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Sondy – I. Sondy et le Peuple de Verre

Pour les amies de Deuxième Page. Roman écrit en 2014. 

Texte en pdf :

pour Minerva

à la famille Delattre

pour Doriane, Chanelle, Florian, Sarah, Jessie, Mélanie, Alexis, Baptiste, Adélaïde, et Jean-Joël

à Régine Ménauge-Cendre

à Marie-José Minassian

à mes parents, à Georgette

à Vincent, à Marc et Laure, à David, à Manon, à Théo, à mes ami-e-s

à tous les enfants et jeunes des services de pédiatrie de l’Institut Gustave-Roussy et de l’hôpital Necker

à l’Institut Sainte-Thérèse, au Lycée Les Pierres Vives, à Paul et Roland

à Zahra et aux coccinelles

à Nabou et aux amies de Deuxième Page

à Barbara et à la petite famille

à Daniel

Certaines personnes passent leur vie entière à essayer de rattraper le passé, de refaire ce qui n’est plus, pour dénouer les fils de ce qui leur a échappé, recoudre les tissus de leur âme, pour espérer se vêtir d’une existence plus belle, plus claire, plus légère. Votre serviteur, celui-ci qui vous conte cette histoire, est de ces gens-là qui traversent leur existence à travers la brume du passé, et de leur mémoire. Mes souvenirs me ramènent à Ardois, ce village de mon enfance, aujourd’hui déserté comme les rêves sont désertés par la nuit.

L’humidité pénètre mes épaules, et je lève la tête sous ma capuche pour essayer de percevoir la lumière des étoiles. Savez-vous, mes enfants, que l’on peut lire très exactement ce qui va arriver dans les étoiles ? On peut lire le monde entier en lisant dans les étoiles. Les étoiles vibrent et chantent. Plus exactement, elles murmurent et bourdonnent légèrement, et on peut lire ce qu’elles se disent entre elles, en plissant les yeux. Ainsi leur lueur se démultiplie en de vertigineux segments, et ces segments nous parlent, se rapprochent de nous. Les étoiles aussi sont plus proches de nous, et tout se rejoint ensemble à nouveau.

Mais ce soir, la brume recouvre leur lumière, la transformant en simple lueur, et le froid m’empêche de percevoir correctement ce que mon cœur voudrait lire. Je marche à travers ces ruelles. Derrière les maisons abandonnées, on voit les reliefs endormis des carrières. Je passe devant la petite Mairie. Jadis, il y avait souvent des fleurs partout autour. Je suis sur la place du marché. Je respire cet air, et il me semble encore que j’essaye d’invoquer les parfums du passé. Il me semble entendre de nouveau le bruit des fêtes, le son des voix qui parlent fort et s’entrechoquent, la musique et la joie qui gonflent ma poitrine. J’essaye de retrouver ces visages désormais inconnus et ces voix qui demeurent familières.

Puis je continue d’avancer. La fête aussi s’est endormie. La Grande Guerre a passé par ici. Il y a longtemps que les familles sont parties. Je marche et j’entends distinctement le bruit de mes pas sur le gravier et sur la terre. Ça craque et ça me raconte la légende que je suis venu chercher ici. Car finalement j’arrive où je suis venu retrouver cette histoire, mon passé. Je connais ce chemin. C’est le chemin qui mène au couvent, et à l’orphelinat. Par terre, mes pieds heurtent un écriteau de bois tombé de sur son mur : « refuge ouvert jusqu’à huit heures du soir ». Alors, tout me revient, et dans ma tête et dans mon cœur, c’est une émotion vive qui se saisit de moi et me fait presque peur. C’est vrai qu’alors les bombes tombaient et que les gens étaient venus se réfugier dans les sous-sols de l’établissement. Celui-ci fermait ses portes le soir par peur d’éventuels pilleurs, toujours à l’affut de vivres. Il faut que je puisse vous raconter cette histoire qui m’habite et m’accompagne depuis si longtemps.

Savez-vous que vouloir raconter une histoire, c’est déjà le début de l’histoire ? Nombreux sont ceux qui se sont évertués à décrire comment un conte commence, de la mémoire à l’imagination, de l’imagination à la parole. Aussi, notre conte à nous, notre histoire, celle que nous allons raconter, commença-t-elle également quelque part. Je vais essayer, mes enfants, de la porter à votre imaginaire avec des paroles ailées, puissent-elles trouver les mots propres à la recevoir.

Cette histoire qui m’est chère trouva son commencement dans un Âge d’Or où ordinateurs et télévisions n’avaient pas encore peuplé notre quotidien. Savoir ce qui se passait autour de soi était une chance qui n’était pas partagée par tous, mais réservée à quelques privilégiés, que la plupart avaient pour habitude d’appeler « les Rares ». Occasionnellement, ces derniers permettaient aux nouvelles d’arriver jusqu’à nos portes. Le reste, nous ne pouvions que tenter de le deviner, voire de l’inventer complètement.

Ainsi nous avons tenté d’imaginer ce qui est véritablement arrivé à Victoria Lefèvre, orpheline de l’Institut du même nom, avant qu’elle ne disparaisse de notre ville et s’en aille pour d’autres contrées lointaines où vivre certaines aventures incroyables et imprévisibles que je vais vous décrire, afin de les faire parvenir au monde entier. Mademoiselle Lefèvre, comme les gens du pays ont ensuite pris pour coutume de l’appeler, a permis à cet Âge d’Or de perdurer, parce qu’elle a appris justement à lire entre les danses des étoiles, malgré le règne des machines à tout faire et des images figées dans de solides petites lettres de verre fumé.

Ma grand-mère nous disait toujours, à ma sœur et à moi, que ce n’était pas une légende, que cette histoire était vraie, et que Victoria Lefèvre avait vraiment existé. Autour de nous, tout le monde la prenait pour une folle et pensait déjà, à l’arrivée du monde à nos portes, que c’était un mythe qui n’avait jamais eu lieu. Mais notre grand-mère répondait toujours à ceux qui refusaient de croire en la véracité des faits que, quand bien même cela n’aurait jamais existé, il n’y a nulle part au monde de vérité plus belle que celle qui naît de l’imagination des êtres humains, et que nous sommes et demeurerons toujours les seuls maîtres de notre vie, ou de ce que nous croyons pouvoir appeler le destin. Elle disait que les êtres humains étaient prêts à traverser des cercles de feu pour n’apercevoir ne serait-ce qu’une lueur de clairvoyance concernant leur existence. C’est d’ailleurs une chose qu’il faut croire, car certains le font vraiment. Quant à savoir ce qu’ils voient, c’est une autre chose…

Aussi, notre grand-mère faisait partie de ces personnes. Et si quelque part, quelqu’un m’avait affirmé un jour que c’était elle, en fait, la véritable Victoria Lefèvre, je n’aurais pas été étonné. Et je l’aurais cru à mon tour.

Chapitre 1 – Victoria à Ardois

Là où notre légende prit place, dans le village d’Ardois, non si loin que ça de la capitale, la notion de confort avait perdu ses traits. S’il portait ce nom, c’était à cause des ardoisières, les mines d’où l’on tirait l’ardoise qu’on y manufacturait également, pour en faire des tableaux sur lesquels les écoliers pourraient écrire, ou des écailles pour couvrir des maisons. Acheminée de ce village oublié des Ardennes pour être distribuée dans tout le pays, la pierre ainsi taillée avait attiré une population de mineurs, dont le patois local avait déformé l’appellation, jusqu’à la substituer au nom d’origine de la bourgade. Cette dernière avait ainsi prospéré jusqu’à ce que l’école communale soit remplacée de manière abrupte par le service militaire. Les guerres successives pour l’extension du territoire avaient assoiffé les centres et les campagnes du pays, et à Ardois comme partout ailleurs, c’était l’hiver.

En un soir de plein décembre pourtant, alors que l’année était proche de finir, quelque chose allait changer le statut profond de ce lieu endormi. Vivant au rythme des travailleurs de la roche noire, il avait jusqu’alors paru attendre le retour du printemps avec patience.

En outre, il semblait que quelques jours à peine séparaient la population de l’Orphelinat Lefèvre (du nom de son fondateur Baptiste Léonard Lefèvre, navigateur et notable ayant passé sa retraite à améliorer les conditions de vie des ardoisins) des mois enneigés de l’année précédente, tant la vie même de l’endroit semblait réduite à la somnolence. L’Institut était tenu par des Sœurs, elles-mêmes supervisées par la pourtant très libérale Mère Supérieure Anne-Thérèse de Blanchot.

Aussi, ce soir de décembre-là, le fameux soir où l’on frappa à la porte du refuge, ce fut comme si ces quelques coups timides venaient pour sortir cet endroit de l’ennui, de son long sommeil sans rêves. Tout jusque là avait semblé fonctionner tout seul, suivant un ordre précis, bien qu’il était réputé pour n’avoir jamais été excessivement rigide. Il était calme et tranquille, sans trop de surprise : les enfants d’Ardois eux-mêmes semblaient assoupis par le climat qui régnait ici. La Mère Supérieure avait tout établi pour qu’il n’y ait pas d’effort superflu à fournir et ainsi pas d’énervement contre-productif dans le cadre de la tâche principale des occupantes du lieu. Celui-ci devait rester de s’occuper des orphelins contre toute atteinte à leur santé physique et à l’équilibre ténu de leur moral. Abnégation était le mot d’ordre, et abnégation il y avait. Tout était si calme, et à vrai dire, le froid en ce temps-là se chargeait lui-même de venir à bout de la poussière. Tout semblait tenir en pause dans un air gelé, en état d’hibernation.

Au bruit qui déclencha tout, les quelques frappes d’un poing frêle sur le bois mort, Sœur Catherine leva la tête et sur le signe d’une comparse, ce fut Sœur Maryse qui se mit debout et se dirigea vers la porte. Lorsqu’elle l’ouvrit, le vent s’engouffra dans le grand hall, entre leurs robes, et les Sœurs serrèrent leurs épaules contre elles dans un frisson.

Laissez-moi vous assurer qu’il n’est pas anodin que notre histoire soit survenue dans un orphelinat. Comme pour beaucoup d’autres histoires, l’isolement qu’on y observe est en fait propice à la réflexion qui est nécessaire au commencement de tout conte. Et puis, raconter tout le monde entier d’un coup serait trop compliqué pour commencer quoi que ce soit !

Au pas de la porte d’entrée donc se trouvait un panier. Dans ce panier laissé devant un orphelinat, il y avait un petit enfant. Une petite fille. Et sur un des draps qui servaient à la langer, il y avait cousu un simple nom : Sondy.

  • « Sondy ?… » Marmonna Sœur Maryse avec étonnement et interrogation.

Elle prit le panier, et rentra.

Évidemment, dans un orphelinat, on doit s’attendre à de tels événements, surtout en des temps si difficiles. Cependant, il y avait dans cette nouvelle arrivée une telle grâce d’apparence et de calme qu’elle semblait épouser le train de vie même de l’endroit, en y apportant en plus une clarté ensoleillée qui contrastait avec la rigueur du climat, et ce dès la première minute qu’elle passa dans le grand hall. Ainsi, la vue du nourrisson poussait les habitantes de la demeure dans une sorte d’admiration pensive. La petite fille ne semblait pas avoir tant souffert du froid, comme si dans son sommeil elle jouissait encore de la chaleur et de la protection de sa mère. Ce nom singulier brodé sur un linge fin fit également naître maintes questions dans l’esprit des bonnes sœurs.

Il parut même certain à Sœur Maryse qu’il avait dû posséder quelque vertu magique (ce couvent était, on l’a dit, d’organisation très libérale) qui avait pu tenir en vie la pauvre enfant. (Sûrement cette dernière l’avait-elle entendu prononcé à sa naissance et dès lors était-il resté gravé dans sa mémoire, exerçant ses pouvoirs comme une incantation.) La jeune femme elle-même devrait le prononcer régulièrement avant qu’un nom de baptême plus orthodoxe ne fût donné au petit être. L’enfant une fois adulte le dira à maintes reprises : la voix et l’affection de sa tutrice seront restées plus durablement que le vent et la neige dans son cœur.

  • « Nous avons un nouveau venu ? S’empressa Sœur Mireille.
  • Oui… une nouvelle venue », se réjouit Sœur Maryse qui semblait l’avoir déjà adoptée.

Les femmes se rapprochèrent et firent un cercle. L’une d’elles s’en alla prévenir la Mère Supérieure.

  • « Qu’elle est belle… Elle dort ? S’exclama la béate Sœur Valence.
  • Oui, répondit Sœur Maryse.
  • Qu’est-ce qu’il y a de marqué ? S’enquit à son tour Sœur Anne.
  • Sondy. Cela doit être son nom.
  • Comment avez-vous dit qu’elle s’appelait ? »

C’était la Mère Supérieure qui était descendue de son office. Sœur Maryse, qui portait l’enfant dans ses bras, la lui présenta. La petite avait perdu peu à peu les rougeurs du froid et regagnait son teint blanc, les yeux toujours plongés dans quelque songe à moitié construit par sa (pour l’instant) courte expérience du monde.

  • « Il y a inscrit le mot Sondy sur son drap, ma Mère.
  • Sondy ?… »

Mère Anne-Thérèse l’examina avec attention et bienveillance. Les autres enfants dormaient aux étages. Tout du moins étaient-ils couchés.

  • « Puis-je ?
  • Bien sûr, ma Mère. »

Sœur Maryse lui passa le bébé, ce qui permit à la directrice de l’établissement de juger du poids de l’enfant.

  • « Cette petite m’a l’air d’avoir été nourrie correctement… Il n’y avait aucun papier avec, pas de mot ?
  • Rien, ma Mère, confirma Sœur Maryse.
  • Vous en prendrez soin ? Questionna pour la forme Mère Anne-Thérèse.
  • Oh, oui, ma Mère. Avec joie.
  • Très bien, alors vous serez sa tutrice, et sa nourrice si seulement vous le désirez, mais cela serait mieux.
  • Entendu, ma Mère. Je le ferai. Merci, ma Mère.
  • Voyons, vous savez bien qu’ici, ce n’est pas moi qui fait les cadeaux, si jamais quelconque cadeau fut donné dans nos plaines, rappela avec un humour lointain et triste la Mère Supérieure. Tenez-moi au courant de son état. Voyez avec Sœur Commode pour aménager votre chambre. Nous n’avons pas la place ailleurs, et cela serait également de meilleur aloi pour l’enfant.
  • Très bien, ma Mère.
  • Allons, bonne nuit mesdemoiselles.
  • Bonne nuit, ma Mère », répondirent en chœur les Sœurs.

Et ainsi, la petite, qui à son arrivée au seuil de l’Orphelinat Lefèvre s’appelait Sondy, fut rebaptisée quelques heures plus tard Victoria : Victoria Lefèvre. Chaque enfant sans nom de famille recevait par défaut celui de l’établissement. On trouva plus propice au bon épanouissement de la petite Sondy de lui donner un nom qui ressemblât à ceux de ses camarades. Victoria signifiait alors dans l’esprit de tous : victoire sur le froid.

Jamais plus dès lors on ne prononça le véritable nom de Sondy. C’en fut ainsi jusqu’à ce qu’elle le redécouvre elle-même dans un rêve, à l’âge de huit ans.

Arrivée à cet âge-là, il y avait une chose qui intriguait la jeune Victoria plus que tout dans le courant des activités journalières de l’Orphelinat. Celle-ci n’était pas inscrite dans le registre de ces activités réglementaires. C’était en fait de regarder s’égoutter quotidiennement un vieux robinet d’une arrière-salle des cuisines. Longtemps elle pouvait rester là suspendue au moindre sursaut de ces pétales d’eau claire, tintant sur la fine flaque stagnant au fond du lavabo comme une clochette minuscule et réservée.

Elle essayait même de dialoguer avec le rythme incessant de son écoulement minutieux, s’efforçant de reproduire ce qui serait le langage secret de l’eau dans chacune de ses perles. Si jamais on signalait à Sœur Maryse que sa protégée manquait à l’appel, celle-ci savait où la trouver. Alors elle allait la rejoindre et s’agenouillait près d’elle.

  • « Alors, que disent-elles aujourd’hui ?
  • Elles sont contentes parce que Léon a retrouvé son ours », répondit Victoria.

Léon était un petit garçon de trois ans dont la jeune fille s’occupait comme d’un petit frère. Après tout, il était un Lefèvre lui aussi. Au milieu de tous ceux qui s’écartaient autour d’elle et ne l’approchait que timidement, impressionnés et infiniment respectueux (ou redoutant simplement le courroux de Sœur Maryse), le petit Léon la suivait partout, affublé de son ours. Quand le doudou fut subtilisé à dessein d’observer la réaction du petit oiseau, celle-ci ne se fit pas attendre. Il sombra dans une profonde mélancolie et refusa tout net de manger ou de faire quoique ce soit. Il restait dans un coin de la petite bibliothèque, peu fréquentée, et boudait.

Déstabilisée par la profondeur de la contestation de son petit frère adoptif, Victoria chercha partout à retrouver le nounours jusqu’à ce que finalement le jeune Noël, neuf ans et secrètement amoureux d’elle, s’en fût allé le récupérer discrètement là où il avait été dissimulé, et reçût l’approbation de Victoria.

  • « Merci Noël. Cela va réconforter Léon.
  • Tu crois qu’il va nous en vouloir ? S’inquiéta le jeune garçon.
  • Mais toi, je sais, tu n’as rien fait, répliqua la demoiselle. Il ne pourra donc pas t’en vouloir à toi. »

Et ils se séparèrent aussi simplement, quoiqu’en laissant le garçon sur un sentiment étrange de tendresse, mêlé d’espoir et de tristesse.

Il était 10h du matin, c’était un dimanche, et à cette heure-ci, alors que chacun était libre de s’adonner aux jeux, à la lecture ou aux travaux pratiques, Victoria elle allait rendre visite au Père Jansem, qui affectionnait la collection de figurines animales, la chasse aux mouches et le dialogue, sinon avec Dieu lui-même, du moins avec l’idée qu’il s’en faisait. De quoi discutaient-ils ? Sûrement de l’importance que l’idée d’une divinité avait ici-bas parmi ce que l’on appelait communément « les Hommes ». Il était ce jour-là en train d’examiner de vieilles archives de guerre qu’il avait conservées ou empruntées à la Mairie, en vue de l’écriture d’un mémoire sur l’action de l’Orphelinat durant cette période passée : ce temps où les canons tonnaient encore à la place des bombes.

Si elle aimait monter dans ce petit bureau situé juste en-dessous du toit et pourvu d’une fenêtre par laquelle on apercevait le ciel et les nuages, gris en ces temps-ci, c’était parce que l’homme qui s’y trouvait participait d’un silence de travail tout à fait appréciable. Le Père considérait en effet que si rien ne devait être tout à fait certain concernant l’existence d’un autre monde, ce qui se passait dans notre monde à nous en revanche méritait la plus grande attention.

Il montait des châteaux de cartes comme personne. C’était pour lui comme si chaque moment soutenu de concentration était un duel avec l’hypothèse de Dieu. Cette possibilité inventée par l’Homme était un défi lancé à ces animaux qui pensent, et il bataillait contre elle sans cesse pour tenter d’en cerner les lacunes.

  • « Petite, se mit-il à parler, dans toutes les civilisations, inventer Dieu, c’est se mettre en marche de dialoguer avec l’absolu qui est en nous, ce qui veut tout abolir et pénétrer une qualité de présence au monde exemplaire. » Puis il poursuivit, toujours plongé dans ses documents: « Par contre, à chaque fois que tu viens ici, j’ai l’impression que tu veux me demander quelque chose que tu ne demandes pas parce que tu ne veux pas me déranger. Alors aujourd’hui, je vais m’arrêter, et je vais te le demander. Qu’y a-t-il, ma petite ? »

Victoria n’osa pas tout de suite répondre mais regardait le prêtre tirer une photographie avec précaution de son album. Il la lui présenta. Elle montrait deux hommes en uniforme, dans des teintes sépia.

  • « C’est une très vieille photo. Elle date du début de la Première Guerre des Rares. Cet homme, c’est mon arrière-grand-père, expliqua Jansem tandis que la jeune fille observait le visage des deux hommes avec la curiosité d’une découverte, les doigts du vieil homme tremblant d’âge sur le papier glacé. Alors… que voudrais-tu me poser comme question qui n’arrive pas à sortir? Ne te laisse pas avoir par le silence, sourit-il. Le silence est bon pour les pécheurs, pas pour une gentille petite fille comme toi.
  • C’est… Vous croyez que l’eau elle parle ? Interrogea Victoria.
  • Si l’eau parle ? Pourquoi ?
  • Parce que moi, quand je l’écoute, eh bien je crois que je l’entends parler, expliqua-t-elle à son tour. Mais parler vraiment. Même si je comprends pas vraiment ce qu’elle dit.
  • Eh bien, pourquoi alors ne parlerait-elle pas ? On parle bien à Dieu, on parle parfois à son chat ou son chien… alors pourquoi pas à l’eau ?
  • Non, je n’ai pas dit que je parlais à l’eau, précisa-t-elle. J’ai dit que j’entendais l’eau parler, tout bas, comme ça.
  • Ah oui ? Eh bien, c’est intéressant ça. Dis-m’en plus. »

Elle écourta cependant sa première impulsion qui était de tenter de retranscrire ce fameux langage. Elle préféra au lieu de cela écouter avec le Père Jansem la pluie heurter et faire résonner le plafond de la pièce. Ils restèrent un moment comme ça, et Victoria elle-même semblait prête à avouer qu’elle n’y comprenait rien.

  • « Je n’entends rien…
  • Moi non plus, convint la jeune fille.
  • Probablement à cause du toit, suggéra le prêtre. Il nous coupe d’elles. Elles voudraient bien nous parler, toutes ces gouttes de pluie, mais le toit les en empêche. »

Tous deux alors croisèrent un regard avec le même sourire, la même idée saugrenue, et ils mirent leurs manteaux pour sortir.

