité de l’expérience personnelle.

Une partie de mon travail ici a été d’apporter de nouveaux outils à la théorie et pratique de la psychanalyse, dans l’idée d’une meilleure compréhension des blessures de nos sociétés. La prochaine phase sera d’aborder la question du genre, et de comment le défaut de représentation symbolique du sexe féminin nous affecte tou-te-s au sein de nos structures sociales.

Dans son précieux livre sur la psychose intitulé Qu’est-ce que la folie ?, le psychanalyste Darian Leader résume les idées de Jacques Lacan de la moitié des années 50 (qui changent ensuite), sur le phallus en tant que structure symbolique. Je cite largement  :

« Dans une troisième phase, [l’enfant] comprend que l’aimant au-delà de la mère ne peut pas être lui ou elle, mais est lié d’une certaine manière au père.

Les enfants protestent souvent cette connexion, faisant de leur mieux pour séparer les parents, mais au-delà du drame et de la turbulence de leur ambition déjouée réside une question basique quant aux autres issues ouvertes pour elles et eux. Vont-ils demeurer dans le monde de la mère ou choisir une autre direction ? La fonction du père ne signifie pas seulement ici que l’enfant n’est pas l’unique objet de la mère mais va également l’affecter elle, situant une limite à sa propre propension à s’accrocher à son enfant. Cela établit une barrière à la fois entre l’enfant et la mère et entre la mère et l’enfant, une négation active du vœux qu’elle fait de réintégrer sa progéniture.

A la fois le garçon et la fille vont maintenant apprendre à abandonner leurs efforts pour la séduire, pour être un objet de son désir, et réorganiser leur monde autour d’une certaine insigne du père, avec qui il et elle s’identifient. Ceci fournit un nouveau point cardinal, une issue, ce qu’elle était, hors d’une situation malheureuse. En terme analytique, l’enfant doit renoncer à être le phallus de la mère – au niveau imaginaire – et accepter de l’avoir ou de le recevoir – à un niveau symbolique : pour le garçon, en tant que promesse d’une virilité future, pour la fille comme l’espoir d’une future maternité, avec son bébé inconsciemment associé à un phallus.

Autant pour la fille que pour le garçon, cela transforme la relation à la mère, car cela établit un horizon pour elle, un sens auquel ses actions sont maintenant liées. Tout d’abord, l’enfant prend note du fait que la mère n’est pas toute-puissante mais manque de quelque chose, et ensuite, ce manque est nommé. La fonction du père est ici de tirer un sens aux choses : il permet une interprétation du désir de la mère. Cela rassemble des pensées à son sujet au sein d’un ensemble qui est construit autour du père et, de manière plus spécifique, du phallus. Le phallus n’est ici pas le pénis réel, mais une signification, un indicateur de ce qui est manquant, un index de l’impossibilité d’achèvement ou de complétude. En tant que tel, il n’a pas d’image visuelle, il ne peut être saisi ni clairement défini. S’il signifie la puissance ou la plénitude au premier moment du processus œdipien, il prend désormais la valeur plus fondamentale de la perte, ce que nous ne pouvons être ou avoir dans le présent. Toujours hors d’atteinte, il est une manière de symboliser l’incomplétude et de fait il introduit une tristesse dans la vie de l’enfant, mais aussi un ordre, une trame symbolique qui permet à l’enfant d’aller progressivement au-delà du monde de la mère. »2

Comme le rappelle le philosophe Fabrice Bourlez à propos de la fonction du réel dans la théorie de Lacan, le symbolique se confronte toujours à la réalité du corps qui échappe complètement au langage3. Toutefois, il structure ce que nous acceptons ou non de notre corps. En tant que fonction des règles sociales et morales, il y a des choses venant de notre corps que nous pouvons ou que nous ne devons pas montrer.

Certaines deviennent des atouts de valeur, d’autres non. Certaines sont transformées et dérivées dans des valeurs symboliques – par exemple, celles attribuées à des caractères « masculins » -, et d’autres oblitérées, rendues invisibles, bannies du spectre de ce qui est licite et dont on peut parler. De toute manière, nous tendons ou tentons de nous adapter aux valeurs sociales, parfois au coût de l’aliénation d’une expression authentique de ce que nous sommes.