Le village était paisible, retiré de toute activité. Le Père Jansem proposa d’essayer d’abord avec la capuche, puis de l’enlever seulement en cas d’échec de la communication. Victoria acquiesça et ils se dirigèrent près de la fontaine, sur la place principale.

Si le mécanisme aquatique du monument était arrêté, la pluie se chargeait peu à peu de le remplir. Ils s’assirent là et tentèrent d’écouter. Ils avaient promis à la Mère Supérieure de ne pas être longs. Si aucun autre des pensionnaires ne paraissait pris de passion pour les travaux silencieux du seul homme de l’établissement, par ailleurs à l’écart de ses convives, la Mère Anne-Thérèse ne souhaitait pas renforcer l’image d’un quelconque traitement de faveur.

Comprenant ça, le Père Jansem veillait au bon équilibre de leur relation. Nos deux amis ne s’attarderaient pas et tâcheraient d’être efficaces dans leurs recherches. Ils écoutèrent, tendirent l’oreille pour tenter de capter un appel. Cette pluie-là était-elle muette ? Victoria, malgré ses efforts, ne parvenait à percevoir aucun message. Pire encore, il lui apparaissait clairement que plus elle s’efforçait de capturer une forme détaillée dans la brume de ce rideau de multitude, plus elle s’éloignait de toute compréhension possible de ce que pouvait être cette mystérieuse langue.

Peut-être tout simplement n’y avait-il pas de langage là-dedans ?

  • « Peut-être devrions-nous retirer notre capuche ? Proposa Jansem avec complicité.
  • Maryse ne sera pas contente de me voir rentrer toute mouillée… »

Le Père approcha son visage jadis attaqué par la petite vérole :

  • « On lui dira que c’est de ma faute, à moi et à mes petites joues !
  • D’accord ! » Conclut Victoria.

Et ils ôtèrent l’épaisse couche de tissu qui les protégeaient du contact de l’eau. C’était comme se laisser baigner par un soleil humide et froid, mais plein d’une promesse de complétude. Ce qu’ils écoutèrent ce jour-là n’était pas le langage de la pluie. Trop de gouttes parlaient en même temps comme une foule immense aux portes effervescentes d’une gare. Comprendre une pluie entière, ce serait comme pouvoir séparer le jaune du blanc d’un œuf une fois mélangés, ou l’huile de l’eau, ou les milliers d’éclats de lumière sur les ramures innombrables de la mer.

Non, ce qu’ils écoutèrent ce matin-là, c’était leurs deux corps saisis par le ras-de-marée d’un chant qui valait moins par ses voix séparées que par son écho, sa réverbération sur la surface charnue de leur peau, la cambrure souple des cheveux de Victoria, les tranchées sévères sur les joues du Père Jansem, leur front et leurs yeux fermés, ainsi que leur silence mutuel.

Ils rentrèrent évidemment trempés. Inévitablement, Sœur Maryse montra son exaspération.

  • « Jansem, décidément, vous êtes impossible ! Vous avez de ces idées ! Lança-t-elle. Si jamais elle a attrapé froid, je vous ferai passer la soirée dans un bain d’eau de la rivière pour vous apprendre.
  • Et nous nous y retrouverons pour le bain de minuit avec le Seigneur, répliqua-t-il avec une pointe de taquinerie et l’œil goguenard.
  • Oh ! Jansem, c’est trop ! S’offusqua la tutrice.
  • Sœur Maryse, ce n’est pas de la faute de Père Jansem, tenta de défendre la petite Victoria, c’est moi qui voulait écouter la pluie.
  • Ne t’inquiète pas Victoria, confia le Père, c’est un jeu entre moi et Sœur Maryse.
  • Ne l’écoute pas, il dit des bêtises ! Et ça se dit Père ! Allez, viens, on va te sécher maintenant. »

Sœur Maryse prit Victoria par la main et l’emmena. La petite salua dans la confidence son complice qui lui fit un clin d’œil, et suivit le chemin de sa tutrice.

En vérité, le Sœur était quelque peu jalouse de l’intérêt que portait sa protégée pour les travaux du prêtre. Bien qu’elle n’acceptât jamais totalement le fait d’avoir pu éprouver ce sentiment, ce dernier n’en demeurait pas moins présent en filigrane de ses réactions à de telles escapades. Elle eut sans doute préféré que la jeune fille se tournât davantage vers ses camarades, ou bien éprouvait-elle également une sorte d’affection pour l’homme mûr et retiré.

S’il était contre les conventions de répondre ouvertement aux taquineries du prêtre, elle n’en tirait pas moins un certain plaisir à se voir interagir et jouer sans danger avec lui, comme si la jeune Victoria avait permis un trait d’union. Elle se trouvait ainsi prise dans une complicité qui pourrait l’inclure au sein d’une relation équilibrée avec ce personnage fantasque et excentrique, bien qu’elle rejetât tout net de s’en formuler l’idée clairement.

  • « Maryse ?
  • Oui, Victoria ?
  • Tu as quel âge, toi ?
  • Moi ? Pourquoi tu poses cette question ?
  • Comme ça…
  • J’ai… j’ai trente-quatre ans, Victoria. »

Sœur Maryse savonna les cheveux bruns de la petite, qui semblait tout à fait songeuse.

  • « Ça veut dire que quand tu m’as eue, tu avais…
  • Trente-quatre moins huit ?
  • Vingt-six ans ?
  • Vingt-six ans, c’est ça.
  • … Comment ça se fait que tu m’as eue ? Demanda Victoria.
  • Eh bien… réfléchit Sœur Maryse, avant de répondre avec un léger sourire de reconnaissance. Parce que j’ai ouvert la porte, et que tu étais là. Alors je t’ai prise avec moi, et je t’ai gardée.
  • Et tu n’as jamais eu envie de me reposer par terre ?
  • Jamais, ma petite Victoria. Tu es la plus belle chose qui me soit arrivée dans toute ma vie, dit-elle en s’agenouillant à côté d’elle. Tu sais, moi aussi, on m’a trouvée au pas d’une porte. Mes parents étaient de pauvres marchants de sel, à l’époque où le sel se vendait comme une denrée très rare, plus rare encore que maintenant…
  • C’est quoi une denrée ?
  • Un matériau, un aliment… quelque chose avec quoi on fait autre chose…
  • Comme on fait des châteaux avec des cartes ? »

Sœur Maryse sourit, ne pouvant réprouver son amusement pudique à l’idée de se retrouver encore en train de songer malgré elle aux extravagances du Père Jansem.

  • « Oui, ma chérie. Comme pour les châteaux de cartes.
  • Et tes parents, ils sont morts ?
  • … Oui, ils sont morts.
  • De quoi ils sont morts ?
  • De froid. C’était la grande tempête. Mon père a envoyé ma mère rejoindre le couvent, avec moi qui étais toute petite encore… Ma mère a perdu ses forces en chemin… elle est arrivée ici et elle n’a plus eu la force de frapper à la porte. Alors elle s’est accroupie près de moi en m’enveloppant dans son manteau… Et elle est morte en me protégeant. Les Sœurs m’ont trouvée… et je suis restée ici. Comme beaucoup, je suis devenue Sœur à mon tour…
  • Pourquoi moi j’ai le droit de rester avec toi et pas les autres ?
  • Parce que je suis ta tutrice. Chaque Sœur ici doit une fois dans sa vie avoir eu un enfant à sa charge particulière… pour pouvoir ne serait-ce qu’une fois éprouver le sentiment maternel…
  • Ça veut dire que les autres enfants ils ont pas de tutrice ?
  • Non, ma chérie. Ils n’ont pas de tutrice… Tu trouves ça injuste ?
  • Je sais pas…
  • Tu as raison, c’est un peu injuste… Tout comme il est injuste que le sort les ait privés de leurs parents. Nous sommes trop peu ici pour être des mères pour tous. Mais mon devoir est d’être comme un mère pour toi, jusqu’au jour où tu n’en auras plus envie…
  • J’en aurai toujours envie, répondit Victoria en levant son regard vers Sœur Maryse, scrutant de ses yeux bruns les yeux bleu clair de celle-ci.
  • Tu auras le temps de grandir… »

Sœur Maryse sortit Victoria de la bassine et la sécha. Dehors, la vie du village poursuivait son manège. C’était l’heure où les mineurs rentraient chez eux, au soir. Le repas serait frugal, mais bienvenu.

Victoria songea longuement aux paroles de sa tutrice. En se couchant, elle déposa un petit baiser sur la joue du petit Léon, à côté d’elle. Pour palier au manque de place dans le dortoir des garçons, celui des filles accueillait quelques uns des plus jeunes de celui-ci. Le petit frère adoptif à la chevelure blonde dormait déjà d’un sommeil profond, sa peluche fermement serrée entre ses bras. Victoria quant à elle tarda à s’endormir. Il lui semblait entendre tous les bruits de la vieille bâtisse. Ces bruits de la nuit qui donnent à penser que les murs continuent de vivre et de résonner du tumulte de la journée passée. Victoria se plaisait à s’imaginer le dialogue de ces murs de pierre entre eux.

« Tu vois comme ils dorment ? », disait l’un. « Enfin un peu de répit ! », répondait l’autre. Et la petite fille était témoin de leurs doléances. Qu’il était lourd de porter ces murs toute la journée ! Qu’ils étaient vieux et que ne fallait-il pas endurer pour que ces petits orphelins puissent continuer de dormir aussi paisibles malgré la dureté du climat d’avril ! « Était-ce avril ? », corrigea la charpente du plafond. « Non, suis-je bête ! » rit tout à coup le mur du fond, transpercé par une fenêtre. « Nous serons bientôt en novembre ! » Puis, il sembla que quelqu’un parmi eux tous remarqua que la petite orpheline était toujours éveillée, sonnant l’alerte, et tout redevint calme. « Chhhhhhuuuuut… »

Victoria s’endormit lentement, et quand elle eut sombré dans le sommeil, il lui vint des échos de ces voix étranges et lointaines, si bien que l’une d’elle répétait sans cesse dans un murmure, alors que ses paupières se fermaient et commençaient à peser : « Sondy… Sondy… »

Chapitre 2 – Le prêtre et le fossoyeur

Un an plus tard mourut le Père Jansem, durant l’un des hivers les plus rudes jamais connus du village d’Ardois. Sœur Maryse ne put s’empêcher de pleurer, parce que Victoria pleurait. Ce qui représentait tout au plus une perte regrettable aux yeux de la Mère Supérieure et du reste de l’Orphelinat était vécu comme un drame personnel pour nos deux amies. Alors qu’on portait le pauvre cercueil de Jansem en terre, au milieu de ses compères et ancêtres, Sœur Maryse tenait Victoria contre elle. Il ne pleuvait pas. Les gouttes de pluie ne chantèrent pas pour lui. Il y avait par ailleurs assez de larmes sur ces deux paires de joues pour avoir à y rajouter plus d’eau que de raison. Il n’y avait non plus aucune passion affichée. Cette tristesse-là était pleine de pudeur.

Les jours continuèrent de rétrécir. Victoria déposa une vague gerbe de fleurs sur le coffre de bois. La Mère Supérieure présida la cérémonie. On récita quelque prière, et ce fut tout. Le fossoyeur commençait à remblayer. Tout le monde avait froid. On commença à rentrer chez soi. Les gens du village furent à peine plus nombreux que ceux de l’Orphelinat à venir déposer un dernier adieu en souvenir du Père. Les pas du retour laissèrent les mêmes empreintes que celles appliquées pour acheminer le recueil. Victoria voyait se refermer le gouffre dans le sol, semblable à celui creusé dans son cœur, comme une plaie ou comme une bouche semblant être destinée à avaler tous ceux qui foulent la terre de leurs pieds.

Le fossoyeur semblait gentil pourtant. C’était un vieil homme aussi, qui avait l’air d’avoir vécu beaucoup. Il ne restait que lui et Sœur Maryse avec Victoria autour de la tombe modeste.

  • « Tu ne veux pas rentrer maintenant ? Demanda Sœur Maryse à la petite.
  • Je veux rester… murmura Victoria.
  • C’est comme pendant ces satanées Guerres des Rares, dit le fossoyeur avec quelque chagrin. C’est les meilleurs qui s’en vont…
  • Merci Alain pour votre peine… répondit la Sœur.
  • Oh… ce n’est rien. C’est mon travail. J’aurai fini dans un instant.
  • Vous voulez que je vous aide ? Demanda Victoria.
  • T’en fais pas ma petite, va. Ça va. Tu sais… j’ai combattu avec ce bonhomme là.
  • Avec Père Jansem ?
  • Avec Père Jansem. Oui, mademoiselle. À la Seconde Guerre des Rares. Avant d’être prêtre, le Père Marc Jansem avait été bon soldat. Oh, un petit fantassin comme moi, rien de quoi nous puissions nous vanter auprès des grands de ce monde… mais nous avons donné notre vie volontiers pour que ces grands-là puissent se targuer d’être grands quelque part… grâce à nous. Et leur pays de leur dire merci. Et les grands aussi nous disent merci à nous les petits, pour avoir l’air encore plus grands… plus Rares… dans leur grande bonté… Mais au final, ils nous ont envoyés… combattre nos voisins… pour avoir la richesse de savoir qui aura eu raison… qui aura été le plus grand, le plus fort, le plus puissant… Et nous avons cru à tout ça, qu’il fallait nous prouver à nous-mêmes, à nous tous… qu’on était les plus grands… et qu’on avait raison de vouloir… se dire qu’on était les plus grands…
  • Vous allez bien ? S’enquit la Sœur, car le vieil homme parut se sentir mal.
  • Oui oui, ça va… Les souvenirs ! Lança-t-il en riant sinistrement. Les souvenirs… Ma petite, souviens-toi toujours de ce que je vais te dire si tu veux t’en sortir dans cette vie. La guerre, tu sais, toute guerre, c’est vraiment quelque chose de moche. Mais dans toute guerre, il y a quelque chose de sûr : il est facile de savoir où sont les cafards. »

Le fossoyeur approcha de Victoria son visage usé par le froid et l’ingratitude du labeur. Il avait des yeux bleus étrangement vif entre ses traits burinés et sa peau grise.

  • « Tu touches à une libellule, les cafards serrent les rangs, tous ensemble, ils font bloc, et personne ne bouge. Ne reste… que l’onde fragile sur l’eau pâle… Mais si tu touches à un cafard, un seul, alors tous les autres s’agitent. Un seul bouge et toute la nichée s’éveille d’un coup et s’affole. Alors… alors tu tiens ton homme, et son armée se démasque d’elle-même.
  • Vous ne devriez pas remuer tout ça… La querelles des Rares, c’était il y a bien longtemps, tenta-t-elle de l’apaiser.
  • Oh… on voit bien qu’on n’est pas très au courant par ici ! Mais mon cousin m’écrit… et il me dit… que tout ne va pas bien là-haut, en ce moment. Il faut être prudent, ma Sœur. Il faut être prudent… On ne sait jamais… quel prochain virage l’homme va prendre… Voilà ! C’est fini. »

Il reposa sa pelle doucement sur sa brouette et leva sa casquette.

  • « Repose en paix, mon vieux. On se reverra là-bas. »

Il lança cela en direction de la tombe. Puis il leva son regard vers la petite et vers la Sœur.

  • « Vous en faites pas. Vous êtes à l’abri ici. Les gens d’Ardois, malgré ce qu’ils laissent paraître, prennent bien soin les uns des autres. Vous êtes bien placée pour le savoir. »

Sœur Maryse répondit avec le même sourire triste.

  • « Allez, rentrez vous mettre au chaud, conclut l’homme. N’allez pas attraper froid. Il y a tout le temps pour attraper froid. Le Père Jansem, c’était un être chaud. Que son âme nous protège.
  • Merci Alain. Tenez, dit Maryse en lui tendant quelques pièces, pour votre gentillesse.
  • Merci ma Sœur, acquiesça-t-il avant de se baisser vers Victoria. Tiens ma fillette, prend ça. »

Il glissa dans sa main une petite étoile couleur d’argent.

  • « C’était la médaille du Père Jansem, lui confia-t-il doucement. C’est Albert IV, Commandeur des Armées des Rares, qui nous l’avait donnée pour nous remercier de notre courage… Il me l’a léguée mais je pense qu’il aurait voulu que je te la donne… et que tu en auras besoin.
  • Merci… répondit Victoria.
  • Viens, enchaîna Sœur Maryse. Rentrons. Au revoir, Alain.
  • Au revoir, ma Sœur.
  • Au revoir », répéta également Victoria.

Et ils rentrèrent, et le soir vint. Le soleil se coucha doucement sur le monde des Hommes, puis ce fut la nuit bientôt. Victoria s’était réfugiée dans la remise de l’arrière-cuisine, accoudée au lavabo, elle regardait s’égoutter une à une, à intervalle régulier et lent, les perles timides qui finissaient leur courte existence au fond de l’évier. Elle pensa fort à l’enterrement, à la médaille qu’elle tenait serrée contre elle, aux paroles et à l’intimité du fossoyeur. Toute triste qu’elle était de la mort de son ami, elle se trouvait fort curieusement avantagée vis-à-vis de ses camarades. Elle chassa cette idée. S’étant enfermée dans la petite pièce où seule une fenêtre minuscule donnait sur l’extérieur, elle profita de son isolement pour se recueillir.

Elle s’endormit. Elle rêva étrangement d’une enfant déposée dans un panier à la porte d’un couvent, sur le linge duquel était inscrit le nom : « Sondy ». Elle crut entendre une voix de femme chuchoter ce nom à son oreille, puis la voix de Sœur Maryse le répéter encore, passant ce mot magique de bouche en bouche comme la rumeur d’une gloire encore imprécise. Victoria se réveilla. Elle ouvrit les yeux, la tête reposant sur son bras sur le rebord de l’évier. Le robinet ne gouttait plus. Seule une goutte restait suspendue à moitié cachée dans le tuyau, et semblait vouloir y rester.

Intriguée (le robinet n’avait jamais auparavant cessé de goutter et les Sœurs n’avaient semble-t-il jamais pris le temps de régler ce problème), elle leva la tête et fixa cette goutte réfractaire. Elle la contempla un moment, cette goutte qui ne daignait se mouvoir. Elle se mit à bailler. Alors tout à coup, la goutte se mit à bouger et à se déformer. Sans quitter l’extrémité du robinet, elle commença à grossir de manière irrégulière et, sembla-t-il à la jeune fille, à prendre vie. Oui, en effet, la goutte bougeait. Et même, une lueur semblait soudain dessiner des filament argentés à sa surface. Plus ça allait, plus cette chose qui se formait commençait à s’extraire du tuyau qui l’enserrait. Victoria, effrayée, se recula avec précaution. La plus grosse partie de la chose semblait être sortie, ne tenant plus au robinet que par un bout, et l’on distinguait comme un cœur de lumière à travers la surface vibrante de la forme faite d’eau. Victoria retint sa respiration. La chose allait sortir. Bientôt, ça allait être…

Brusquement, la porte s’ouvrit et Sœur Maryse apparut.

  • « Ah, te voilà, j’en étais sûre ! S’exclama sa tutrice. Allez, viens manger. »

Au bout du robinet, la chose qui avait pris vie avait disparu.

Les enfants mangèrent calmement dans le grand réfectoire. Le petit Léon resta près de sa protectrice qui n’avait pas grand appétit. Elle lui donna le reste de son potage. On pria pour le Père Jansem. Puis on alla se coucher. Victoria déposa à côté de son lit un baiser sur le front du petit Léon en lui murmurant : « dors bien, petit frère », et s’en fut elle-même se coucher.

Toute la nuit, elle manipula la petite étoile de métal dans ses mains froides. Elle repensait à toutes ces photographies que le Père Jansem lui avait montrées. Elle repassait dans son esprit ces images de choses qu’elle n’avait pas vécues, et qui pourtant résonnaient en elle à travers les récits du Père. Elle revoyait les horreurs, et la gloire. La fierté sur le visage des soldats récompensés. Victoria savait que le Père avait combattu avant que le fossoyeur ne le lui dise. Mais elle ne savait pas que ce dernier avait pu être un des hommes qu’elle avait vu jeune sur une image en compagnie de son ami.

Elle restait hantée par cette idée, lancée par le vieil homme, qu’une nouvelle guerre pouvait encore arriver. Elle eut la vision que tout s’effondrait, que le toit pourrait tout à coup être transpercé par un obus, que les chars pourraient un jour ou l’autre rentrer en ville, et elle fut prise d’une angoisse effroyable. Elle aurait tant voulu que le Père soit encore là. Elle aurait tant voulu qu’il fût son père, et que Sœur Maryse pût avoir été sa mère. Ils étaient les deux personnes à part Léon qui lui donnaient une raison de ne pas avoir peur. Contrairement aux autres, elle sentait qu’elle était la seule à n’avoir pas été baignée que par les images du Christ et de la Sainte Vierge, par les cours élémentaires strictes et policés des Sœurs concernant l’Histoire, la Littérature ou la Géographie, par le froid de leur propre condition et le miroir des mêmes Autres qu’eux. Elle avait connu un homme, ses petits joies et ses grands démons, les démons d’un siècle qu’elle n’avait pas vécu.

Soudain, elle fut tirée de ses pensées craintives. Elle entendit un bruit. Dans le dortoir où elle était couchée, tout le monde dormait. Seulement il semblait que la porte était entrouverte, et le bruit, comme d’un objet qui tombe, était venu du couloir. Il recommença, plus doucement alors, et elle entendit comme des petits pas glissants partir plus loin.

Elle prit peur. Tout d’abord, elle serra fort la médaille de Jansem dans son poing. Elle retint sa respiration, à l’affût. Cela ne pouvait être pire que la guerre, se dit-elle cependant. Et elle voulait se confronter à la guerre. Après tout, c’était la guerre qui avait tué le Père Jansem, pas la vieillesse. C’était la guerre qui l’avait réduit à la marginalité, à l’isolement, à l’incompréhension des siens. Elle voulait prouver à Alain, à Sœur Maryse et à la mémoire du Père Jansem qu’elle était forte et qu’elle n’avait pas peur.

Elle s’aventura près de la porte, la gorge serrée. Puis, serrant plus fort encore sa médaille, elle tendit sa main vers le battant.

  • « Qu’est-ce que tu fais ? »

Victoria sursauta. C’était le jeune Léon dans sa liquette, tout ensommeillé et son ours à la main, qui venait de tirer sa sœur adoptive par la robe de nuit.

  • « C’est rien, chuchota-t-elle. Retourne te coucher.
  • Tu vas où ?
  • J’ai entendu du bruit. Va te coucher, je t’ai dit.
  • Je veux venir avec toi, marmonna l’enfant.
  • Bon d’accord, mais tu fais pas de bruit, d’accord ? »

Léon acquiesça, le pouce dans sa bouche, prenant la main de Victoria, enserrant tous deux le doudou qu’elle contenait. Prudemment, ils sortirent du dortoir et pénétrèrent dans le couloir sombre. Un bruissement très léger et continu était perceptible à gauche, dans le silence endormi. Leurs pieds s’étalaient discrètement sur le parquet humide. Une trainée de gouttes d’eau était sensible au toucher, à peine visible en l’absence de lumière autre que la lune à travers les fenêtres étroites.

Au bout du couloir, une autre porte était entrouverte qui donnait sur un couloir, portant lui-même le voyageur vers d’autres portes à nouveau, débouchant sur d’autres dortoirs. Mais le bruit redevint perceptible, à gauche encore une fois, vers une entrée qui menait au balcon surplombant la salle d’étude. Léon suivait docilement Victoria, chez qui l’excitation curieuse se substituait à l’anxiété. Pas à pas, ils descendirent les marches qui grinçaient légèrement, pas à pas, et soudain, en plus du bruit, alors qu’ils continuaient leur progression dans la semi-obscurité, ils perçurent quelque chose bouger au niveau de la grande porte en chêne qui menait à la grande nef de la salle principale, accompagné d’une sorte de gloussement subtile et fluide, bruissant comme le gargouillement d’une fontaine.

La respiration de la petite fille devint profonde et haletante. Léon refusa de bouger, s’agrippant à Victoria, qui serrait fort sa médaille.

  • «  J’ai peur…
  • Chut, t’as promis que tu ferais pas de bruit.
  • Mais j’ai peur…
  • Moi aussi. Viens. Jansem nous protège. »

Aussi ils continuèrent d’avancer lentement. Les étagères nombreuses de la salle d’étude semblaient les observer dans l’intimité de la nuit de leur sourcils de bois, d’une allure sévère et paternelle. La grande porte était entrouverte aussi. Victoria la poussa lentement, essayant de prévenir son grincement éventuel du mieux qu’elle le pouvait. Ils entrèrent dans la grande nef silencieuse. Le hall était désert. Les bancs et l’espace ample de la salle étaient traversés par un rayon de lumière lunaire. L’air nocturne se déposa avec une délicatesse magique sur les épaules des orphelins. Ils traversèrent la pièce, à travers les rangées de bancs et devant l’autel.

La jeune fille savait désormais où les menait cette piste. Elle les dirigeait vers le bureau du Père Jansem. Ses pas devinrent soudain plus assurés. Ses oreilles et son regard alertes percevaient presque intuitivement à l’avance le cheminement du petit animal qui semblait creuser un sillon d’eau dans les champs de salles et de couloirs qui parsemaient l’établissement. On aurait pu établir une carte éphémère de leurs déplacements en ne gardant en mémoire que le filet translucide qui serpentait sur le plancher et la pierre, en se cognant contre les murs qui résonnaient entre eux. Enfin, ils gravirent les marches une à une qui montaient au bureau. Victoria déglutit avec difficulté et posa timidement sa main sur la poignée alors même que la porte, ici encore, était entrouverte.

Le bureau était vide. Il n’y avait rien. Seulement toutes les affaires du pauvre Père Jansem disposées en friche au milieu de répliques d’animaux de bois, hostiles à l’inertie, qui se balançaient sans vigueur dans l’air, attachées à des fils disposés en lignes irrégulières et imprécises. Victoria fut presque déçue. La pression retomba. Le petit Léon s’endormait debout.

  • « ‘Toria… viens on rentre ?…
  • Oui oui… on va rentrer. »

Mais la jeune fille ne put s’empêcher de s’avancer vers le fauteuil du Père et de passer ses doigts sur toutes ces vieilles photographies, ces maquettes d’avion, ces objets hétéroclites, ces textes philosophiques et ces poèmes.

  • « Allonge-toi sur le lit. »

Léon se glissa dans les draps, se blottissant contre sa peluche. Victoria, doucement, avec application, ferma la porte et alluma une bougie. Elle s’assit au bureau et laissa ses doigts parcourir les signes de cette vie d’antan, cette vie toujours étrangère à sa connaissance d’un monde qui persistait à s’absenter, définitivement évanoui dans l’air de grimoire de cette chambre. Elle était semblable à une armoire de vieux vêtements que personne ne daignait plus mettre, et qu’elle avait tant envie de reconnaître dans ses propres traits. Désireuse de grandir, elle se mit à ranger tout ce fouillis en tâchant de reconstituer l’ordre, la logique et le sentiment censés relier enfin dans un esprit d’infini, avec sens et raison, le lien de parenté fragile de tous ces éléments épars. L’ordre manquant, se dit-elle, c’était elle, et sa vision d’ensemble, en aplomb des choses laissées comme telles dans le chaos de leur surgissement.

En empilant tous les documents semblant se référer à la même chose, elle tomba sur une photo que lui avait montrée Jansem. À l’arrière, il était écrit : « Alain, Philippe et moi – la fin des hostilités ». Les trois hommes posaient en uniforme, l’étoile fièrement accrochée à leur poitrine. Victoria crut bien reconnaître le Père Jansem et Alain, le fossoyeur. L’un se référait au ciel, l’autre à la terre. L’un à l’éternel, l’autre au périssable. De telle manière reposerait leur mémoire dans le cœur de ceux qui les avaient connus, et telle était leur allure semblable, à l’intérieur de ce même cadre.

Puis tout à coup, elle remarqua quelque chose près du pied du bureau, sur le plancher : il y avait une serrure, dans le sol. C’était étrange. Elle passa son index dessus. Rien ne se passa. « Bon, tant pis », se dit-elle. Elle vaqua de nouveau à ses travaux de récollection.

Quelques minutes passèrent encore. Le petit Léon s’était endormi. Victoria crut peu à peu qu’elle allait pouvoir rester ici des heures, voire toute la vie, à ranger toutes les affaires de feu son ami fidèle, le Père Marc Jansem, et à en faire le tour, déjà, de son jeune âge. Mais soudain, elle fut de nouveau prise de court par ce bruit qui la fit chavirer de son siège dans un sursaut. C’était derrière la porte et ça s’enfuyait de nouveau. Victoria resta un moment dans la stupeur puis jeta un regard vers Léon. Il dormait paisiblement. Son petit visage rond couronné d’or ne montrait aucun signe de tourment invisiblement camouflé dans un cauchemar. Alors elle saisit la bougie sur son support et se leva. En s’écartant du bureau, elle réalisa qu’elle y avait laissé sa médaille. Elle la récupéra et la glissa dans la petite poche de sa robe de nuit. Elle s’avança vers la porte, l’ouvrit et s’engouffra dans les escaliers.

Elle était sûre désormais qu’il s’agissait de quelque chose de vivant, qui la distançait toujours d’un pas en l’attirant vers des ténèbres qu’elle ne soupçonnait guère. C’était la première fois qu’elle enfreignait l’interdiction de se lever la nuit. Si elle était prise, elle serait forcée à l’étude au lieu d’aller jouer avec les autres lors des moments de détente. Mais son désir était de savoir, et il était plus grand que tout, plus impératif que le reste, plus vindicatif dans son esprit que la peur d’avoir mal dans son ventre. Par ailleurs, Jansem n’était plus là pour réserver à son goût de la découverte un espace clos, ici laissé vacant. Elle était seule livrée à son appétit qui s’étalait au-delà des livres et au-delà des missels.

Cependant, elle savait. Elle comprit tout à coup, une fois retournée à la nef et entendant la présence inconnue l’appeler vers la gauche encore, au fond vers les cuisines, dans quel endroit celle-ci voulait l’emmener. Elle pénétra dans la salle. Les cuisines vides étaient un long dispositif d’ornements argentés ou cuivrés, de guirlandes d’ustensiles aussi utiles et nécessaires que décoratifs et pourvoyeurs de jouissances ordinaires. Mais il fallait poursuivre encore, puisqu’ici tout dormait. Le bruit s’était désormais réfugié vers la porte du fond, à droite, dans la petite remise avec le grand lavabo bas où Victoria avait l’habitude de venir se réfugier.

Illuminée faiblement, la petite salle ne ressemblait pas à ce dont elle avait l’air le jour. Tout semblait luisant, il y avait l’escabeau, les balais, une étagère où savons, chiffons et autres articles de ménage se trouvaient parsemés en stationnement, et oui, tout cela luisait comme s’il y avait eu un lac au travers duquel se reflétait sur les murs la lumière de la lune. Alors, le bruit l’alerta et elle baissa la tête vers le lavabo. Et dans l’évier tout à coup, elle la vit, cette présence. Il y avait un petit être étrange, sans forme véritable, qui se tenait là, pas plus haut et plus large qu’une grosse pelote de laine. Un petit être fait d’eau et de lumière. Ce petit être semblait la regarder curieusement. Victoria ne fut étrangement pas effrayée maintenant qu’elle se trouvait face à lui et elle s’accroupit vers le lavabo pour l’observer. Vu de plus près, elle se rendit compte que l’être était calme et indéfinissable, qu’il changeait en fait régulièrement de forme, sans violence, sans que rien ne heurte. Cela se faisait tout seul, sans recours à un effort quelconque. Cela passait devant le regard. Il y avait une forme stable qui revenait toujours, et puis de vagues formes d’animaux, d’objets, de personnes, de visages familiers… de fait, les images qui restaient de l’heure passée quelques minutes plus tôt à s’attarder au bureau du Père Jansem… C’était comme si tout ce qui passait par la tête de Victoria se trouvait reflété à travers ce petit être magique, qui luisait de l’intérieur d’une force lumineuse propre et mystérieuse.

  • « Qui tu es toi ? » Demanda Victoria, émerveillée.

Mais l’être ne répondait pas. Il gloussait dans le froissement de son corps d’eau en changeant d’image. Victoria souffla doucement dessus, et la surface de son corps ondula. C’était un être aquamorphe, qui dialoguait avec elle. Seulement Victoria ne comprenait pas son langage, si tant est qu’il en eût un. Alors, elle tendit timidement son doigt pour tenter de le toucher. L’appréhension revint et ce fut sans doute le geste de trop car tout à coup, l’être frémit et se réfugia dans l’instant, en un éclair d’inattention de la part de la jeune fille, à l’intérieur du tuyau. C’était fini. Il avait disparu. Cependant, le lavabo ne gouttait plus. Seule une goutte restait collée à l’embouchure du robinet.

Victoria fut à la fois attristée, frustrée et étonnée par l’effet qu’avait sur elle cette disparition, suite à une rencontre si brève, si éblouissante… Décontenancée et indécise, elle amorça finalement un mouvement de retrait, se disant qu’il faudrait bien récupérer Léon et retourner se coucher avant que le matin ne les dénonce. Elle devait avoir bien changé, confia-t-elle à sa solitude, depuis que Jansem était mort, pour oser ainsi s’aventurer seule dans la nuit. Aussi, avant de se relever, elle eut le désir soudain de supprimer cette goutte suspendue, pleine de résilience, qui l’agaçait. D’aucuns auraient affirmé sans doute qu’elle eut le malheur de glisser son doigt au bord du bec du robinet pour la déloger, seulement il n’y eut de malheur là-dedans qu’une figure de style. La vérité est qu’au moment le plus inattendu et le plus inopiné de sa vie, survint l’évènement le plus extraordinaire et le plus déterminant de l’existence jusqu’ici bien injuste de la jeune Victoria.

En un éclair, aussi vivement que le petit être s’était engouffré par ce robinet sans prétention, Victoria fut aspirée tout entière à son tour dans le tuyau, sans avoir le temps de comprendre ce qui se passait, réduite à la taille d’une bille, et elle disparut de notre monde. En moins d’une seconde, dans cet espace minuscule où il y avait eu une jeune fille, l’œil lunaire du témoin a cligné, et à son retour vers la lumière, il n’y avait plus rien. La Mère Supérieure, qui avait cru être réveillée par des bruits de pas dans les couloirs, cherchant l’intrus, n’entra dans la remise que quelques secondes plus tard. Les bras croisés, étonnée, son regard balaya le sol, dans l’incompréhension : elle découvrit la médaille du Père Jansem à ses pieds.

Chapitre 3 – A travers la forêt

Victoria fut aspirée et pourtant ne perdit à aucun moment connaissance. Emportée à travers les dédales de tuyaux sombres, lancée à la poursuite de la source de lumière qui provenait de la chose et qui avançait aussi vite qu’elle, elle voyagea à l’intérieur des murs de l’Orphelinat portée par un sorte de courant invisible. Il lui semblait être propulsée par une force impossible à dévier de sa course. Tout allait si vite et devenait si flou. Victoria retint son souffle. Au bout d’un moment, il lui sembla que l’être qui la tirait avec lui changea brusquement de trajectoire et sortit des voies balisées des canalisations forgées par les Hommes pour soudain emprunter un autre chemin, naviguant sur un torrent qui les emportait jusqu’au centre de la terre.

Cela dura près de cinq minutes dans le noir. Victoria ne pouvait rien voir d’autre que l’éclat bleuté de la créature aquatique sur le défilement d’un paysage caverneux. Puis tout à coup, la lumière revint et au bout du tunnel, une issue. La jeune fille fut projetée dans les airs. Elle voltigea et le temps sembla s’arrêter. C’était la nuit. Elle pouvait voir, suspendue un moment dans sa chute, un ciel étoilé doux et clair. Elle parut être arrêtée par la face même des étoiles, qui lui sourirent.

Enfin, elle tomba. Elle se sentit plonger puis être envahie par l’eau au-dessous d’elle, qui la submergea. Elle allait se noyer, se dit-elle, si elle ne reprenait pas ses esprits. Elle paniqua. Savait-elle nager ? Elle l’ignorait. Elle puisa dans ses forces et dans l’énergie qu’il lui restait de cet éboulement pour remonter à la surface. Le liquide engourdissait ses muscles et ses sens. Il était froid. Était-ce de l’eau ? Elle se démena pour rejoindre la lumière des étoiles. Puis son visage émergea hors de l’étang. Elle battit des bras et reprit son souffle. Elle regarda autour d’elle et tenta de percevoir une rive jusqu’où se tirer. Où était-elle ? Elle ne connaissait pas cet endroit. Derrière elle, une falaise avec une chute d’eau d’où elle avait dû être expulsée. Autour d’elle, le petit point de cette même eau dans laquelle elle se trouvait prise. Celui-ci semblait camouflé à la vue du ciel par une forêt d’arbres immenses. Une seule trouée permettait à deux étranges lunes jumelle d’offrir la vue de leur visage.

En remuant les bras et les jambes comme elle le pouvait pour nager jusqu’à la rive, elle ne distinguait pas grand chose d’autre et s’efforçait de respirer et de rester calme. Le liquide du petit étang qui au départ était froid était soudain devenu plus doux, la peur s’évanouissant. Après quelque temps d’effort, Victoria parvint enfin à poser sa main sur la terre ferme. Elle se hissa et tomba épuisée sur le sol. Se tournant sur le dos, elle fit face à la nuit et à l’air libre. Elle était seule. Aucun bruit autour ne signalait de présence, à part celle de la cascade. Tout dormait. Elle s’était retrouvée transportée dans un endroit inconnu. Les arbres étaient presque aussi grands que l’Orphelinat vu de dehors, ou alors plus grands encore, se dit Victoria.

Aussi, doucement, écarquillant les yeux et essuyant d’un revers de la main son visage, elle se redressa et prit appui sur ses bras. Elle se retourna. Derrière elle, c’était l’étang qui s’évidait dans un petit cours d’eau et se frayait un chemin à travers la forêt qui l’environnait de part en part, épaisse et mystérieuse dans l’ombre des grands arbres. Victoria commençait à avoir froid. Elle était trempée. Elle respirait fortement. Une pointe d’angoisse la saisit : était-elle perdue ? Qu’est-ce qui l’avait menée si loin de l’Orphelinat ? Et surtout, où se trouvait-elle ? Était-elle toujours dans les environs d’Ardois ? Rien n’était moins sûr. Il lui semblait au contraire qu’elle se trouvait dans un tout autre monde, et elle ne savait pas si celui-ci pouvait être ou non sans danger.

Elle scruta dans l’obscurité une entrée favorable à l’intérieur de cette végétation hirsute et dense qui laissait frissonner ça et là, par vagues, une rumeur dans le vent frais. Victoria serra ses bras contre elle dans un frisson contagieux. Il n’y avait rien d’engageant à l’idée de devoir s’aventurer seule dans ce territoire inconnu. Pourtant, il n’y avait rien d’autre que la forêt, la cascade et l’étang partout où portait son regard. Elle se sentit affreusement isolée. Elle eut envie de pleurer. Elle avait envie qu’on lui vienne en aide, qu’on vienne la chercher maintenant. Bientôt sans doute, Sœur Maryse s’apercevrait de sa disparition et tous se mettraient en route pour venir la récupérer. Mais sauraient-ils jamais où la retrouver ? Elle-même ignorait où elle avait pu s’être égarée.

Puis tout à coup, elle entendit un bruit dans une fougère. Elle sursauta et resta un moment tétanisée. Ça n’était plus drôle, quelqu’un devait vraiment venir la chercher maintenant. Quelqu’un devait arriver. Une voix familière devait la réveiller de ce cauchemar, venir la récupérer, la ramener au couvent.

  • « Il y a quelqu’un ? » Osa-t-elle dans la crainte, persuadée que la parole signalerait à la présence étrangère sa bonne intention.

Mais rien ni personne ne répondit. Le fougère solitaire ne bougea pas davantage. Victoria baissa la tête devant elle. Elle tremblait de froid, quand bien même l’air se montrait particulièrement chaud, comme celui d’une nuit d’été appesantie par quelque tropique à l’indolence rare. Victoria se mit à pleurer en se blottissant contre ses genoux. Un bruit glissa de nouveau en se rapprochant d’elle.

Elle se retourna vivement.

  • « Qui est-ce qui est… ?! » Lança-t-elle en ravalant ses larmes. Mais elle s’arrêta nette en découvrant ce qui se trouvait près d’elle en émettant un sifflement singulier et reconnaissable entre mille, mêlé de gargouillements aigus. « Ah… c’est toi ? »

C’était en effet la petite créature aquamorphe qui se tenait à hauteur de pied devant elle, changeant toujours plus ou moins de forme, semblant toujours la regarder en hochant la tête (où ce qui paraissait ressembler à une tête) avec une curiosité insatiable. Ils firent face un instant, chacun semblant attendre que l’un fasse le premier mouvement vers l’autre. Puis, doucement, timidement d’abord, l’être luisant et plein de lumière réfractée dans son corps transparent se mit à tourner autour de Victoria. Cette dernière suivait ce mouvement en le suivant du regard. Puis tout à coup, le petit être eut comme un gloussement proche d’un rire et se mit à sauter tout autour dans une danse de joie. Il se mit à se déplacer à une vitesse surprenante, par petits bonds vifs. Puis il sauta sur elle avec enthousiasme et la parcourut de long en large. Victoria, qui était très chatouilleuse, ne put s’empêcher de rire. Il apparaissait clairement à présent que la créature était sans danger et même assez affectueuse à son égard, se frottant contre elle, gloussant et se moulant en roulant sur les diverses parties de son corps, dans un contact à la fois rafraichissant et rayonnant d’une énigmatique chaleur.

  • « Tu me chatouilles ! Qu’est-ce que tu fais ? » Rit Victoria.

En fait, si le corps du petit être d’eau était froid, la source de lumière qui luisait à l’intérieur de lui était chaude, voire brulante, comme s’il s’avait agi d’une étoile retenue prisonnière de cette poche de fraîcheur et de vitalité. Après quelques instants de cette complicité instinctive, Victoria se rendit compte qu’en parcourant ainsi successivement toutes les parts de son corps abasourdi, les extravagances du petit être avaient eu pour effet de la sécher complètement. Celui-ci resta dès lors un moment sur son épaule avec un pépiement de malice, et glissa tendrement son petit corps souple contre sa joue.

  • « Tu es drôle ! Tu fais pas peur en fait ! Lui lança Victoria, avant qu’il ne descende de nouveau par terre dans un bond et se mette à fureter un peu partout dans les environs. Qui tu es, toi ? Tu connais bien par ici ? »

L’être ne put répondre car il ne parlait évidemment pas. Seulement il se tourna vers elle et changea de nouveau de forme en prenant succinctement et à plusieurs reprises, de manière saccadée, la forme du cours d’eau qui se trouvait non loin d’eux et filait droit entre les arbres.

  • « Tu veux qu’on aille dans la forêt ?… » Vérifia Victoria avec une pointe de scepticisme.

Son nouveau compagnon lui répondit en se métamorphosant de nouveau : le propre visage de la jeune fille jaillit de son corps en hochant de la tête pour l’inviter à le suivre. Victoria eut un rire adouci, puis respira profondément.

  • « Ce n’est pas dangereux ? »

L’être fit non de sa sorte de buste en se remettant à glousser, son corps stable ayant à peu près pris la forme d’une étoile de mer.

  • « D’accord, je te suis. »

Et le guide de Victoria ouvrit la route parmi la végétation de ce monde inexploré.

La jeune orpheline marcha longtemps comme ça à la suite du petit être qui se faufilait entre les branches, les racines et les buissons. Poursuivant à l’allure de petite fille leur chemin à travers la nature endormie, Victoria tentait avec intérêt d’en discerner les traits, la lumière du ciel étoilé filtrant à travers le feuillage touffu des arbres qui devaient bien être millénaires au moins. Aucun animal ne semblait éveillé, hormis le grésillement calme de quelques espèces d’insectes et le bruissement d’aile d’oiseaux dérangés par une ou deux visions pourvoyeuses de songes.