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Doll by Olluna Dolls – Photographic credit : Anna Rakhvalova

 

Sortir du système de différence

Dans la théorie psychanalytique aussi bien qu’en société, nous vivons dans un système de différence entre les sexes. Citant l’écrivaine féministe Denise Riley à partir de son livre Am I That Name?, la philosophe Elsa Dorlin nous rappelle ce qu’était, « depuis les formulations discursives historiques, les multiples conflits d’interprétation de la catégorie « femmes ». […] Pour n’importe quelle femme, le fait de se désigner, de se poser ou de se dire « femme », n’est jamais un acte continu et ne veut jamais dire exactement la même chose »4

Parce que chaque expérience est individuelle, même dans des cas « pathologiques »5, et que les catégories de langage pour la décrire lui sont extérieures. De plus, dans le cas des questions liées au genre, ces catégories la nient souvent en la rendant dépendante de la tension vers « l’autre sexe ». Le genre « féminin » vient à se définir en contraste avec la référence symbolique principale, qui se trouve être la référence masculine. Comme résultat d’une différence dans un système logique ( a – b = c, l’espace laissé au complément pour être défini), celui-ci ne peut jamais croître sans rencontrer une résistance, qui est l’accroissement du premier possédant.

Une autre idée précieuse vient du sociologue français Pierre Bourdieu, qui développa la thèse selon laquelle « le monopole de la violence symbolique est la condition de la possession de l’exercice de la violence physique elle-même ».6 A titre d’exemple concret, il y aurait une différence entre un jugement insultant porté par une personne autorisée, comme un professeur au sujet d’un ou d’une de ses élèves, et une insulte privée.7 Contrairement à la seconde, le premier ne peut être retourné.

La catégorie de « femme » (l’étymologie du mot « catégorie » venant du latin categorein, « accuser publiquement », voire « insulter », rappelle Bourdieu) pourrait être inoffensive dans un espace sécurisé où l’équilibre des pouvoirs autorise les femmes à retourner cette catégorie, à y répondre. Cependant, la chose est moins évidente dans une situation d’inégalité.

Selon l’écrivaine et activiste Angela Davis, les sources des inégalités pesant sur les femmes sont liées au sexisme, au racisme et à la domination de classe (le sexisme étant le fil rouge au milieu de la variété des expériences).8 Différents espaces moraux portent ainsi différentes expériences de vie et différents impératifs. Nous devrions donc être prudent-e-s lorsque nous traitons d’enjeux importants et valables pour une classe de personnes, mais en excluant d’autres de l’échiquier.

C’est pourquoi j’ajoute ici un autre élément qui est le défaut de représentation symbolique du sexe féminin. La chose a été débattue de multiples manières (parfois avec beaucoup d’humour, comme dans la bande-dessinée de l’autrice suédoise Liv Strömquist, L’origine du monde9), aussi de nombreuses critiques et incompréhensions ont provoqué la rage d’une partie des femmes et personnes queer* contre l’injonction du phallus. En conséquence, j’ai souhaité introduire un autre objet dans la théorie psychanalytique, qui serait la structure et le réseau vulviques.

L’idée est de tirer l’expérience des femmes et des personnes queer* hors de l’obligation de définir par défaut leur corps comme différence vis-à-vis de la valeur et du référent principal masculin. Dès lors, il s’agit d’ouvrir la possibilité de sortir de la tension induite par ce système de différence, pour considérer un système de singularité, notamment celle des expériences des femmes et des personnes queer*.

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Doll by Olluna Dolls – Photographic credit : Anna Rakhvalova

 

Réseau vulvique et appel à contributions

 

Lors d’une discussion avec Darian Leader sur le sujet du phallus et du développement de l’identité, il m’expliqua que pour lui, un des problèmes-clé était que « bien que les disparités soient interprétées, politisées et genrées, le socle en est le différentiel de puissance entre le bébé et le parent/substitut – il s’agit d’une situation initiale d’inégalité radicale, qui vient alors moduler les autres courants en développement ».

En effet, nous pourrions aussi bien suggérer que l’enfant n’a aucune idée de comment le monde extérieur fonctionne, mais apprend tout cela à travers sa relation à ses parents ou substituts. Il y aurait ainsi une transmission de l’ordre symbolique. C’est pourquoi il est important de séparer les phases de notre travail progressif. L’idée du phallus est toujours valable en tant que représentation de l’organisation interne de nos sociétés actuelles, et nous devons être capables d’analyser cette constitution. Ceci est la partie négative de notre travail, de la déterrer. Mais alors, nous avons besoin d’aller plus loin et de reconstruire. Et nous devrions faire cela, je crois, en permettant la fluidité entre les genres, quels que soient l’organe sexuel ou la sexualité.