Ils suivirent de près le cours d’eau qui peu à peu grossissait jusqu’à se muer en rivière. Tout était calme. Tout était immense. Tout dépassait la mesure habituelle qu’on donnait aux choses. Ce monde-là semblait être fait pour les géants. Finalement, ils aboutirent à leur destination, ce qui procura une grande joie au petit être d’eau et de lumière, qui répondait à quelques ballets de lucioles éparses.

La rivière, au bout de leur long et stimulant trajet, finissait en débouchant sur un lac gigantesque. Les bois qui l’entouraient tout le long à droite et à gauche délimitaient un horizon indistinct. Ils se séparaient à la lisière de la forêt en deux directions pour former un vaste domaine à deux bras. La lumière combinée des étoiles et des deux étonnantes lunes aux reflets multicolores reflétait avec une extraordinaire clarté sur l’étendue calme et limpide de l’eau, qui semblait un tapis de paix circulant en cercle à perte de vue. Les premières rangées d’arbres visibles sur la frange opposée marquaient au-delà du visible un infime liseré brun dans l’atmosphère nocturne.

Victoria était émerveillée par ce spectacle, mais soudain son petit compagnon l’attira de nouveau à l’intérieur des bois. Sans faire de bruit, ils se cachèrent. Au milieu du lac, au loin et à travers la brume, se détacha une silhouette : un grand homme sur une barque. Celui-ci, semblait-il, était vêtu d’un long manteau et tenait dans sa main une grande perche dont il se servait pour avancer. Pourtant il ne bougeait pas et restait fixement immobile au milieu du lac. Victoria ne pouvait distinguer son visage et ne percevait guère qu’une silhouette. Son guide l’invita à le suivre. Ils longeraient la périphérie du lac en restant cachés dans la forêt.

Ils avancèrent prudemment, sans faire de bruit. L’homme sur sa barque restait sans bouger, le visage levé vers le ciel. Il portait, semblait-il, un grand chapeau de forme ampoulée, ou alors était-ce peut-être ses cheveux. Elle ne pouvait vraiment savoir. Ils continuèrent à progresser dans la nuit. Le petit être semblait redoubler de vigilance. Qui pouvait être l’homme sur la barque ?

Puis, après un certain temps à marcher, les pieds de Victoria commençant à lui faire mal dans les petits chaussons qu’elle avait portés depuis qu’elle s’était rendue dans le bureau du Père Jansem, ils commencèrent à percevoir l’autre rive rejointe par le bras de la forêt dans lequel ils s’étaient trouvés jusque là. Victoria commença à déchiffrer des formes nouvelles et lointaines dans la brume, semblables à des montagnes, à l’horizon très lointain. Cependant, c’était peu clair.

Elle manqua de trébucher parce qu’elle marcha sur un fruit qui avait éclaté sur le sol parsemé de feuilles, d’herbes folles et de fleurs. Son petit compagnon se retourna, revint vers elle pour vérifier que tout allait bien, puis l’invita à continuer.

  • « On va loin comme ça ? » Chuchota Victoria.

Le petit être ne tarda pas à lui donner une réponse et alors vint le moment merveilleux de la rencontre. Avec un petit gloussement significatif, le petit être fit un signe vers le fond du lac. Tout juste visible en dépassant de la cime des arbres, une forme se détachait sur fond de montagnes : un château. Victoria resta bouche bée, abasourdie. Ils arrivaient. Le petit compagnon était en train de la mener vers un château. Vite, elle jeta un coup d’œil à gauche vers le lac. L’homme à la barque n’y était plus.

Ils poursuivirent leur marche jusqu’à avoir complètement parcouru la rive depuis la lisère de la forêt jusqu’à l’autre bout du lac, où reprenait le cours de ce qui prenait maintenant la dimension d’un fleuve en traçant un nouveau sillon à travers une forêt plus riche et plus dense encore. Ici, alors que la brume semblait se dissiper peu à peu, la lumière du ciel réfléchissait partout, y compris sur des buissons recouverts tout entiers de petites baies rondes et scintillantes.

Ils sortirent de leur cachette, en pénétrant plus avant dans la forêt. De petites habitations, maisons modestes et pittoresques, découvrirent leurs fondations assoupies devant les yeux ébahis de la jeune Victoria dont les paupières ne cessaient de battre. Le cœur aussi battait la chamade. Il n’y avait ici dans cette première clairière que deux ou trois maisonnettes de chaume. Mais la découverte soudaine qu’il y avait ici de la vie, qui sembla si douce et si paisible au regard de la jeune fille comparée à la rigueur des constructions de pierre sévères d’Ardois, la remplit d’une vague de chaleur qu’elle n’avait auparavant jamais connue. Seules les fantaisies du Père Jansem et la tendresse de sa tutrice auraient pu lui procurer un étonnement similaire.

Son guide avisé l’invita à le suivre et ils prirent un des deux sentiers qui se séparaient après la dernière maison. Victoria ne se remettait pas de retrouver si vite, alors qu’elle se croyait totalement perdue, des signes de vie humaine. Son cœur battit plus fort dans sa petite poitrine d’enfant, tellement qu’elle en avait envie de crier de joie et en même temps d’appréhension. Qui étaient ces gens ? Quel était ce village ? Ce peuple ?

Après encore quelques pas, ils ne tardèrent pas à rencontrer d’autres habitations, un peu plus grandes et plus nombreuses. L’espace écarté des arbres et éclairé par un rayon de lune devenait plus vaste à mesure qu’ils avançaient. Le compagnon de Victoria bondissait sans bruit et se retournait régulièrement pour être sûr que sa protégée le suivait toujours. De temps à autre, il allait à la rencontre de fleurs, de portes de maisons sans doute familières, inspectant les fenêtres, comme content de rentrer enfin chez lui, ou comme s’il lui tardait de présenter à tout le monde sa découverte.

Puis, suivant la traversée d’une petite place qui formait le vestibule d’un ensemble plus vaste, la jeune fille et son guide arrivèrent enfin, et ils se retrouvèrent à la porte d’une véritable petite ville. C’était un Royaume qui s’ouvrait devant eux et dans lequel Victoria se retrouvait perdue comme une étrangère, n’attendant plus que le lever du jour pour se voir révélée à ce peuple qu’elle ne connaissait pas. Les petites demeures innombrables s’étalaient, éparpillées en équilibre tout autour des arbres les plus grands. D’autres plus audacieuses se trouvaient même arrimées en hauteur, presque jusqu’au sommet de ceux-ci (Victoria crut bon d’estimer jusqu’à la mi-hauteur ou aux trois-quarts, tant il demeurait impossible d’en voir la cime).

Le village entier était organisé et établi en harmonie avec la place que semblait leur avoir accordée la forêt. Comme une végétation prenant doucement son essors, il s’était construit en respect du lieu et de sa nature, et il s’y développait avec une aisance poussant à l’admiration, tant il était fou de croire apercevoir des cabanes perchées comme des nids en haut d’arbres paraissant des chênes plus larges que la vieille fontaine tutélaire d’Ardois.

Le petit être fit volte-face vers elle et afficha une sorte de sourire auquel Victoria répondit. Puis d’un coup, sans que la jeune fille pût prédire quoique ce soit de ce qui allait se produire, il se mit à siffler en virevoltant avec violence, si fort que son sifflement vibra et résonna à travers tous les arbres, élargissant encore l’espace mystérieux de ce rêve éveillé. Pendant vingt bonnes secondes, il siffla et Victoria se boucha les oreilles avec la paume de ses mains. Très vite, les premières réactions se firent entendre et de premières lueurs traversèrent l’opacité des rideaux de ce millier de petites maisons suspendues dans l’air ou délicatement posées par terre aux racines des doyens de ce monde.

Doucement, encore tout ensommeillés, les gens commençaient à sortir de chez eux avec leurs lampes et à se regrouper devant ces grands piliers. Ils murmuraient. Ils étaient si nombreux… Victoria fut mal à l’aise. Elle observa ces visages illuminés ou obscurcis par la portée des lumières qui apparaissaient tout autour d’elle. Ils parlaient entre eux sans qu’elle pût comprendre un mot de ce qu’ils se dirent et semblaient ne pas oser s’approcher ni s’attrouper véritablement autour d’elle et lui faire accueil. Ils restaient là. Ils ne s’éloignaient pas de leurs maisons. La place était vide autour de la jeune fille. Quel comportement étrange… Ils attendaient. Qu’allait-il se passer maintenant ?

Victoria parcourait du regard les corps en habits de nuit de tout ces êtres vivants tirés de leurs lits. Son petit compagnon, lui, attendait également, patient, vaillant à certains égards. Ses métamorphoses étaient maintenant devenues régulières et calmes, passant d’oiseaux exotiques à des arbres se couchant sur la mer. Elles semblaient représenter les rêves des habitants du lieu. Victoria attendit avec lui quelques minutes sans que rien n’arrive. Elle resta figée, comme pétrifiée par le regard dubitatif que portaient ces gens sur l’événement que semblait représenter pour eux l’arrivée d’une étrangère dans leur ville forestière. Certains descendaient du haut de leur perchoir. Beaucoup observaient la scène d’en-haut, les enfants notamment. Tout le monde semblait curieux, et en même temps très calme, ordonné et sans cohue. Simplement, on attendait que quelque chose se passe…

Finalement, plus loin et d’entre les deux plus grands et les plus majestueux des arbres du site, un cavalier arriva. Il arriva avec une assurance stricte, non pas à cheval, mais en montant un être semblable au petit câlin qui avait accompagné Victoria, seulement ici aux dimensions beaucoup plus grandes et effilées, comme un cheval certes, mais alors un cheval d’origine magique, luisant d’un bleu lui aussi flamboyant et miroitant comme un étendard de quelques pouvoirs ancestraux. Un magnifique cheval de rêve… L’homme s’arrêta à une dizaine de mètres de nos amis, suivi de deux gardes également affublés de pareilles montures. Eux-mêmes étaient très calmes, distants et peu expressifs. Le cavalier jaugea la jeune fille de pied en cap. Intimidée, celle-ci n’osa pas bouger ni dire un mot. Les yeux perçants de l’homme, sans doute brun comme l’écorce (elle le constatera en plein jour), de haute stature et à la tenue impeccable, dans un long vêtement ample et blanc luisant comme de la soie riche et électrisée, glaçait la pauvre petite simplement vêtue de sa pauvre robe de nuit d’orpheline.

Le cavalier eut comme un soupir et sa tête s’affaissa légèrement, les yeux fermés. À l’instant, tout le monde ferma les yeux et se mit à respirer profondément ensemble. Le petit être lui-même avait cessé de changer de forme et sa lumière s’était intensifiée, prenant une teinte violine. Puis il y eut quelque chose dans l’air d’impossible à décrire. Une sorte de courant donna un son inhabituel et énigmatique à cette ambiance déjà mystérieuse… Cela dura un moment, puis le cavalier, et enfin tout le monde, rouvrit les yeux avant de simplement prononcer ces mots très clairement : « veuillez me suivre ».

L’homme et ses deux subordonnés firent demi-tour et commencèrent leur retraite. Le petit être leur emboîta le pas. Cependant Victoria n’arrivait pas à bouger. Elle était terrifiée. Elle avait envie de pleurer, elle se sentit tout à coup si seule, si isolée, tellement étrangère au milieu de tous ces gens qui la dévisageaient sans dire mot, dans un silence pénétrant qui semblait la vider dans ses jeunes entrailles de toutes ses forces.

Alors son petit compagnon revint vers elle. Il leva vers elle sa petite tête sans regard, et il changea de forme, dans son intelligence, en matérialisant les êtres chers à la vie de la jeune orpheline. Sœur Maryse, le Père Jansem, le petit Léon, la Mère-Supérieur, le jeune Noël et quelques autres camarades et Sœurs qui lui étaient agréables de revoir en image, et même le Maire d’Ardois et son visage bonhomme qu’elle n’avait vu qu’une fois lors d’une visite… Elle se souvenait de lui parce qu’il l’avait remarquée et s’était penché vers elle pour lui offrir un caramel, en affichant un grand sourire affable. Il y eut néanmoins un visage que Victoria ne reconnaissait pas. Une visage de femme, beau et tendre. L’enfant voulut demander qui pouvait être cette femme. Mais l’être s’arrêta de représenter les images d’un monde qui était désormais très loin d’eux. Il fallait attendre et faire ce que le cavalier avait dit.

Victoria se calma et consentit à suivre les gardes qui avaient déjà dépassé l’enceinte des deux arbres géants, portail de bois ancien et pourtant toujours vert et fleuri. Une large et longue allée s’ouvrait à partir de là et montait sur ce qui semblait être le flan d’une jeune montagne. Par ce chemin, ils accéderaient au château. Mais Victoria était épuisée et tenait à peine debout. À mi-chemin, entre des murs d’arbres serrés les uns contre les autres, alors que la pente s’accentuait encore, elle s’arrêta et tomba à genou. Le cavalier, les deux gardes et le petit être stoppèrent leur marche.

Victoria s’était évanouie.

Chapitre 4 – Nomén Melida

Victoria rouvrit les yeux. Un embrun ensoleillé lui balaya le visage de sa chaleur parcourue de poussières et de pollens irisés, planant dans la lumière qui immergeait la pièce dans la suspension. Une raie de ce nouveau jour traversait le côté gauche de la chambre, haute et spacieuse, d’une grande fenêtre ouverte sur un balcon. Victoria était allongée dans un lit large et moelleux, infiniment plus confortable que la couche qu’elle avait eu l’habitude d’occuper à Ardois. Ce fut la première surprise que ses doigts tâtèrent dans l’engourdissement du réveil. La couverture qui la recouvrait était épaisse et aussi légère que de la mousseline. Elle était blanche, à la texture soyeuse et lisse, finement brodée de fils d’or. Du premier coup d’œil ouvert sur le plafond, elle remarqua que la chambre elle-même sur toute sa surface, ample, resplendissait sans fard avec l’ambre crémeuse d’une teinte ivoirine.

Cependant, elle n’eut pas le temps de poursuivre son inspection, car en baissant le regard alors qu’elle était toujours couchée sur le dos, la tête engouffrée dans un oreiller bouffant, elle s’aperçut qu’elle n’était pas seule et qu’on l’observait. Une jeune fille d’une grande beauté, à la peau aussi blanche que les murs, à la chevelure blonde un peu roussie (sans doute par le côtoiement familier des étoiles) et à l’allure noble, vêtue d’une robe blanche flottante ici ramenée en partie sur ses genoux, était assise sur le bord du lit au niveau des chevilles de Victoria. Elle l’observait d’un regard à la fois lent et aigu, indolent et critique. Ses iris arborant les couleurs de l’émeraude affichaient une fixité envoûtante. Le diadème de ses cheveux effervescents de boucles, savamment maintenues dans un désordre à la fois adolescent et gracieux et rapportées ensemble dessus les oreilles par une broche, ressemblait à un objet couvert d’émail couleur de corail de la même tonalité crème légèrement rosée que son incarnat et s’accordait ainsi merveilleusement à son implacable complexion. La tenue de ses lèvres d’un rose tout aussi pâle et de son corps svelte donnait à la Princesse toute l’allure d’un curieux objet de fascination quasi-divin, qui paraissait pourtant tout aussi terriblement soumis aux écarts de la nature que l’étaient les corps froids et secs du pensionnat de notre ville natale.

Ce petit bout de femme déjà investi de maintes responsabilités observait avec un sens accru de l’étude, du fait de la rencontre avec notre étrangère, le comportement de Victoria. La correction impeccable de son regard, suivant les mouvements de cette dernière, énonçait les signes à venir d’une intelligence sans égale, dépassant ici l’usage même de la parole. Et pourtant, la Princesse respirait profondément et parfois ses sourcils se fronçaient comme à l’entrevue de quelque drame intime dont il eût été impossible de déterminer l’existence autrement.

  • « Je devine que tout cela doit vous sembler très étrange, dit-elle soudain, sur un ton à la fois droit, sans ambages ni ménagement et cordialement diplomate. À vrai dire, cela nous semble, à moi et à l’ensemble de notre peuple, tout aussi étrange. Jamais depuis bien longtemps l’un de vos semblables n’a pu pénétrer sur nos terres, et nous avons toujours tout fait pour nous préserver d’une telle éventualité. »

Puis elle détourna son visage d’elle, vers le balcon d’où glissait un vent tiède qui fuyait irrémédiablement le soleil fidèle. Elle se leva, acheva d’ouvrir les rideaux avec délicatesse et se retourna vers son hôte en joignant ses mains l’une contre l’autre.

  • « Je m’appelle Estherina, se présenta-t-elle sans superficialité, mais avec la qualité de parole touchant directement au cœur des choses dont avaient l’habitude les gens de ce pays harmonieux. Je suis la Princesse du peuple Nomén Melida, que vous avez brièvement rencontré cette nuit. Je me suis chargée de vous accueillir et de vous introduire aux coutumes de notre peuple. Je parle ici au nom de mon père, le Roi Ladreí, qui ne peut être présent en ce moment mais qui m’assure de sa totale confiance. »

Elle vira sur sa droite où une autre fenêtre, plus restreinte, faisait office de trouée donnant sur le monde Melida. Le vent balaya affectueusement ses cheveux qui semblaient murmurer un dialogue avec le maître des nuées.

  • « Vous devez être étonnée que je parle si bien votre langue, poursuivit-elle. Je suis étonnée moi-même de l’avoir si bien apprise. Jamais encore je n’avais vécu de Dasné (rituel de transmission, Nda.) si puissant et si efficace… Nín nous dit que vous étiez toute seule perdue dans le monde des Dóm Melide. Jamais nous n’avions vu ni appris de gens comme vous avant votre arrivée. Maintenant, nous savons tout de vous. Enfin, tout ce que vous savez, et certaines choses que vous-mêmes ignorez encore. Toutes les choses que Nín a apprises sur vous…
  • Qui est Nín ? » Demanda timidement Victoria en frottant ses yeux d’un revers de sa manche, d’un pyjama qui avait été substitué à sa robe de nuit éprouvée par le voyage, et se redressant sur ses coudes.

La Princesse se rapprocha d’elle d’un pas tranquille. Elle se saisit de la chaise qui était là près de la tête de lit et s’assit face à son hôte. Son visage démontra, malgré la distance altière qu’elle tenait à conserver, une pointe de sympathie.

  • « J’oubliais que dans l’autre sens, vous ignorez encore tout de nous, répondit-elle avant de prendre un petit temps, en esquissant un demi-sourire presque gêné. Nín est le nom de l’être qui vous a guidée jusqu’ici. Il est un Ena, un esprit des éléments, plus précisément un Rís Ena, un esprit de l’eau. En fait, Nín est un Degán Ena, un gardien de la mémoire des choses. C’est grâce à lui que nous savons tout ce que nous savons sur toi, l’essentiel selon Nín, que nous connaissons désormais la langue que tu parles et que nous savons que tu ne représentes pas un danger pour nous. »

La Princesse s’était mise à la tutoyer, affichant une soudaine vulnérabilité et l’accord d’un partage de soi qui touchèrent opportunément Victoria. Elle changea de place et se rassit de nouveau sur le bord du lit, le regard soudain perdu vers la grande porte-fenêtre.

  • « Les gens de mon peuple ont dû te sembler étranges cette nuit… Mais il faut comprendre qu’ils n’ont pas beaucoup de moyens de se protéger contre un quelconque mal qui pourrait venir de l’extérieur. Le cavalier qui est venu à ta rencontre hier s’appelle Erén. Il est le conseiller de mon père et protecteur de la Cité Nomída Prenis. Le rituel de partage Dasné auquel tu as assisté à votre rencontre s’appelle le Tád Liren, le « fil entre les âmes ». Nous avons tous partagé ensemble et avec tous les Melida dans le monde Ena ce que Nín savait sur toi. Aussi sois certaine que dès aujourd’hui plus personne n’aura peur de toi, et que toutes les portes te seront ouvertes, prêtes à te servir. »

Elle posa sa main sur le bras de Victoria avec un sourire de bienvenue.

  • « Sois tranquille et repose-toi. Lorsque tu auras récupéré un peu de tes forces, un petit-déjeuner t’attendra sur le balcon.
  • Quel âge tu as ? Demanda soudain Victoria. »

Estherina fut surprise mais consentit à répondre à cette question.

  • « J’ai… douze ans. Enfin, pour vous. Chez nous, nous ne raisonnons pas comme ça. Je suis dans l’âge qu’on appelle Séldin Nisé. Ça veut dire : « qui trouve le temps ». Pourquoi cette question ? »

Victoria hocha de l’épaule.

  • « Tu n’es pas fatiguée ? S’enquit Estherina.
  • … Pas trop. »

La Princesse ne sut pas quoi ajouter. Elle eut un léger plissement des lèvres qui en disait long sur son désarroi. Elle était encore si jeune…

  • « Je peux rester là combien de temps ? Osa Victoria.
  • Rester où ça ?
  • Chez vous. »

Estherina sourit à nouveau.

  • « Autant de temps que tu le voudras. Tu es notre invitée.
  • Je peux voir où vous habitez ?
  • Bien sûr, l’invita la Princesse. Viens sur le balcon. Tu mangeras et tu pourras admirer un peu notre Royaume. »

Victoria sortit ses jambes du lit et sentit la brise lui caresser les mollets. De petits chaussons simples et de la même couleur blanche que le pyjama l’attendaient. Elle y glissa ses orteils et fut surprise par leur confort douillet. Elle se redressa et eut un sourire en constatant qu’elle était bel et bien éveillée et que tout cela n’était pas un rêve.