Nous avons dès lors besoin des deux aspects du spectre symbolique, et nous avons besoin d’un objet symbolique autonome de la vulve, ce qui veut dire le clitoris, les lèvres, les fluides et le reste. Non seulement le mystère de ce que la partie intérieure du vagin constitue dans les fantasmes restrictifs standards des hommes (les personnes s’identifiant comme « hommes » sont tout autant coincés dans ce système politique). Dans ces conditions, le sexe féminin est avant toute chose un trou. Mais nous ne pouvons de surcroît pas comprendre d’autres formes de représentation de genre et de sexualité sans également faire une place propre à la partie visible de la vulve, comme quelque chose qui peut être montré et dont on peut parler, signifiant et hautement structuré – et surtout, non dépendant de la différenciation du pénis.

La vulve est une masse de chair fluide, et bien que l’érection du clitoris soit un point directionnel et dur, le reste est une chose fluide et « étrange ». La zone autour du clitoris est arborescente et structurée du fessier jusqu’au ventre. C’est pourquoi, de la même manière que j’ai introduit dans mon dernier résumé le concept de topie marginale10, je vais présenter ici le concept de contrat local, en tant que dialogue entre des points stables et une fluidité environnante.

Les sociétés ont leurs règles sociales et morales générales, qui génèrent la répression et favorisent l’obéissance. Cependant le fait que nous vivions en société implique des espaces multiples, chacun réglé différemment et localement en fonction des personnes à qui nous sommes lié-e-s au sein de ces espaces.

La même chose arrive au niveau symbolique, et c’est pourquoi il est important de créer un nouveau contrat : un nouveau contrat avec le corps, un nouveau contrat avec la représentation de genre, un nouveau contrat avec la famille, un nouveau contrat à la société. Pour changer le contexte, morceau par morceau, par cercles concentriques.

C’est pourquoi j’ai souhaité ouvrir un appel à contributions, à témoignages, surtout de femmes et de personnes queer*, mais sûrement d’hommes également, au sujet de comment elles et ils vivent avec leur sexe, leur genre et leur sexualité, et de leur sentiment quant à l’idée qu’une meilleure représentation de la vulve pourrait être d’une quelconque aide.

Aussi sentez-vous libre de me contacter via la section « contact » de ce site, ou par mail à : nina.hedgsworth@gmail.com

Avec mes meilleurs sentiments,

Clémence Ortega Douville

1Le Phallus et le Néant, Sophie Robert, Océan Invisible Productions, 2019

2In Darian Leader. What is Madness?, Penguin Books Ltd. Édition du Kindle, p. 62. Ma traduction.

3« Ce vide, cette absence, ce ratage, ce point de forclusion s’avère nécessaire pour que se mette en mouvement le langage lui-même. Échappant à toute réalité, il les rend toutes possibles, aussi variées soient-elles. L’« il n’y a pas de rapport sexuel » [de Lacan] marque d’un point d’incomplétude tout sujet et tout discours. Son inscription dans le vivant de nos corps et dans le champ symbolique favorise les constructions, les différences, l’historicité à travers laquelle nos genres, nos corps et nos sexualités peuvent se dire. » In Fabrice Bourlez, Queer psychanalyse : Clinique mineure et déconstructions du genre, Ed. Hermann, coll. « Psychanalyse en questions », 2018, p. 253.

4In Elsa Dorlin, Sexe, genre et sexualités, Ed. PUF, coll. Philosophies, 2008, p.96.

5« C’est la différence entre l’hygiène mentale – dans laquelle nous savons à l’avance ce qui est le mieux pour le patient – et la psychothérapie – dans laquelle nous ne le savons pas. Il est facile de manquer la violence à l’œuvre ici, toutefois elle est présente à chaque fois que nous essayons d’écraser le système de croyance d’un-e patient-e en imposant sur elles/eux un nouveau système de valeurs et d’habitude. Nous pourrions contraster avec cette approche en cherchant, non les erreurs mais la vérité dans la relation au monde de chaque personne, et par l’effort de mobiliser ce qui est particulier à l’histoire de chaque personne afin de les aider à s’engager de nouveau dans la vie : ne pas les adapter à notre réalité, mais leur apprendre ce en quoi consiste leur propre réalité, et en quoi cela peut leur être utile. » In Darian Leader. Op. Cit., p. 7

6In Pierre Bourdieu, Sur l’Etat, Ed. Raisons d’agir / Ed. du Seuil, 2012, p.14

7Ibid., p.27

8In Angela Davis, Women, race and class, Ed. Random, New York, 1982

9In Liv Strömquist, L’origine du monde, Ed. Rackham, 2016

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