Estherina l’avait devancée et l’attendait déjà sur le balcon où une petite table abordée par deux chaises était posée. Dessus se trouvait un plateau de mets tous plus exotiques les uns que les autres au goût de Victoria. Un breuvage fruité emplissait le verre présenté là pour elle ainsi qu’une carafe du même émail crème que la broche et le diadème de la Princesse. De petits pains délicieux au goût sucré d’amande mêlé à la saveur d’un certain abricot autochtone, le Kehdó, patientaient dans l’espoir de se voir recouverts de confiture d’Elithón, ce même type de fruit vermeille que Victoria avait écrasé de son pied lors de son voyage dans la forêt. De petits grains de Polntó, semence d’un arbre semblable aux grands cacaotiers d’Amérique Latine, étaient réunis dans un petit ramequin délicat et invitaient le gourmand à venir picorer ces quelques douceurs de gourmet. Une boisson chaude à base de lait de Pesóne, sorte de chèvre locale et sacrée vivant en liberté dans les alentours de la Cité, et de Polntó broyé, était maintenue chaude dans un récipient placé à l’intérieur d’une coupe emplie d’une substance luisante qui lui était familière, parce que paraissant de même nature que le corps de son petit compagnon Nín, qui y diffusait sa chaleur.

Tout cela ouvrit sérieusement l’appétit à la petite naufragée. Bien qu’elle ignorât totalement le goût que pouvait avoir tout cela, cette disposition de mets pourtant simples en apparence semblait promettre un défilé de saveurs insoupçonnées qui n’était pas sans reléguer au rang de met du pauvre l’humble potage de l’Orphelinat. La Princesse fut satisfaite de voir à quel point les cuisiniers du Palais avaient su deviner les préférences de leur hôte. Elle fit signe à Victoria de bien vouloir s’asseoir et de ne pas se gêner pour déguster ces plaisirs tout juste assez raffinés pour relever les qualités naturelles des produits du Royaume, ainsi que les talents des gens du château à l’ouvrage culinaire. La jeune orpheline trouva le menu tout simplement hors-du-commun. Elle se mit à table et ne sut par où commencer.

  • « Après une gorgée de Piesné, ce breuvage composé des baies de Máls que tu as sans doute pu voir resplendir au bord du grand lac Ysón Upení, goûte un grain de Polntó. Le mélange de leurs deux caractères est particulièrement savoureux le matin », conseilla la Princesse avant de se tourner vers le panorama que leur proposait la vue du balcon.

Victoria suivit scrupuleusement ce conseil. Quelle ne fut sa surprise alors de constater que ce Piesné était non seulement délicieusement rafraîchissant, mais que l’amertume parfumée du grain croquant de Polntó avait pour effet de décupler toutes les tonalités fruitées du pétillant liquide !

  • « Ce que tu vois devant toi, c’est le Déris Anón, la région habitée par notre peuple. Anón est le nom de la forêt sacrée qui commence au-delà du fleuve Ládne Melidé, protecteur des Melida. Nous l’avons affectueusement baptisé Pante Anón, « le grand-père d’Anón », depuis des générations. Ma mère Riva, Reine des Nomén et protectrice de la Terre des Melida, habite le Lánis Melidé, au cœur d’Anón, près du lit de Dàna, l’âme de la forêt, de ses éléments et de ses peuples… Ce château dans lequel tu te trouves s’appelle le Prèd. Tu en as sans doute aperçu le portail cette nuit, le Gón Nome. Ses deux arbres sont sacrés et viennent tout droit de la forêt d’Anón. Là-bas, tout est deux fois plus grand qu’ici. C’est le sanctuaire des esprits Ena… Sans Anón, nous ne serions pas. »

La Princesse sembla en proie à une profonde mélancolie en se formulant cette idée. Cela retint l’attention de Victoria.

  • « Mais ne t’inquiète pas, la rassura Estherina. Nous protégeons bien notre terre. Finis ton déjeuner, et je te présenterai notre Royaume et notre peuple ! »

Tout à coup, elle eut un léger mouvement exquis de surprise puis Victoria la vit se pencher en avant et s’accroupir.

  • « Oh, tu es là. La curiosité l’a remporté sur ton scepticisme ! »

Estherina se redressa et son hôte put voir qu’elle portait dans ses bras un petit lapin blanc et gris.

  • « Je te présente Ficcí, déclara avec joie la Princesse. Ficcí est mon conseiller le plus fidèle.
  • Bonjour Ficcí », sourit Victoria.

L’animal grimpa et posa ses deux pattes sur l’épaule de la Princesse, semblant glisser quelques mots à l’oreille de celle-ci, avant de revenir à sa position première, somme toute assez noble pour un lapin.

  • « Il n’est pas très poli. Il ne s’adresse qu’à moi. Ce qui est normal. Les Taporác, anciens diplomates Nomén, dévouent totalement leur nouvelle vie à l’éducation des enfants royaux. Pour toute lignée de Princes et Princesses Nomén, il y a une lignée de Taporác. Ne lui en veut pas, c’est son statut qu’il l’oblige à une telle incivilité. »

Victoria remua discrètement la tête en guise d’approbation. La vérité était qu’elle avait parfois du mal à comprendre le langage soutenu de la Princesse, qui avait tendance à rehausser d’un cran toute exigence naturellement attachée à sa condition. Néanmoins, elle n’osait pas être discourtoise vis-à-vis de son hôtesse.

Quand elle eut terminé son petit-déjeuner, Estherina l’invita à la suivre pour une visite guidée du Royaume. Victoria ne put cacher son émerveillement devant la splendeur élémentaire du château. Le grand hall particulièrement, mis à part l’escalier à deux bras qui descendait de l’étage, lui rappelait vaguement la nef de l’Orphelinat, cependant dans une version claire, lumineuse et nacrée.

  • « C’est beau… lâcha-t-elle effarée.
  • Oui… Ce château a plus d’une génération de Nomén derrière lui. Il a un grand nombre de pièces, toutes aussi importantes les unes que les autres… Mais viens que je te montre mon endroit préféré : le jardin. »

Elles passèrent sous le balcon de l’étage par un couloir vers l’extérieur. Un gigantesque jardin, ouvrant sur une des rares parties à ciel ouvert du Royaume, mêlait les branches allongées et aventureuses d’arbres aux formes labyrinthiques à des fleurs incroyables d’une variété de bleus intenses, de rouges vermeilles ou violines, de jaunes pâles ou orangés, ainsi que de blancs tous plus purs les uns que les autres. Au milieu d’une émulsion de petits bourgeons multicolores, d’herbes et d’arbustes divers, de fruits et de légumes aux tailles, aux formes, aux couleurs et aux parfums innombrables, la Princesse lui en présenta ses préférés, au milieu des allées nombreuses et à l’abri des feuillages filtrant la lumière d’un double soleil.

  • « Vous avez deux soleils… s’étonna Victoria.
  • Oui, les Sépidne, « ceux qui tournent »… Regarde Victoria, un plant de Trepidél. »

Elle passa la tige épaisse et haute de cette fleur délicate comme une orchidée gigantesque entre ses doigts, et laissa reposer son corps généreux au creux de sa paume. Elle passa le doigt sur sa langue qui cachait un scarabée immobile à la carapace chromée dont les reflets ébouriffaient le regard : le Ténk, « celui qui plonge », pollinisateur favoris des fleurs les plus sensibles.

  • « Cette fleur femelle possède deux types de graines : les brunes qui se replantent d’elles-mêmes dans la nature, en maints endroits humides et peu éclairés d’Anón, et les noires aux teintes violacées qui peuvent se manger et sont très nourrissantes. Nos chasseurs, les Jénes, qui utilisent exclusivement l’arc et la flèche pour les offrandes à l’Esprit d’Anón organisées par les Nebidén Melida, le Peuple Pendule, emportent avec eux une bourse de ces graines lors de leurs longues expéditions près des montagnes. Une seule graine peut vous tenir un repas. Une fois écrasée et mélangée avec du pollen de Merisé, ces petites fleurs que tu vois pousser sur les arbres fins de Caláp, elle peut servir de remède contre certaines plantes vénéneuses qui peuplent certaines de nos régions. Légèrement grillée, elle perd certes la moitié de ses vertus nutritives, néanmoins sa palette de goûts s’élargit. Nos fruits et nos légumes sont très riches en saveurs, et chacun recèle en lui-même plus de secrets que n’importe laquelle des accommodations les plus sophistiqués. C’est pourquoi ici nous préférons les savourer avec très peu d’apparat. Les sauces que nous préparons pour les accompagner sont servies à part, et peuvent se déguster pour elles-mêmes.
  • Tout… hésita Victoria.
  • Oui ?
  • Tout a l’air si lent chez vous, alors que vous avez plein de choses… »

La jeune Princesse eut un sourire. Elle jeta un œil discret à Ficcí qui inspectait le travail des jardiniers.

  • « Oui, c’est vrai. Mais nous reparlerons de tout cela… »

La Princesse reprit sa marche. Son allure, quoique juvénile et parfois mal assurée, impressionnait notre pensionnaire par son équilibre fragile. Elle paraissait toujours veiller à faire honneur aux codes et conduite de son rang et se reprenait sans cesse lors de ses rares moments de doute. C’était déjà un petit être adulte forcé de grandir et de croître en assurance, avant même d’être parvenu à son terme.

  • « Tu as des frères et sœurs ? Demanda Victoria.
  • J’ai un frère, répondit Estherina avec une pointe d’exaspération, le Dauphin Clarén. Tu le rencontreras bien assez tôt. C’est un être impossible et turbulent. Il ne tient jamais en place… »

Elle eut une moue contrainte qui contracta ses lèvres.

  • « Je pense que je dois tout de suite t’emmener avec moi faire un tour en barque sur le Ladné.
  • Oh ! S’exclama Victoria, comme si quelque chose lui revenait. Avec Nín, cette nuit, nous avons vu un homme sur le lac, sur une barque, avec un grand bâton et des grands cheveux ! C’était qui ?
  • … C’est mon père, le Roi. Nomén Melida signifie « le Peuple des Étoiles ». Chaque Roi Nomén est Gardien des Étoiles. Il veille sur nous et sur elles. Nous possédons, comme tous les Peuples de ce monde, un pouvoir, qui est aussi une condition qui nous oblige à vivre, comme tu l’avais si justement remarqué, avec prudence et lenteur, avec calme … et respect. Mais je te raconterai tout cela en chemin. Dokà ? Appela-t-elle sans effort en direction d’un des gardiens du domaine.
  • Princesse ?
  • Veuillez nous préparer une Odné.
  • Tout de suite. »

Le gardien emprunta une allée descendant sur une berge à l’abri de grands saules ici appelés Dáftano, littéralement, « qui dansent », nom faisant allusion aux longues tiges balayées à la surface des eaux.

  • « Ce chemin mène directement à une rivière qui suit le bord Nord-Est de la Cité pour rejoindre le fleuve. Celui-ci file depuis l’extrême Sud-Ouest du Royaume Melida jusqu’au Nord vers la puissante Anón avant de se séparer de nouveau en maints rameaux. Nous prendrons cette direction, sans nous aventurer aussi loin, mais seulement pour emprunter de petits Lóte, ces petits cours d’eau creusés par le temps à travers le Déris Anón. Dokà guidera notre barque. Suis-moi. »

Victoria se laissa docilement tirer vers la berge où Dokà les attendait, bâton de guidage en main, près d’une barque. Celle-ci était tressée complètement en lamelles d’un roseau beige, le Jalondí, et densifié à l’aide d’une substance huileuse s’infiltrant dans ses pores, le Bidoín, ce qui avait pour effet de rendre le matériau quasi-insubmersible. Il accueillit la main d’Estherina et l’aida à grimper dans celle-ci. Victoria l’observa s’asseoir en ramenant délicatement sa robe près de ses jambes. Elle avait pris avec elle, pour l’occasion, une sorte d’ombrelle pour protéger sa tête pourtant déjà recouverte d’un chapeau ovale au bord élégamment retroussé. Dokà en proposa également une à Victoria qui ne sut trop quoi en faire mais l’accepta poliment. Le gardien l’aida à monter dans l’embarcation longue, épaisse et creusée, d’une stabilité étonnante.

Ils démarrèrent leur balade. Ils tournèrent et gagnèrent un premier bras de la rivière qui traversait des habitations et des potagers où se cultivaient fruits et légumes du terroir. Les gens étaient tous attelés à la tâche, tranquilles. Ils relevaient vers eux leurs faces souriantes et faisaient signe à la Princesse, lançant leurs regards curieux vers leur invité d’honneur.

Cependant, notre équipée ne s’attarda pas au milieu des quelques maisons qui bordaient l’arrière-château. Dokà vira directement à droite à la prochaine intersection pour gagner le fleuve courant vers le Nord, en plein dans la forêt vers Anón. Il faisait doux et l’air embrassait fraîchement les joues de nos deux jeunes filles si distinctes sous leurs ramures déguisées.

Ils passèrent un bon quart d’heure à naviguer ainsi avant de virer de nouveau vers les premiers Lóte Quéten, les canaux ouverts par les Nomén pour parcourir plus aisément ces régions arboricoles foisonnantes. Tout était paisible et calme. La nature environnante grisait les sens de ses mélodies entrelacées de sons, de lumières et de reflets, de couleurs et de parfums, ainsi que des courants d’air dispersant les éléments. Il se communiquait quelque chose de magique et d’harmonieux dans cette forêt. Tout s’accordait si admirablement…

  • « Je crois qu’il est temps que je t’explique un peu qui nous sommes… » commença enfin Estherina.

Mais Victoria n’écoutait qu’à moitié, distraite par la diversité des stimulations qu’exerçaient sur elle les attraits de cette végétation luxuriante qu’elle n’avait jusqu’ici aperçue que de nuit. Un papillon se posa sur son genou et écarta ses ailes fragiles, qui tanguaient en s’éloignant l’une de l’autre. Il resta là sans bouger et Victoria voulut tendre la main vers lui.

  • « Oh, attend Victoria… » prévint soudain la Princesse. « Je connais ce Déndr. »

Elle se pencha sur le genou de la jeune orpheline et souffla sur le papillon qui frissonna et s’effrita de lui-même dans une exhalation de poudre bleutée. Tout à coup, une nuée d’autres papillons, une bonne centaine, fondit sur eux et coupa en deux l’espace qui les séparait, faisant au passage tanguer la barque que Dokà réussit à stabiliser. On entendit alors un rire dans la direction qu’avait empruntée la nuée de papillons à travers la forêt. Un rire excité de jeune garçon.

  • « Qu’est-ce que c’est ? » Demanda Victoria, un peu inquiète.

Estherina ne répondit pas. Elle avait le regard en l’air, avec au coin des lèvres une moue agacée. Les trois voyageurs restèrent suspendus. Victoria épiait la moindre réaction de la Princesse qui pourrait lui fournir un renseignement quelconque sur ce qu’il se passait. Soudain, ils furent surpris par derrière, et l’embardée de papillons les frôla de nouveau.

Puis le plus incroyable arriva devant les yeux effarés de Victoria. La Princesse pesta de colère en criant : « Clarén ! », et dans le même temps se changea, son corps entier ainsi que ses vêtements, en une même nuée de papillons qui vint se battre contre la précédente. Elles s’affrontèrent dans un ballet aussi anarchique que singulièrement beau et étonnant, émettant dans ses abruptes contre-coups un bourdonnement caractéristique pour chacun des deux bataillons de petites et paradisiaques créatures.

Finalement, les deux nuées se rapprochèrent et l’une se détacha de l’autre. La plus pâle regagna la barque et la Princesse réapparut, juchée à la proue de la barque, le regard noir fixé vers l’autre amas de bestioles, tandis que ce dernier effectuait de nouvelles et folles acrobaties dans l’air. Pour finir, il atterrit brutalement sur le bord de l’embarcation, manquant de la faire chavirer, et un jeune garçon apparut. Il paraissait un peu plus jeune que Victoria. Il avait la face blonde et espiègle. Ses poings étaient serrés, ses bras et ses genoux repliés et ramenés vers ses hanches. Il éclata d’un rire sonore vers la jeune Princesse et sa face entière se changea en d’autres papillons singeant la folie furieuse. Il exultait littéralement d’enthousiasme et de jeu.

  • « Togé ! (Je t’ai eue !) » S’exclama-t-il.

Pendant ce temps, Dokà luttait sans cesse pour redresser la barque qui subissait les remous du jeune Dauphin. Estherina répliqua à son frère d’une voix sourde et rentrée dans sa gorge. La colère faisait également sortir des papillons de sa bouche.

  • « Clarén, je t’ai déjà dit que si tu recommençais, je…
  • Qui c’est ? L’interrompit le garçon en remarquant la présence de Victoria.
  • C’est la Dóm que Nín a guidée jusqu’ici, répondit la Princesse dans un effort diplomate.
  • Une Dóm ?! C’est vrai, t’es une Dóm ?! Rugit Clarén en papillonnant dans la direction de Victoria.
  • Euh… Hésita celle-ci. Je ne sais…
  • T’en fais pas, enchaîna tout de suite le jeune garçon. Moi, j’aime bien les Dóm. Ça me fait pas peur ! »

Puis il eut l’air de réaliser soudain, se mit à sauter et à chaque saut il se transformait de nouveau en nuées de volatiles.

  • « Ça y est, je me souviens ! Réapparut-il. T’es Victoria ! Non ! T’es Sondy ! C’est ça ? T’es Sondy ! C’est toi Sondy, non ?! Hein, Esth’ ? C’est Sondy, c’est ça ?
  • Sondy ? S’étonna Victoria.
  • Mais oui ! Sondy !
  • Clarén… tenta vainement de le tempérer sa sœur tandis que la barque reprenait son chemin.
  • Sondy, la fille de la Nomén qui avait disparu ! Continua le Dauphin sur sa lancée. Il paraît qu’elle avait été enlevée par un Dóm ! Le seul Dóm qui avait jamais réussi à mettre les pieds ici jusqu’à maintenant ! C’est vrai, c’est toi ?! »

Victoria fut embarrassée de ne pas comprendre.

  • « Eh bien, je ne sais pas…
  • Mais si, moi je sais, c’est Nín qui nous l’a dit, surenchérit-il. Et Nín, il ne se trompe jamais !
  • Si, Nín peut se tromper aussi, le corrigea Estherina, comme toi et moi.
  • Non, Nín ne se trompe pas, accorda à son tour Dokà. Ou alors, on le trompe…
  • Tu vois ! Nargua Clarén.
  • Laisse-nous tranquille… souffla la Princesse.
  • D’accord !… »

Le jeune garçon fit un clin d’œil à Victoria qui sourit bêtement.

  • « On se revoit bientôt ! »

Puis il éclata de nouveau en un feu d’artifice de papillons colorés. La barque continua d’avancer, portée par le flot tranquille du canal. Victoria avait toujours les yeux grands ouverts.

  • « Voilà ce dont je devais te parler… reprit la Princesse, marquant une respiration lors de laquelle elle chercha à retrouver son calme. Notre peuple, comme les autres peuples Melida vivant sur ces terres…
  • Il y en a beaucoup d’autres ? Questionna vivement Victoria.
  • Oui… il y a une trentaine de peuples Melida étalés sur tout le territoire, et tous sont soumis à la même règle, le même enchantement… »

Victoria écoutait avec attention ce que la Princesse avait à lui dire. À vrai dire, cela ressemblait à une histoire apprise par cœur depuis son plus jeune âge et qu’elle se devait de perpétuer.

  • « Jadis, au début des âges de ce monde, quand les premiers Dóm Melidén ont été conduits sur ces terres par les forces Ena…
  • Les Dóm Melidén…
  • ‘Avant les Melida’… Toi et les tiens êtes Dóm Melidén car vous êtes restés les mêmes sur votre terre, dans votre monde… Nous… Nous, nous venons d’ancêtres communs attirés dans le monde où tu te trouves maintenant par les Gón Ena, les premiers esprits Ena. Personne ne sait pourquoi les forces Ena ont choisi d’ouvrir leurs portes aux humains à ce moment-là. Les Peuples réunis ici se sont entendus pendant un certains temps, puis ils ont commencé à se faire la guerre, des guerres terribles… Alors Dàna, la Mère des esprits Ena, les a punis. Il y a eu une terrible tempête, et toutes les armées ont été neutralisées. Les Peuples ont été éparpillés à travers tout le territoire, et quand ils se sont réveillés, Dàna avait jeté sur eux un enchantement… le Tesín. »

Victoria restait fascinée devant le récit de la Princesse, le menton appuyé sur ses mains, les coudes plantés sur ses genoux. Dokà aussi écoutait tout en poussant la barque. Il approuvait en acquiesçant d’un geste de la tête l’exactitude du compte-rendu d’Estherina, qui en dernier recours s’en réfèrerait à lui.

  • « Cet enchantement a rendu les premiers Melida incapables de tout acte violent, le plus modeste soit-il. Tout Mélida doit apprendre à vivre Sána, ‘calme’, une fois arrivé à l’âge de faire la guerre.
  • Qu’est-ce qui arrive sinon ? » S’enquit Victoria, avide d’en savoir davantage.

Pour toute réponse, la Princesse jeta violemment son bras en arrière et celui-ci se transforma immédiatement en un filet des mêmes papillons pâles qu’elle avait aperçus quelques minutes auparavant. Estherina arrêta son mouvement et son bras lui fut retourné. Les yeux fermés, elle inspirait profondément pour revenir à son état de calme initial. Elle rouvrit lentement ses yeux lumineux et les leva vers Victoria.

  • « Tous les peuples Melida sont moitié Dóm moitié Ena. Tous sont reliés entre eux par les forces élémentaires de ce monde, chacun étant destiné à en protéger une en particulier, à apprendre à se dédier à quelque chose d’autre qu’eux-mêmes, dans l’équilibre… Chaque fois qu’un Melida s’énerve et élance son corps dans un acte violent, celui-ci se transforme selon la nature de son peuple… Chez nous, Peuple des Étoiles, les enfants apprennent à se transformer en Déndr, ces petits papillons que tu viens de revoir. On appelle ça le Límedré, le ‘jeter’, qui appartient aux enfants et aux jeunes Melida encore dans l’âge Sidré. Les membres du corps se transforment sous l’effet du Tesín, mais une fois que le corps redevient calme, le Tesín s’arrête et le corps revient. L’enchantement est réversible chez les Sidrés Melidén, jusqu’au moment où ils doivent passer à l’âge Midré, l’âge ‘adulte’, si tu préfères. »

En parlant de l’histoire de son peuple, la Princesse était remplie d’une sorte de tristesse incompréhensible pour la jeune Victoria. Elle en pleurait presque. Dokà prit le relais :

  • « L’âge Midré est le moment pour le Melida de devenir Sána, ‘parfaitement tranquille’. Il doit pour ce faire passer une épreuve rituelle très difficile lors de laquelle il doit changer tout son corps dans un dernier Límedré et, pour nous Nomén, poser tous ses Déndr sur une fleur sacrée de notre peuple, l’Alredís, pour y rester parfaitement tranquille pendant toute une nuit. Ce rituel s’appelle : Sanadrá.
  • Une fois le Sanadrá accompli et l’âge Midré atteint, les Melida perde le pouvoir de rendre le Límedré réversible : qui perd le contrôle de soi-même dans la colère se voit amputé du membre ayant porté sa violence, conclut la Princesse.
  • Ça veut dire que… s’inquiéta Victoria.
  • Que si, par exemple, un Melida dans l’âge Midré lève violemment le bras comme je viens de le faire, son bras se transforme malencontreusement non plus en Déndr mais en Nomé, en ‘étoiles’, et il le perd à jamais. C’est pourquoi notre peuple, comme tous les peuples Melida, est si lent et si calme. Le Límedré est vécu par les enfants comme un jeu, et certains jeunes Melida font le vœux de rester dans l’âge Sidré jusqu’à leur vieillesse pour devenir Esser Melidé, ‘protecteurs des peuples’. Cependant, ils se privent ainsi du droit de se marier, car l’union et l’enfantement Melida ne peut s’effectuer que dans l’âge Midré, lors du rituel du Délfide. De même, le Sanadrá doit obligatoirement être accompli par le Dauphin et la Princesse à la mort du Roi. La mort, chez les Nomén Melida, gardiens de l’équilibre des forces Ena et de la mémoire du monde Ena dans les Étoiles… la mort survient toujours au moment choisi du Cínedré, le ‘devenir étoiles’, parsemant le Cinés, le ‘ciel étoilé’… »

Estherina resta suspendue à ces derniers mots, tandis que la barque dérivait dans son retour vers la berge. Elle respira de nouveau profondément et demanda à se retirer sur la berge. Elle salua Victoria et confia à Dokà le soin de la reconduire jusqu’à sa chambre. Victoria contempla la Princesse s’éloigner dans un vague sourire attristé, dans sa longue robe aux couleurs du papillon miraculeux. Malgré la recommandation d’Estherina, Victoria était curieuse de rencontrer le peuple Melida. Dokà consentit à être son guide, à condition d’être encadrés par la surveillance muette de Ficcí.

Quel monde merveilleux et singulier, pensa sans doute la jeune fille. Et tout à coup, une pensée lui revint qu’elle avait oubliée jusqu’ici : Sondy. Qui était Sondy ? Elle connaissait ce nom… Était-ce donc bien d’elle qu’il s’agissait ? Était-elle donc bien vraiment la fille d’une Nomén enfuie de son monde ?

Dokà la fit sortir du domaine royal, en passant par un canal périphérique et évitant ainsi la grande allée principale par laquelle elle était montée la nuit même. Il est vrai qu’après son petit-déjeuner, Victoria ne ressentait guère de fatigue et était loin d’avoir faim. Ils descendirent et parcoururent à pied les allées traversant le petit village attenant au palais où habitaient les serviteurs du château et leurs familles. Dehors devant les petites maisons de Gédn, sorte de chaux blanche raffinée à l’aide de Tràs, la résine de Fidsé, un des arbres caractéristiques des forêts alentours par son écorce aux teintes violettes, des enfants jouaient à leurs transformations, pratiquant à loisir le Límedré tandis que leurs mères étaient affairées à tresser ensemble un nouveau canot, appelé Monói. Les enfants voltigeurs dansaient autour des cinq femmes occupées à étirer les lanières de Jalondí.

  • « Caíonida ! Lança à leur encontre, bien qu’un peu timidement, celle chargée de tenir l’extrémité unie des lamelles tressées. Daósi caúaj sa tarinodí ! »

Victoria ne comprit rien à ce dialecte fascinant. Elle voyait la bouche de la femme bouger tandis que ses mains serraient sans forcer le bois beige. Elle avait un beau visage épais et tout d’un coup, ses yeux se tournèrent vers elle avec l’intensité magique d’un regard habité par le sort commun des peuples Melida. La femme adressa un sourire sincère et franc, tout à fait spontané, à la jeune fille et fit signe à ses comparses tandis que les enfants aussi s’arrêtaient pour regarder. Les femmes saluèrent Victoria en souriant et les enfants volèrent vers elle.

  • « Cájuan ! Cájuan ! Se chamaillèrent les six ou sept bambins, tant il était difficile d’en établir le compte du fait de leurs changements perpétuels. Nádets !
  • Qu’est-ce qu’ils disent ? Demanda Victoria à Dokà.
  • Manín, la femme là-bas, a tout à l’heure dit aux enfants : ‘Moins de bruit ! Allez jouer plus loin, vous nous gênez !’ Et là, les enfants se battent pour être le premier ou la première arrivée.
  • C’est vrai c’est toi la Dóm ? Questionna dans un français maladroit l’un des enfants dans un grand sourire.
  • Oui, c’est toi la Dóm ? Demanda un autre.
  • C’est Clarén qui nous a dit…
  • Non, c’est Nín !
  • Moi, je dormais ! »

Ils n’arrêtaient pas de changer de place en éclatant leurs petits corps sous la forme de papillons scintillants, si bien que ça donnait le tournis à Victoria. Puis le plus jeune des enfants (il devait y avoir là en tout quatre garçons et trois filles), un petit garçon qui ressemblait fortement au petit Léon tira Victoria par la robe qui lui avait été prêtée par la Princesse. Il la dévisageait en levant sa petite tête ronde et cela fendit le cœur de Victoria de constater la ressemblance frappante de l’enfant avec son petit frère adoptif.

  • « On parle bien comme toi ? Dit celui-ci de sa petite voix fluette.
  • Tu veux dire, si vous parlez bien ma langue ? »

Le petit garçon confirma en hochant la tête.

  • « Oui, vous parlez très bien, répondit Victoria en choyant les joues pommelées du garçon. Moi par contre, je ne comprends rien à ce que vous dîtes quand vous parlez votre langue.
  • Nín il ne t’a pas apprise ? S’étonna une jeune fille.
  • Non, il ne m’a pas appris…
  • Tu verras, c’est facile ! » Lança une autre en gloussant et plaqua ses mains contre sa bouche alors que de petits Déndr s’en échappaient gaiement.

Victoria resta un moment à satisfaire la curiosité des enfants curieux avant de poursuivre sa visite. Ils quittèrent le petit village pour traverser le canal qui menait à la Cité Nomén. Là, la population et les habitations étaient plus denses et la jeune fille put découvrir en plein jour ce qu’elle avait cru entrevoir la nuit de son arrivée. C’était bien immense et impressionnant. Elle se trouva directement immergée dans une vie d’occupations et de transactions artisanales, de conversations cordiales et de mesures sur l’état de la forêt. Des nuées de papillons passaient d’arbre en arbre, de balcon à balcon, jouant dans les hauteurs. Les enfants et les jeunes gens passaient leur temps à jouer ou à s’exercer tandis que les adultes s’adonnaient sans presse à leurs tâches. Ils avaient tout leur temps, et ils le savaient.

Personne ne sembla remarquer la présence de Victoria et celle-ci traversa les allées suivie de Dokà, et de Ficcí qui enregistrait les moindres faits et gestes de la jeune fille. Des hommes inspectaient les arbres, lisant dans l’écorce les conversations de ceux-ci, les Délnamín. Dokà lui expliqua que la forêt ne s’arrêtait jamais de croître et qu’à la lueur des étoiles, l’écorce changeait. Ainsi, en inspectant l’écorce des Ganép, ces arbres communs de Déris Anón, on pouvait surveiller la bonne entente d’une partie des éléments du monde Ena. Il était ainsi du devoir des Nomén de veiller sur la bonne santé de « la première peau d’Anón ».

Ils passèrent devant le groupe et arrivèrent bientôt à la Grand Place. Derrière eux, à leur gauche, se dressait le Portail du château. Il était encore plus impressionnant vu de jour, se dit Victoria. Ici, les gens étaient tout aussi calmement occupés, dans une discipline lâche et affable. Il faisait bon vivre en ce temps-là chez les Melida. Un artisan Mené sculptait du bois ‘endormi’ d’Anón en lui donnant la forme de Vidéh, le futur Kín Ena du Dauphin. Dokà expliqua à la jeune fille que le Dauphin allait bientôt recevoir son esprit Ena gardien, serviteur et compagnon que l’artisan, un Taoté, était le seul en-dehors du Roi à avoir vu pour l’instant. Il préparait une sculpture de l’Esprit à destination du Prince et du Peuple. Vidéh avait tout du Léviathan tel que Victoria l’avait aperçu dans des illustrations de l’Ancien Testament dans le bureau du Père Jansem. Cependant, il tenait plus d’un mélange entre le dragon des mers et le dauphin, et son allure était plus athlétique que monstrueuse.

Soudain, un grand tumulte apparut. Un grand bourdonnement de Déndr fondit sur la place et rasa le sol avant de décoller vers le ciel entre les troncs. Personne ne s’écarta à part Victoria qui prit peur. Cela sembla néanmoins tout à fait normal à tout le monde. Le tourbillon revint en piqué entre les échoppes et les boutiques d’où les Melida pouvaient échanger les saveurs et élégances de leur savoir-faire. Les occupations des Melida qui n’étaient pas strictement pratiques, ou ayant trait à leur service au monde Ena, étaient toutes liées aux plaisirs découlant des productions artisanales et artistiques. Tout dans le monde des Nomén Melida tenait au bout de leurs doigts dans la plus grande délicatesse. Sur la grande place, on troquait tout ce qui était produit localement. Ces gens se connaissaient tous et partageaient entre tous de forts liens de communauté. Ici, on dégustait le Piesné, on goûtait à cette sorte de boisson fermentée appelée le Kiéd, on composait toutes sortes de Fanlós, des quiches moelleuses à base de légumes ou de fruits, on fabriquait le Tídis, des pommades apaisantes, on proposait des tentures peintes à base de pollen de Oubrác, une plante aux feuilles multicolores, et tant d’autres choses qu’il tardait à la jeune fille de découvrir…

Et au milieu de tout cela, il y eut ces trois jeunes gens qui accouchèrent de la mêlée de papillons magiques : trois Esser Melidé, et selon Dokà trois parmi les meilleurs d’entre eux, sinon les meilleurs. Le plus élancé, le meneur, s’appelait Kalén. C’était un jeune homme paraissant dix-sept ou dix-huit ans, à la chevelure fine et brune, flottant dans le vent comme un feu de broussaille. Tout dans son corps sonnait la précision et la souplesse d’un guépard prêt à accélérer à la moindre décision. Il semblait que d’un claquement de doigt, il pourrait avoir traversé la place sans même avoir soufflé. C’était le champion des Nomén, fils de Kál et de son épouse Anén. Il avait plus d’une fois honoré les Melida lors du Prèsti Nomén, la semaine de jeux athlétiques, les Apétien, organisée à chaque célébration d’un nouveau Sanadrá. Kalén était la promesse d’avenir d’un peuple essentiellement tourné vers le présent.

Derrière lui, son meilleur ami et camarade Pyrís, fils de Soundór et de son épouse Hilprín. Pyrís était spécialiste dans l’art de faire vibrer les forces Ena, par ses pouvoir exceptionnels de concentration : le rite du Drén, la « muraille ». Cette défense Nomén était alors utilisée à des fins esthétiques, dans le but de catalyser la puissance des forces Ena lors du Sanadrá. Cette cérémonie prenait les dimensions d’une véritable révélation qui avait selon certains eu sur eux l’effet d’avoir pu prédire l’avenir. Pyrís était plus petit et cependant un peu plus âgé que Kalén. Les cheveux légèrement grisés, il était connu et apprécié par les villageois pour son amabilité, sa patience et sa sagesse. Peut-être deviendrait-il conseiller du Dauphin une fois celui-ci devenu Roi…

Et enfin, il y avait Narén. Narén était une jeune femme aux cheveux également bruns comme l’écorce, assez courts et hérissés comme si les éléments avaient électrisé leur extrémité. Victoria fut frappée par sa distance. Elle semblait toujours en alerte, toujours à observer et d’ailleurs, elle remarqua tout de suite la présence de notre héroïne à quelques mètres de là. Narén, fille de Conél et de son épouse Felí, semblait entendre dans le cœur des gens les choses les plus secrètes et les questions les plus déroutantes. Dokà lui dit à l’oreille qu’elle était pressentie pour être Pasà, prêtresse sage vivant auprès de Ibír Ena, Chambre végétale où résonne la voix de Dàna, et repère de la Reine. Si tel était le cas, c’est elle qui devrait accompagner la Princesse le long de son Sanadrá et de son dur et solitaire apprentissage pour suivre les pas de sa mère.

  • « La Reine vit toute seule là-bas ? Demanda Victoria.
  • Oui, répondit Dokà. Seule accompagnée de la Pasà qui l’a formée.
  • Comment elle s’appelle, la Pasà qui a formé la Reine ?
  • Tedeiá. »

Victoria resta fixée sur Narén qui l’observait au milieu des rires de ses camarades. Ceux-ci la tirèrent de ses pensées et l’entraînèrent vers la pâtisserie où ils purent récompenser leur escapades vertigineuses avec quelque Nosté, une spécialité du pâtissier Ganét.

Victoria ne comprit pas ce qu’ils se dirent dans leur dialecte, mais si nous devions traduire pour le lecteur, nous entendrions :

  • « Encore une fois, je t’ai battu sur Daséc (une région découverte de Déris Anón), lança Kalén à Pyrís en acceptant un Nosté au Polntó. Merci Ganét. Tu le connais ce virage pourtant.
  • Je suis toujours distrait quand je passe par là, rétorqua son camarade.
  • Sûr… qu’est-ce qu’il y a Narén ? »

Narén répondit en baissant les yeux, découvrant le creux de ses mains du costume traditionnel et serré des Esser, le Lóngk :

  • « La petite Dóm est là, avec Dokà et Ficcí, près du magasin de Venetín. »

Les deux jeunes hommes se retournèrent et aperçurent la jeune fille. Alors ils engagèrent leur marche vers elle. Narén les suivit à quelques pas. Kalén afficha un grand sourire et se présenta dans une poignée de main enthousiaste et amicale :

  • « Bienvenue à toi ! Bonjour Ficcí ! Bonjour Dokà ! »

Les autres saluèrent également les deux gardiens du Royaume.

  • « Nín nous a donné beaucoup d’images et de paroles te concernant ! Poursuivit le jeune Esser. Je me présente : je suis Kalén, et voici mes amis Pyrís et Narén. Nous sommes Esser Melidé, à ton service ! Et toi, tu es Sondy, c’est ça ?
  • Je m’appelle Victoria, répondit-elle avec pudeur.
  • Elle n’a pas encore reçu son nom Nomén », compléta Dokà.

Kalén parut étonné.

  • « Pourtant, on le connait son nom Nomén. C’est Sondy, non ? Nín nous l’a dit. On sait que c’est elle !
  • Elle ne le sait pas encore », corrigea le gardien.

Alors, Narén prit la parole, les yeux dans les yeux avec Victoria, sans pour autant bouger de là où elle se trouvait.

  • « Mais tu le sais, toi, que tu t’appelles Sondy, n’est-ce pas ? Tu l’as entendu dans un rêve… Il n’y a pas si longtemps, prononça-t-elle les yeux figés dans une pensée, comme l’apparition d’un songe. Tu as suivi Nín parce que tu savais que tu portais ce nom… n’est-ce pas ? »

Victoria avala durement sa salive et hocha de la tête en forme de « oui ».

  • « Narén, l’arrêta Dokà.
  • Oui, Dokà », conclut-elle simplement avant de détourner son regard.

Kalén s’accroupit vers elle et lui tandis un de ses gâteaux :

  • « Tiens, un Nosté au Polntó. Tu verras, c’est délicieux. Nous, après qu’on s’est exercés toute la matinée à travers Déris Anón et qu’on s’est assurés que rien ne trouble la forêt, on en prend toujours !
  • Merci », murmura Victoria.

Kalén caressa vivement sa joue d’un revers du doigt avant de lancer affectueusement, dans un sourire écartelant son visage en un horizon originel :

  • « Petite Sondy, à bientôt ! »

Et les trois jeunes gens s’écartèrent avant de s’enfoncer dans une allée quittant la grande place vers l’Ouest, où d’autres quartiers de la Cité étalaient leurs festivités quotidiennes.

Chapitre 5 – Le Sanadrá d’Estherina

La journée passa sans encombre pour Victoria qui découvrit tant de choses sur le monde et le mode de vie des Nomén Melida. Elle entendit ainsi la légende selon laquelle la première graine d’un fruit nommé le Hakó aurait été à l’origine de tout la variété de plantes peuplant la forêt de Anón et le monde Melida. Dokà lui parla des autres peuples Melida, comme les Sedlén, les « lanceurs de lignes » qui pêchent le Takedén, un petit poisson argenté nourri par le limon du fleuve où la terre elle-même est nourrissante (ce limon, appelé Nesn, est lui aussi fortement apprécié par les peuples Melida), ou encore les Besilnón, le « peuple des arbres », qui en se changeant en feuilles flottant dans le vent provoquent des ballets d’oiseaux Linghé cachés dans l’écorce des arbres Uón. Chaque peuple avait ainsi sa spécialité qui le rendait unique et déterminait les échanges que les Melida entretenaient entre eux. Elle apprit également que la langue Melida était en fait relativement simple mais que la seule chose qui pouvait par exemple distinguer un nom d’un verbe, à partir d’un même mot, était l’emplacement de l’accent, chose subtile que seul un Melida pure souche ou quelqu’un qui serait fortement accoutumé à leurs usages pourrait différencier. Par exemple, Dokà lui enseigna que Hakó avec l’accent à la fin désignait le nom du fruit, alors que Háko avec l’accent sur la première voyelle correspondait au verbe « grandir ».

Le soir vint et un grand banquet fut organisé au Palais. Victoria était fortement intimidée car on lui informa que non seulement le Roi mais également (et ce de manière tout à fait exceptionnelle) la Reine seraient présents. Outre la présence de Victoria en terre Melida, la raison de ces réjouissances en était l’annonce du Sanadrá prochain d’Estherina, qui se serait décidé de manière précoce (la plupart des Nomén passent leur Sanadrá au moins trois ou quatre ans plus tard) peu de temps auparavant et selon son propre choix.

La Princesse resta enfermée tout l’après-midi dans sa chambre avec Ficcí. Victoria se sentit un peu oubliée dans l’affairement des préparatifs. La cohorte des serviteurs tous plus familiers aux sujets royaux les uns que les autres formait une ronde habilement coordonnée. La jeune orpheline se réfugia dans le jardin dont elle apprécia l’inaltérable tranquillité. Elle s’assit sur un banc de pierre près d’un bosquet. C’est à ce moment que Nín apparut de derrière la haie face à elle, qui dessinait la bifurcation d’un couloir de fleurs Leís aux gargantuesques pétales.

  • « Nín ! S’exclama Victoria. Tu es là ! »

Le petit être se rapprocha d’elle, toujours alternant ses formes qui représentèrent si bien les rencontres que la jeune fille avait faites tout le long de sa longue et riche journée.

  • « Je suis contente de te voir. Où est-ce que tu étais ? »

Nín gloussa en représentant l’homme à la barque, le Roi Ladreí.

  • « Le Roi… comprit Victoria. Oui, je vais le voir ce soir… Il paraît que la Reine sera là. Tu es au courant ? »

Le petit être acquiesça.

  • « J’ai un peu peur… Je me sens toute petite ici… »

Alors Nín se représenta lui-même à côté d’un arbre.

  • « Oui, c’est vrai ! Moins petite que toi ! » Rit Victoria.

La nuit tomba et un serviteur, un Deít, convia Victoria au Grand Salon où celle-ci s’attendait à trouver toute une Cour immense attroupée autour de la famille royale. Au lieu de ça, il n’y avait qu’un comité réduit. En fait de banquet, il avait été décidé de dresser une table plus informelle et intimiste pour ne point trop submerger nos deux jeunes filles. Victoria retrouva à peine entrée la Princesse qui la salua d’un sourire.

  • « La journée a-t-elle été bonne ? S’intéressa Estherina.
  • Oui, très bonne, remercia Victoria. J’ai appris plein de choses.
  • J’en suis heureuse.
  • Alors, tu vas passer… commença Victoria.
  • En avance, oui, l’interrompit doucement la Princesse. J’ai préféré le faire maintenant. Mon Père est fatigué. Je ne veux pas qu’il s’inquiète pour moi.
  • Ça ne va pas être trop difficile ? » S’inquiéta la jeune fille.

Estherina fronça les sourcils en jetant un œil vers l’assemblée derrière.

  • « Tout est difficile pour un Nomén Melida, susurra-t-elle vaguement. Seulement il est plus difficile encore de le laisser voir… Cette robe te va bien. Je l’avais portée… ça me paraît si loin maintenant… »

Elle baissa soudain les yeux d’un air songeur et désigna du visage quelqu’un dans la petit assemblée.

  • « Je crois, m’a dit Ficcí, que tu as rencontré Kalén et ses amis…
  • Oui, confirma Victoria. Ils sont…
  • Formidables. Ce sont des gens formidables, qu’il m’arrive d’envier… Mon frère Clarén lui-même pourrait être un grand Esser avec ses talents, s’il ne devait pas devenir Roi… Tu sais, Kalén est promis à la jeune Edrís, fille de Halón et de Gadína. Edrís est une Nomén Fedís, « Miroir des Étoiles », tisseuse de la soie (Fál) des grandes Chrysalides Sacrées (Fál Anónla). On dit que les papillons contenus depuis des millénaires dans ces cocons sont endormis à jamais… »

Les yeux d’Estherina se perdirent plus que jamais dans la silhouette athlétique du jeune homme.

  • « Il paraît qu’elle va devenir Dan Fedís, Grande Tisseuse, habilleuse de la Reine… murmura-t-elle presque avant de se tourner à nouveau vers Victoria avec un sourire de bonté éprouvée. C’est elle qui m’avait préparé cette robe pour mon… « anniversaire », comme vous dîtes je crois, n’est-ce pas ? (Victoria acquiesça sans trop comprendre la mélancolie de sa consœur.) Elle te va vraiment très bien.
  • Togé ! »

Victoria sursauta et fit volte-face. La robe de soie qui effleurait le sol et ses mollets tourbillonna et sembla éventer momentanément le Grand Salon. Les cheveux noirs de la jeune orpheline battirent contre son visage et sa bouche ouverte inspira un élan de vie sans aucun effet magique. Le temps s’arrêta autour d’elle, et tout le monde s’arrêta. La surprise fut la plus totale. La nature véritable des gens qui avaient attendu jusque là la fin de la discussion entre la Princesse et son hôte, non loin de la longue table de bois de Tónd, fut révélée à la vue de la jeune fille avant même de s’être retournée pour la contempler. Son corps avait bondi et rien ne s’était passé pour palier à ce tragique événement. Aucun papillon n’avait fait bouillir les cellules de sa chair et de ses os, de ses cheveux et de ses vêtements, en un miraculeuse conversion du feu en eau. Le corps de Victoria avait bondi, et il était resté le corps de Victoria. Rien d’autre.

C’était Clarén qui avait voulu surprendre leur invitée par derrière, et lui aussi resta figé dans sa position, bouche bée. Un grand silence régna faisant suite aux conversations de circonstance. Tous les regards étaient braqués sur l’entrée de la grande salle où se trouvaient les jeunes enfants. Victoria respira à grande hâte. Elle qui avait toujours été habituée au silence routinier du couvent d’Ardois et à la dureté de son climat était sensible aux bousculades. Elle crut tout d’abord qu’on était interloqué par le caractère inopportun de l’incident en soi. Elle ne comprit pas tout de suite que ce qui frappa les personnes présentes à ce moment, c’était la révélation de leur différence : ils n’avaient jamais vu de Dóm. Ce qui fut dévoilé devant leurs yeux jadis immobiles d’habitude, c’était la présence d’un corps uni avec lui-même, un corps en tant que corps. Un corps qui tenait. Un corps qui restait près de lui-même. Près du danger.

Un sifflet retentit et tous les rangs se serrèrent en poste. Victoria, elle, reprenait son souffle. Clarén et Estherina se remettaient de leur choc. Le visage de cette dernière se contracta et elle commença à pleurer. Elle s’enfuit de la salle en marchant tout en tenant la jupe de sa robe par le haut, tâchant de contenir ses prochaines effusions intolérables. Narén, qui faisait partie des convives avec ses deux compagnons, l’aperçut, jeta un coup d’œil à Victoria et au Dauphin, puis décida de suivre la Princesse tandis que la Grande Porte du Grand Salon s’apprêtait à laisser entrer le Roi et son épouse.

Narén tenta de rattraper Estherina seulement dès que celle-ci se fut trouvée dans un couloir peu fréquenté, elle se changea en Déndr pour gagner sa chambre. La jeune Esser fit de même, bousculant dans l’enfilade une femme de chambre qui se figea dans une respiration contrôlée, et arriva devant la porte qui se refermait sur elle.

  • « Votre Altesse… » eut seulement le temps de prononcer la jeune femme.

Elle hésita un instant avant de rentrer puis, entendant Estherina pleurer fortement à travers le bois, elle se décida à entrer tout de même, risquant l’impudence. La Princesse était blottie contre le coin du mur, entre l’armoire et le lit. Elle avait le visage caché dans ses mains et son corps se secouait de convulsions qui le faisaient frissonner en de nerveux et incontrôlables battements d’ailes. Elle pleurait violemment et tentait de refréner ce qui semblait être un véritable calvaire aux yeux de Narén, qui se précipita vers l’enfant après avoir refermé la porte.

  • « Votre Altesse, votre Altesse que se passe-t-il ? Qu’est-ce qu’il vous arrive ? »

Mais la Princesse pleurait toujours. En écartant momentanément ses mains un filet de papillons minuscules s’échappa de ses yeux, le seul organe des Melida vraiment sensible à la douleur, et elle eut un hurlement de souffrance. Elle pleurait tellement que ça lui faisait mal. Narén voulut la serrer dans ses bras. Elle voulait l’aider mais se trouva complètement démunie.

  • « Votre Altesse, qu’est-ce qui vous arrive ? Dîtes-moi ce qu’il y a ? »

Alors elle décida d’aller chercher de l’aide. La Princesse la retint.

  • « Narén !
  • Votre Altesse ! S’exclama la jeune femme en retournant vivement vers elle.
  • Narén, tíji nao déndr ! (Il y a des papillons qui sortent !) Hoqueta-t-elle. Naó pódet tíji nao déndr ! (Je ne peux pas arrêter, il y a des papillons qui sortent !) Sétni ! (Ça fait mal !) »

Narén, devant cette pure expression de douleur, prit Estherina dans ses bras, en posant sa main sur son crâne qui vibrait en se muant dans de kaléidoscopiques interférences.

  • « Chhh… calmez-vous, votre Altesse! Calmez-vous, ça va passer !
  • Je ne veux pas ! Je ne veux plus être Nomén ! Je ne veux plus être Melida ! Je ne veux plus souffrir ! Je ne veux plus faire partie de ce monde ! J’ai mal ! J’ai mal, Narén ! Aide-moi !… Aide-moi ! »

La jeune femme ne savait pas comment aider la Princesse, qui souffrait d’un mal impropre aux dociles Melida, si éloigné de sa propre situation. Elle serra plus fort encore le corps frêle de la jeune fille qui se blottit contre elle et commença à trouver les ressources pour se calmer.

  • « Je… hésita Narén. Je ne sais pas comment vous aider… Je suis désolée. Il faudrait que je sache ce qui vous arrive… Je suis désolée, ma pauvre enfant… Je suis désolée pour vous… Je vous aime de toutes mes forces. Tout ira bien, je vous assure ! Cessez de vous en faire. Tout va bien se passer… Tout va bien se passer. Une fois que vous aurez accompli votre Sanadrá, vous serez enfin là où vous devez être. Vous saurez. Tout ira mieux. Ça vous fait peur, c’est normal. Ça a fait peur et ça continue de faire peur à des jeunes gens bien plus âgés que vous… »

La jeune Protectrice des Peuples Melida posa son index sous le menton de la Princesse, relevant la fierté de sa face admirable dont les larmes avaient cessé d’être douleur et ne faisaient plus qu’embuer ses joues d’enfant. Narén elle-même avait versé une larme filandreuse qui s’était posée sur les cheveux ensoleillés de la Princesse des Étoiles.

  • « Vous êtes courageuse, votre Altesse, affirma-t-elle sincèrement. Vous êtes une des personnes les plus courageuses que je connaisse, et je connais bien des gens courageux. Vos parents, le Roi et la Reine, sont fiers de vous. Votre Peuple est fier de vous… et je suis fière de vous. »

Estherina retrouva un sourire bénéfique. Narén le lui rendit et reçut de nouveau l’enfant entre ses bras. Leurs êtres retrouvèrent un peu le repos, l’un et l’autre séparément ensemble.

  • « Náneto (Tout passera), murmura Narén. Náneto geín (Tout passera bientôt). »

Pendant ce temps-là, dans le Grand Salon, Victoria reprenait son souffle. Tout le monde se mit en rang d’honneur, et au dernier coup de sifflet, les portes s’ouvrirent. La jeune fille reconnut immédiatement la silhouette du Roi, sa haute taille, son long manteau et sa chevelure ampoulée qui se révélait être blanche comme du lait de figue. Et il y avait ce qu’elle n’avait pu voir jusqu’alors, son visage ridé mais en de superficiels et doux sillons, ses yeux presque fermés par l’habitude de scruter les abîmes du ciel, sa bouche fine et ses mains amples aux longs doigts charnus d’homme usé par le maniement du bâton qui l’aidait à marcher tout en recelant des pouvoirs que Victoria devinait à la tendance de l’objet à parfois remuer tout seul… Seulement elle ne vit pas la Reine. Le Roi entra seul, salua ses sujets un à un près de la grande table, mais pas de Reine…

  • « Tu dois être la jeune Victoria ? » Surgit soudain, doucement derrière, une voix chaleureuse et flottante.

Victoria se retourna encore une fois. Une grande dame entra vêtue d’une longue robe blanche, presque translucide sans pour autant que personne puisse voir ce qu’elle cachait. Elle se tenait derrière elle avec un large sourire maternel, les mains aux doigts fins croisés entre eux. La Reine Riva l’observait en penchant légèrement la tête. La jeune fille ouvrit de grands yeux devant la beauté hypnotique de cette femme. Tout le monde s’arrêta pour la contempler et tendit l’oreille. Le Roi lui-même sourit et rejoint tranquillement sa compagne qui avait emprunté la seconde entrée pour atteindre directement Victoria.

  • « Ainsi donc, nous nous rencontrons, ajouta Ladreí en direction de l’enfant avant d’embrasser la Reine. Ma Reine, vous me surprenez encore.
  • C’est mon plaisir d’être toujours dans votre cœur une surprise, répondit-elle.
  • Ón emádion (Pour cela, je vous aime), conclut le Roi, puis il invita Victoria à rejoindre l’assemblée. Jeune Dóm, vous êtes notre hôte. Je vous en prie. »

Le Roi comme son épouse dispensait ses disciples de tout excès de protocole. Peu de mots étaient prononcés et il était clair que l’essentiel était su. Le couple royal inspirait un grand respect et tous deux semblaient perpétuellement conscients de leurs grands pouvoirs. Il rayonnait autour d’eux une sorte de halo de révérence naturelle qui forçait l’admiration. Ladreí prit le temps de présenter Victoria à tout le monde. Celle-ci retrouva Kalén et Pyrís, ainsi que certains membres des familles bordant le village royal. Elle fut présentée proprement au conseiller du Roi, Erén, qui se courba respectueusement.

  • « Mademoiselle, les services du Baniéln (la Garde) sont vôtres.
  • Merci, répondit timidement Victoria.
  • Et voici le grand Piodiís, poursuivit Ladreí tandis que la Reine saluait à son tour courtoisement Erén. Piodiís a été un des plus grands Wák de sa génération. »

Devant l’incompréhension de la jeune fille, la Reine expliqua :

  • « Wák est le nom donné à l’équipe athlétique des Esser Melidé.
  • Tu connais Kalén, jeune Dóm ? Ajouta Piodiís. Ses amis et lui sont nos meilleurs athlètes en ce moment. C’est moi qui les entraîne, alors je sais de quoi je parle ! »

Soudain, le Roi réalisa :

  • « Où sont les enfants ?
  • Clarén est ici avec Nendrís, votre Altesse, vérifia Erén.
  • Et Estherina ?
  • Estherina est dans sa chambre, répondit laconiquement Riva, les yeux perdus dans une fixité qui n’était pas sans rappeler à Victoria celle de la Princesse. Nous ne devrions pas poursuivre ce repas, mon Roi. »

Le temps s’arrêta une nouvelle fois. Victoria aperçut Nín quitter la salle par une ouverture dans le mur. La Reine se retira. Sans un mot, l’espace se vida autour du Roi, du Dauphin, d’Erén et de Victoria. Un écureuil se posa sur l’épaule de Clarén. C’était Leodé, le Taporác du Dauphin. Kalén et Pyrís restèrent également et questionnèrent Dokà sur l’endroit où pouvait bien se trouver Narén. Le Roi sortit à son tour et arpenta les couloirs vers un escalier en direction de la chambre de sa fille. Arrivé devant la porte, il entra. Il trouva la Princesse allongée sur son lit, recroquevillée sur elle-même, et Narén assise dans un fauteuil près d’elle. Celle-ci se leva et salua le monarque.

  • « La Princesse dort, votre Altesse », prononça distinctement la jeune Esser.

Cependant le Roi quitta la chambre, attendant de Narén qu’elle en fasse de même. Cette dernière s’exécuta.

  • « Que se passe-t-il ? Interrogea le Roi.
  • La Princesse a peur, votre Altesse.
  • Peur ?
  • Oui. La Princesse a peur de vous perdre. Elle le dit. Je pense qu’elle se sent très seule. Elle est remplie d’un tourment que je ne comprends pas. »

Les yeux aux éclats de lumière étoilée de Ladreí cherchèrent dans ceux de Narén quelque vérité enfouie par-delà les mots.

  • « Estherina est Princesse Nomén, investie de grands privilèges…
  • Pour la Princesse, les pouvoirs Nomén ne sont pas un privilège mais une malédiction. »

La jeune femme avala sa salive devant le séisme de ses propres paroles. Elle soutint du mieux qu’elle put le regard de son Roi.

  • « Elle souffre, votre Majesté. »

Le Roi expira tristement en laissant tomber son regard, la main derrière le dos et l’autre sur son bâton. Puis il posa sa main gauche pleine de confiance sur l’épaule de la jeune Esser. Les paroles qui sortirent de sa bouche furent scellée dans un contrat, c’est pourquoi il mit longtemps avant de les prononcer.

  • « Nín ? » Appela-t-il.

Le petit être sortit d’une jardinière, à une fenêtre en bout de couloir.

  • « Nótoel beín Melida kéln (Viens servir la mémoire de ton peuple) », ordonna le Roi avec bienveillance.

Alors Nín se rapprocha et inscrit entre le Roi et Narén à travers le lien lumineux d’un bleu intense qui provenait de la force magique Ena. Le Roi était prêt à transmettre au peuple Nomén que sa fille était sur le chemin du Sanadrá. Ce qui aurait dû être célébré à l’issue du banquet le serait ici, dans ce couloir, à l’abri de tout regard.

  • « Narén, es-tu prête à devenir Pasà pour la Princesse et pour ton Peuple ? Demanda-t-il calmement tout en plongeant son regard dans celui de la jeune Protectrice des Melida.
  • Je suis prête, répondit Narén avec une reconnaissance profonde.
  • Nín kéh (Nín gardera). »

Et la lumière bleue les envahit. Elle traversa la porte de la chambre pour enfin se disperser en un millier de faisceau vers toutes les demeures. Elle informa le peuple Nomén que le Sanadrá aurait lieu à la prochaine Double Pleine Lune, et que Narén serait là pour guider la Princesse jusqu’à cette épreuve. Cela voulait dire que dans moins d’une semaine serait ouverte la semaine de jeux traditionnelle. Cela voulait dire également que tous les peuples Melida étaient invités à célébrer l’entrée précoce dans l’âge Midré de la Princesse.

Cependant, Narén cligna les yeux d’incrédulité en comprenant que cela signifiait autre chose, quelque chose de plus secret, un présage funeste. Elle comprit.

  • « Mon Roi… »

Mais Ladreí se détourna. Il marcha d’un pas lent vers la fuite du destin des Nomén, et disparut.

Lorsque Victoria aperçut Nín pénétrer dans la forêt alors qu’elle était retournée au jardin, elle ne put résister à la tentation de le suivre discrètement. Elle passa par la berge pour ne pas avoir à sauter le muret qui clôturait le domaine. Elle longea le cours d’eau et entrevit au loin le petit être lumineux traverser le canal pour s’enfoncer dans les ténèbres.

C’était la nuit. Une passerelle permit à la jeune fille d’en faire de même. Elle suivit à la trace le chemin emprunté par la source de lumière émanant de l’esprit Ena. Discrètement, elle enjamba les racines hautes d’un Atéi. Elle se fraya un passage à travers la végétation et crut un instant perdre de vue le petite être. Quand sa lueur fut de nouveau visible, elle s’aperçut que lui aussi suivait quelqu’un. C’était Ladreí qui avançait dans l’obscurité vers un lieu qui était inconnu de la petite Victoria.

Après avoir réalisé cela, elle eut un doute. Devait-elle continuer de suivre le Roi ? Cependant c’était trop tard, elle s’était trop avancé dans la forêt et ne pouvait plus faire demi-tour, au risque de se perdre. Elle s’apprêta à repartir à leur suite.

  • « Qu’est-ce que tu fais ?! »

Victoria sursauta à nouveau. C’était Clarén qui à son tour l’avait suivie dans les bois.

  • « Il faut que tu arrêtes d’arriver derrière les gens, toi, le réprimanda-t-elle.
  • Qu’est-ce que tu fais ? Insista le jeune garçon en s’approchant à demi-courbé pour passer dessous une branche.
  • Je suis Nín.
  • Il faut pas suivre mon père quand il va près de l’entrée d’Anón », s’inquiéta le Dauphin tout en étant excité à l’idée de le faire.

Victoria eut peur de perdre la trace du Degán Ena alors elle incita Clarén à reprendre la marche.

  • « Qu’est-ce qu’il va faire là-bas ? Demanda Victoria.
  • Attend, on va les perdre. Passe à droite là. »

L’enfant envoya la jeune fille vers un passage par lequel un adulte ne pouvait guère passer et qui leur permettrait de couper à travers l’épaisseur de la forêt.

  • « On ne les voit plus là, chuchota Victoria. T’es sûr que c’est le bon chemin ?
  • Oui oui, vas-y ! »

Ils avancèrent accroupis et finalement, au bout d’une dizaine de minutes, Clarén l’arrêta. Ils étaient arrivés au bord d’une clairière, cachés dans la végétation abondante, et ils pouvaient clairement voir le Roi se tenant au-dessus d’un trou béant dans le sol d’où émergeait une lueur violacée.

  • « Qu’est-ce que c’est ? S’enquit Victoria.
  • Chhh… l’interrompit le Dauphin. Attend. »

Le Roi qui jusque là s’était tenu au bord du gouffre amorça un pas en avant et tomba pieds joints dedans avant de disparaître aux yeux des deux enfants. Victoria eut le réflexe de se précipiter et Clarén n’eut pas le temps de la retenir.

  • « Sondy ! » S’exclama-t-il.

Mais c’était trop tard. Victoria était attirée irrésistiblement vers le trou d’où luisait une force magique qui semblait exercer ses forces sur elle. Clarén, lui, n’osait pas bouger. Il observait, redoutant ce qui pourrait se passer. Victoria se pencha au-dessus du gouffre et découvrit en-dessous d’elle un espace sans fond où n’étaient que ténèbres et silence. Un foyer de lumière pâle et violette, au loin, dispersait ses vapeurs lactées jusqu’à ses narines, lui léchant le visage et embaumant ses yeux. Il n’y avait aucune autre odeur, que l’atténuation de tout parfum venant de la forêt, un sentiment de complétude, sinon une sensation de quelque chose de connu depuis l’existence de la mémoire.

Alors elle vit. Elle vit dans les yeux clos de Ladreí qui partageait avec cette matrice du monde Ena tout ce qui avait été lu dans les étoiles. Elle vit, elle entendit le murmure des étoiles, leur dialogue quotidien auquel participait le Roi, sur lequel il veillait, et elle comprit : les étoiles s’éteignaient. Les étoiles devenaient silencieuses et commençaient à perdre leur vitalité, source de tout élan des forces de ce monde.

Les pupilles de Victoria se dilatèrent. Elle commença à ressentir un léger malaise. Elle se sentit flotter et se sentit de plus en plus attirée vers le néant, vers cet espace sans borne et sans parole. Il suffisait… de se laisser pencher plus encore.

  • « Victoria ! » Cria Clarén, de la bouche duquel s’échappa une horde de Déndr affolés.

En quelques instants, la jeune fille se retrouva par terre. Elle entendit quelqu’un la secouer et appeler son nom. Elle se sentit si faible. Puis la chaleur de Nín l’envahit et elle reprit connaissance. Narén était accroupie au-dessus d’elle et s’assurait qu’elle allait bien. Elle s’empressa de l’aider à se redresser et à s’éloigner du gouffre. Accompagnée de Nín et de Clarén, elle la fit sortir de la forêt.

Arrivés au Palais, Narén fit boire à la jeune fille un bol de bouillon à base de Gonsó, sorte de potiron local, et de Mekó, une herbe reconstituante. Victoria reprit ses esprits.

– « Qu’est-ce que c’était ? » Balbutia-t-elle après avoir fini son bol.

Clarén était accoudé sur la table de la cuisine, à genou sur un banc en face d’elle. La jeune Esser Melidé, qui savait que l’expérience de cette nuit était irréversible, prit le temps de répondre, en passant sa main sur le front de Victoria.

  • « Ce que tu as vu, c’était le Lón (le « Bain »), un puits donnant sur le Lédis Ena, la source de toutes les forces Ena. C’est au cœur du Lédis que réside Dàna, l’Âme vivante d’Anón. C’est le devoir du Roi de partager avec Dàna ce qui a été lu et entendu dans le Cenís.
  • Dàna était là ? Demanda Victoria.
  • Non, Dàna est au cœur d’Anón, là où vit la Reine, au foyer d’Ardén, répondit Narén. Mais c’est comme un grand bain où tout est relié à tout. Le Roi et la Reine communiquent à travers le Lédis, qui veut dire « rendre ». Tout Nomida Prenís, la « Maison des Nomén », le Royaume Nomén et tout le monde Melida dépendent de la bonne santé du Ledís et de Dàna…
  • J’ai vu… se rappela alors Victoria. J’ai vu les étoiles s’éteindre. Les étoiles s’éteignent… »

Elle leva les yeux vers l’Esser Melidé. Une alarme s’empara du regard de cette dernière, qui retint sa respiration.

  • « C’est ce que tu as vu ? » Souhaita-t-elle vérifier.

Victoria acquiesça :

  • « J’ai vu le Roi fermer les yeux, précisa-t-elle, et c’était comme si je voyais ce qu’il voyait. Et alors… j’ai vu le ciel tout noir, sans un bruit, et les étoiles s’éteindre une à une…
  • Le Gredón…
  • Quoi ?! » Sursauta la boule de papillons que devint Clarén, comme s’il avait entendu le nom du Croquemitaine.

Narén réfléchit, remplie d’une pointe de panique contenue.

  • « Il faut que j’aille voir mon père. Nendrís, faites-les se coucher. »

La nourrisse de Clarén acquiesça et Narén partit brutalement. Victoria et Clarén se regardèrent déconfis.

  • « Allez venez les enfants, lança Nendrís. C’est l’heure du lit. »

Victoria, après s’être lavée à l’eau chaude du Ladné, retrouva le lit douillet dans lequel elle s’était éveillée le matin même. Elle rêva à cette journée, à toutes ses rencontres et ses découvertes, au Roi et à la Reine, au Dauphin et à la Princesse, à Narén et à Kalén, elle repensa à son aventure de cette nuit… Aussi la fatigue ne tarda pas à s’emparer d’elle. En sombrant dans le sommeil, elle ne put dès lors s’empêcher d’entendre se répéter dans son esprit ce nom magique qu’elle commençait peu à peu à s’approprier et que certains ici ne se privaient d’utiliser pour le rendre sien et la rendre leur : Sondy…

Narén quitta le château en marchant à rythme forcé puis finit par céder dans un Límedré urgent. Arrivée à la grand place, elle s’empressa de gagner la petite maison faisant le coin du chemin qui montait vers une petit colline dans la forêt, et derrière laquelle quelques habitations continuaient de s’éparpiller. La lumière était allumée à l’intérieur. Narén savait que son père ne s’endormait jamais avant très tard dans la nuit.

Elle posa sa main sur le bois et pressa délicatement la clenche.

  • « Neí (Papa) ? Dit-elle doucement. Neí, téites (Papa, tu es là) ?
  • Dáei Narén, dáei (Rentre Narén, rentre) », répondit celui-ci, assis dans un fauteuil en fumant du Sesá (herbe locale) dans une pipe en bois de Tónd.

Conél, le père de Narén, était infirme. Il lui manquait entre autre son bras droit, amputé par le Tesín. Narén se blottit contre lui. Celui-ci sentit tout de suite que quelque chose n’allait pas. Il posa sa paume sur la tête de sa fille qui s’assit accroupie près de lui. Elle posa sa joue contre le bras du fauteuil tapissé de pétales géants de fleurs de Leís. Conél resta silencieux, ses yeux vides perdus dans les touffes de fumée qui s’échappaient de sa pipe. Il ne voyait pas. Il ne pouvait pas voir. Ou plutôt, il ne pouvait plus voir. Le Tesín l’avait privé de ses yeux en l’aveuglant. C’était là le sort réservé aux Melida très avancés dans l’âge Midré qui laissaient leur corps s’emporter dans la révolte.

Conél était alors devenu Sení (« Vision »). Autrement dit, il reçut dans son corps la marque, la signature des poètes Melida. Les Sení deviennent inaptes aux tâches usuelles occupant les Melida, aussi ont-ils la charge de parler du sort qui leur est réservé. Chaque Sení a le devoir de se rendre capable d’exprimer ce qu’il ressent : ce que ça fait d’avoir vécu l’insoutenable privation et d’avoir été touché par les étoiles, qui muèrent une partie de son être en poussière d’astre.

Chez les Nomén, Conél était très respecté en tant que Sení. Il n’avait jamais voulu parler de l’acte qui l’avait privé du droit d’être n’importe quel Nomén. Sa fille elle-même n’osa lui poser la question qu’au Cínedré (rituel de fin de vie) de sa mère, une année Nomén et demi (environ quatre ans) auparavant. Mais Conél s’était enfermé dans une solitude aussi résignée et inoffensive pour autrui, toujours ouverte à la question, que profondément mélancolique.

Personne ne comprenait mieux Narén que son père.

  • « Neí, kaé jíous (Papa, j’ai peur), murmura-t-elle.
  • Káteo jíous nísti paodén (Avoir peur est le propre des braves), murmura en retour Conél.
  • Papa, comment tu as vu les étoiles ? » Réitéra Narén.

Conél respira lentement, tirant sur sa pipe à intervalles réguliers. Même si le sujet était resté jusque là tabou, il savait qu’il était temps de briser ce secret.

  • « J’ai eu l’image d’une étoile qui s’éteignait en mon cœur. J’ai vu cela, et j’ai su que je ne pourrais jamais plus être n’importe quel Melida. Tu venais de naître, et moi je cessai de croire dans le bien fondé de mon existence de Midré. Alors je suis allé jusqu’à Anón et j’ai trouvé une fleur de Leís. Je l’ai regardée et j’ai senti la violence m’envahir. Alors j’ai compris. J’ai saisi la fleur dans ma main, je l’ai serrée fort et ma main commençait de disparaître. Puis d’un coup sec j’ai arraché sa tête, et les étoiles ont emporté mon bras. J’ai été aveuglé par leur lumière brûlante. Tesín Sánad (« Privation par le Tesín »)… Je suis tombé à terre. Un esprit Ena m’a porté jusqu’au village et m’a déposé par terre, près de la maison. Ta mère est sortie et elle m’a trouvé là, comme ça, changé. »

Il y eut un silence à la fois lourd d’être si chargé de sens, et léger du secret délivré au moment le plus juste et le plus nécessaire.

  • « Tu n’as jamais regretté ? Demanda Narén.
  • De n’avoir pas pu rester quelqu’un d’autre ? Répondit son père. Non. J’étais fait pour vivre l’expérience de cette chose… cette chose tellement…
  • Ne te met pas en colère…
  • Je ne suis pas en colère. Je suis prisonnier, comme nous tous. Nous sommes tous prisonniers des étoiles. Tous privés de nos sens par la perfection de leur règne. Ce que j’ai vu, dans mon cœur, c’était la fin de ce règne et elles le savaient. Elles le savaient… »

Narén se mit à pleurer. A son tour, un papillon glissa lentement hors de ses paupières et détacha ses ailes englués de larmes, déployées hors des chrysalides de ses yeux, avant de s’envoler. Il n’y eut qu’un seul et unique papillon, le papillon de Narén, et Conél crut le voir pour la première fois depuis longtemps prendre son envol, dans son âme, devant ses yeux clos à jamais.

  • « Cette larme, ma fille, c’est une torture qui est plus libre que toi. Elle se donne la liberté de s’envoler, et tu te réserves le droit de souffrir car tu ne peux pas… dire que tu es ce papillon qui a jailli hors de toi. C’est une torture dans laquelle tu es ton propre bourreau… Les Melida n’ont pas le pouvoir de pleurer ni de se mettre en colère. Ils n’ont… que le devoir de souffrir pour tout le mal qu’ils se sont fait entre eux… Dis-moi maintenant ce qu’il y a.
  • La jeune… la jeune Dóm a failli tomber dans le Lédis en suivant le Roi… haleta Narén. Et elle a vu… elle a vu le Gredón. Elle a vu les étoiles s’éteindre. Elle dit qu’elle a eu l’impression de voir ce que Ladreí voyait…
  • Et tu penses que c’est pour ça que le Roi t’a faite Pasà ? Tu penses… que la fin des Melida approche ? »

Narén leva la tête vers son père, interloquée.

  • « Tu penses que… commença-t-elle.
  • Je ne pense pas, l’arrêta Calén. Jamais je ne pense quand il ne s’agit que de voir.
  • Mais tu ne vois pas…
  • Máre (Voir), ma chérie, répéta son père. Voir… »

Chapitre 6 – Dan Fedís

Kalén crut errer longtemps avant d’arriver près du point de rendez-vous donné par Edrís au beau milieu de la forêt. C’était le début d’un autre cours d’eau d’où jaillissait une fontaine par-delà la roche brillante qu’on appelait Senisé (« Pour voir »). Le jeune homme avança lentement et écarta quelques branches feuillues d’arbustes Rondiér, qui bordaient la clairière comme à l’amorce d’un dôme.

Edrís se tenait là, assise sur un rocher, les pieds nus trempant dans l’eau éclairée par le ciel qui plongeait verticalement sur elle, irréelle. Une clarté qui était celle de la lune reflétait sur sa surface et renvoyait ses bontés au visage tout aussi clair de la jeune femme, dont le corps lent et délicat parcourait la paroi anguleuse et granuleuse de la pierre trempée. La Nomén Fedís, tisseuse et « Miroir des Étoiles », avait dénoué ses longs cheveux d’un autre âge, presque blancs, par-dessus son épaule. Ceux-ci étaient déposés comme les branches d’un saule Dáftano sur sa poitrine, et la robe de soie qu’elle avait elle-même confectionnée, quoique finement établie sur sa peau d’ambre laiteuse, empêchait cette dernière d’apparaître au grand jour. Cette peau était endormie par les baisers de l’étoffe nocturne, mouillée par sa propre image qui surnageait dessous le rythme incandescent de la cascade aux séculaires échancrures.

Il était dans la coutume que les tisseuses se dirigeant vers la noble tâche de devenir Dan Fedís, côtoyaient longtemps le Senisedná Mínse (le « Havre aux Senisé ») pour purifier leur Sána à venir dans le rayon des lunes. Leurs cheveux devenaient par là aussi blancs et translucides que des fils de soie Fál fraîchement tirés de leur lit. Effaçant sa longue silhouette, l’ondulation du courant fluide de l’eau, muet d’intelligence, donnait à la jeune femme une drôle allure : féérique mirage sombrant dans l’évanouissement des eaux.

Kalén crut rêver, comme à chaque fois qu’il avait eu l’opportunité de la voir depuis les derniers mois de sa lente métamorphose. Les deux jeunes gens se connaissaient depuis leur enfance et il semblait au jeune homme qu’ils avaient toujours été amoureux l’un de l’autre. Il avança pas à pas dans la clarté nouvelle, envahi du gargouillement cotonneux de l’écume.

  • « Edrís… »

Mais Edrís avait disparu. Elle avait été absorbée par la brume et lui avait été trompé par cette délicieuse image, dans les tressautements indéfinis des mille gouttelettes minuscules et musicales qui jaillissaient du torrent mousseux.

  • « Maíni (Mon chéri)… »

Kalén ne se retourna pas. Il voulait entendre encore une fois cette voix, celle de sa bien-aimée, sans la voir. Cette voix semblait elle-même jaillir du torrent ou bien de nulle part, de la nature, de la magie du lieu qui s’épanouissait, lui aussi, dans l’endormissement. C’était sans conteste dans la nature énigmatique des Nomén que de surprendre leurs semblables dans leur dos, et Edrís entoura le corps du jeune Protecteur de ses bras élancés, s’unissant à lui en épousant sa courbe.

Sa tête reposa sur l’omoplate du jeune homme et elle se laissa reposer. Sa poitrine gonfla dans une inspiration pleine et relâcha les liens serrés de ses côtes, qu’elle sentait prises dans l’enfermement d’un corps dédié à l’obéissance. Et pourtant, elle était heureuse de s’effacer elle-même vers son nouveau destin.

  • « Maíni, maíni mál natrál (Mon chéri, mon chéri ouvre tes rêves)… murmura doucement Edrís.
  • Leítes (Tu vas partir)… murmura à son tour Kalén.
  • Nólimei (Je reste ici). »

Edrís glissa sa main sur son torse.

  • « Sommes-nous libres d’être encore ici ensemble ? Demanda Kalén.
  • Nous sommes toujours libres d’être encore ensemble malgré tout », répondit la Fedís.

Kalén se retourna vers elle et leurs mains glissèrent mutuellement le long de leurs bras.

  • « Kalén, commença Edrís en plongeant son regard dans le sien comme la main va à la recherche du songe, je veux m’unir à toi ce soir. J’ai entendu que Narén avait été choisie pour accompagner la fille du Roi et de la Reine jusqu’à l’âge de veiller sur Dàna… et ça m’a donné envie de te demander de te lier à moi, et de m’accompagner… jusqu’à mon règne de Dan Fedís… et au-delà. Je veux te demander cela… et je n’ai pas peur. Je sais que ce sera… ce que Nomén veut dire… que ses enfants qui s’aiment depuis leur enfance… comme nous nous aimons… s’unissent dans le Délfide. Aussi, moi, Edrís, je te demande cela, et je vois ton visage… et je sais que j’ai vu ce visage changer en grandissant, en devenant Esser, en devenant sa propre beauté… son courage… sa vigueur… et sa bonté. Reste contre moi… avec moi… pour toi, pour moi… pour nous… pour le reste de notre vie Nomén… »

Doucement, Kalén l’embrassa, et délicatement, il passa ses doigts sur sa tempe, à l’appel des cheveux souriants de la jeune femme.

  • « Maíni, maíni mál natraíl (Ma chérie, ma chérie ouvre tes lèvres)… murmura à son tour Kalén. Ouvre tes yeux, tes grands yeux couleur Ena… Tu es Nomén Melida, et je suis Protecteur des Nomén. Jamais je ne cesserai d’être cela, et aussi, jamais je ne cesserai de te protéger. Je suis inquiet pour notre Peuple… Je m’inquiète pour toi. Je suis déchiré dans ma douleur silencieuse.
  • Tu es libre d’être ce que tu es.
  • Je suis libre d’être au service de ce que je suis.
  • Nous sommes toujours libres d’être encore ensemble malgré tout ? Voulut ajouter Edrís.
  • Nous avons toujours émis le désir d’être ensemble malgré tout », répondit enfin Kalén.

Et ils s’enserrèrent devant le miroir des deux lunes du temps Melida. Puis silencieusement, Edrís fixa Kalén de ses grands yeux.

  • « Kalén, je veux te dire quelque chose, quelque chose que peu de Nomén savent et que je veux te dire, à toi, pour te prouver ma confiance.
  • Néstel (Je t’écoute) », répondit son Delfedíd.

Edrís se sépara de lui et se rapprocha lentement du point où l’eau se déversait dans un filet subaquatique vertical, au fond duquel une lueur bien connue des Melida émanait ses diffractions.

  • « Depuis la nuit des temps Melida, nous avons appris à nous familiariser avec les forces Ena, raconta la Fedís. Les Kín Ena ont toujours accompagné les souverains et autres personnages d’importance pour notre peuple.
  • Oui… approuva Kalén en posant sa main sur la sienne.
  • Et il est rituel que le Mené sculpte la forme du prochain Kín dévoué à servir un membre éminent du peuple… comme il est rituel que la Dan Fedís en fonction fasse appel aux pouvoirs des forces Ena pour le créer avec elles… »

Kalén leva les yeux vers elle.

  • « Les Dan Fedís… comprit-il abasourdi.
  • Les Dan Fedís sont les mères des Kín Ena, conclut Edrís. Et je suis déjà Dan Fedís. »

Tout à coup, elle leva haut le bras semblable à une flèche pointée vers le ciel. Suivant son mouvement, un être d’eau et de lumière fut expulsé hors de l’étang sacré et dans son catapultage décrit une courbe dans l’air, comme le dauphin mi-dragon qu’il était, avant de finir sa chute en dansant jusqu’au liquide matriciel d’où il était sorti.

  • « Vidéh… lâcha Kalén dans un murmure.
  • Oui, confirma Edrís. Tu es le premier à connaître ce secret transmis de génération en génération parmi les Fedís, et à le voir…
  • Tu risques beaucoup en me montrant cela ! S’empressa le jeune Esser en ne pouvant s’empêcher de battre quelques ailes dans son mouvement, saisissant les bras de son amie.
  • Mais je ne serais pas fidèle à ton cœur si je ne te le disais pas, lui répondit-elle en laissant naître de ses beaux yeux un magnifique papillon de nuit pâle et argenté. Kalén, tu dois emmener la Dóm voir Gretiél.
  • … Pourquoi ?
  • Parce que je sens quelque chose, et qu’il me manque les réponses, murmura la jeune femme. Et je sais qu’elle aura la réponse.
  • Insensée… pleura à son tour Kalén tout en la prenant dans ses bras.
  • Je suis Nomén… répliqua Edrís en s’épanchant sur son épaule. Et je suis tienne.
  • Après le Sanadrá.
  • Après le Sanadrá ? Demanda la jeune femme.
  • Après le Sanadrá de la Princesse, nous nous unirons devant le monde Melida, toi Dan Fedís, moi Esser Melidé, pour la première fois de l’histoire des Nomén Melida », promit-il en la serrant plus fort encore contre lui, tout en l’environnant de splendeurs ailées. Celles-ci les emportèrent au loin, dans quelque couche nuptiale qu’il leur restait encore à imposer à leur monde de douceurs et de servitudes.

Gretiél était la doyenne des Nomén Melida. Elle avait été la Dan Fedís de la mère de Ladreí puis de la Reine Riva, avant de se retirer. Elle vivait tranquillement sa grande vieillesse dans l’âge Alíbe, en haut d’un des arbres les plus cléments de la Cité, le Vepricó. Ce dernier, tout en étant d’une solidité et d’une stabilité à toute épreuve, était d’un bois très tendre et faisait pousser de très belles fleurs orangées de Vené et de savoureux fruits semblables à des mangues appelés les Laoíl. De petits passereaux, les Kailé, peuplaient ces grands arbres à l’écorce duveteuse.

Des passerelles suspendues faisaient le pont entre les arbres petits et les plus grands, d’où l’on poursuivait son chemin en grimpant les marches entre de grands plateaux pouvant recouvrir le vide entre trois, quatre voire cinq arbres différents répartis en cercles plus ou moins précis. Kalén porta Victoria sur son dos sur toute la deuxième moitié du voyage. Nín les suivait, et comme Clarén avait insisté pour venir avec eux, Leodé l’écureuil passait également entre les branches des grands doyens de la forêt.

Finalement, ils arrivèrent au pas d’une terrasse où la vieille dame contemplait le panorama d’un des arbres les plus hauts du royaume, tout en fumant la pipe et buvant le Piesné. La forêt s’étendait à perte de vue. Une montagne, le Tindtí, s’élevait à droite, au loin, hors de Déris Anón. Puis, à l’horizon, les arbres géants d’Anón elle-même. Le monde au sein duquel se répartissaient les nombreux peuples Melida, plus ou moins développés, était vaste et Gretiél elle-même, dans sa sagesse, n’en voyait pas les bornes. Pourtant, elle s’y essayait parfois, et cette idée que jamais elle ne pourrait y parvenir plongeait son âme dans la plus grande méditation, et comme dans le plus grand désarroi. Parfois, elle exprimait la satisfaction la plus résolue quant à la singulière beauté de son existence de Melida.

  • « Je devine que tout cela doit te sembler très étrange, dit-elle soudain à l’intention de Victoria, avec une certaine malice. À vrai dire, cela nous semble, à l’ensemble de notre peuple et à moi-même, tout aussi étrange. Jamais depuis il y a bien longtemps l’un de tes semblables n’a pu pénétrer sur nos terres, et nous avons toujours tout fait pour nous préserver d’une telle éventualité.
  • C’est drôle ! S’exclama la jeune fille. La Princesse…
  • La Princesse t’a dit exactement la même chose quand tu es arrivée ici, et tu te demandes comment il est possible que je te dise la même chose.
  • Oui, approuva la jeune fille.
  • Asseyez-vous, lança la doyenne en désignant les sièges autour de la table de bois de cette cabane dans les hauteurs, asseyez-vous ! Bonjour Kalén, et bonjour Monseigneur le Dauphin ! »

Clarén rit. La vieille femme fit un signe de tête entendu à Leodé, puis elle remarqua Nín qui se posta directement devant elle sur la table en représentant à travers son corps une mémoire évanouie depuis longtemps, et quelque chose de l’avenir qui semblait si claire dans l’esprit de la vieille dame, et si obscure dans celui de nos camarades.

  • « Oui, mon vieil ami, dit-elle la pensée ailleurs, cher Degán Ena, je me souviens de toi… Je devine, Kalén, que vous comprenez que c’est moi qui ai jadis fait naître ce Kín Ena en convoquant les esprits tout-puissants de Anón, et c’est pourquoi vous êtes ici, n’est-ce pas ?
  • Comment le savez-vous ? Réagit le jeune Esser, non sans quelque surprise, car on ne s’habituait jamais totalement aux puissants pouvoirs des Dan Fedís.
  • La question n’est pas de savoir comment je le sais, étant Nomén et étant la mère du Kín en question, je sais tout ce qu’il est utile de savoir, rectifia Gretiél avant de passer sa main sur la joue du jeune homme, avec soudain sur son visage un air terriblement désolé. Mon pauvre ami, vous l’aimez… »

Tout à coup, elle le relâcha et se rassit tout en ravivant sa pipe avec la chaleur d’une pierre appelée Két, qu’on portait au contact d’une graine de Kaét, une plante sacrée nourrie des ressources de Dàna.

  • « Leodé, laisse-nous, s’il te plaît, ordonna-t-elle au Taporác, visiblement irrité. Ce n’est pas contre toi, mais ce que j’ai à leur dire est strictement confidentiel. Je prends sur moi la responsabilité de la réaction du Roi et de la Reine.
  • Moi aussi je dois partir ? Demanda avec apitoiement le jeune Clarén.
  • Non, mon petit amour ! Sourit la doyenne. Toi, tu peux rester. Ta sœur aura besoin de toi, ça te concerne aussi.
  • Gretiél, que se passe-t-il ? Demanda Kalén.
  • Mes amis, l’heure est à l’inquiétude. Le Roi le sait, Narén le sait…
  • Narén ? S’étonna le jeune homme.
  • Oui, Narén. Elle est venue me voir cette nuit, peu après avoir parlé avec son père. Jeune fille, dit-elle en s’adressant à Victoria, il paraît que tu as vu le Gredón ?
  • Le quoi ?… demanda la jeune fille sans comprendre.
  • Le grand ciel noir dépourvu de ses étoiles. La disparition du monde Melida…
  • La quoi ?! S’exclama Clarén dans un éclat de Déndr. Non ! Non, Gretiél ! Je veux pas ! Je veux pas qu’il y ait le Gredón ! »

Le jeune Dauphin s’agita et la doyenne lança Nín à sa rescousse. Il se colla contre lui et le canalisa dans ses effusions avant de réussir à le calmer. Le jeune garçon se mit à sangloter et la doyenne le prit dans ses bras en le serrant contre elle, tout en chassant la soie qui filtrait à travers ses cils.

  • « Oh Tinioú (mon cœur), le consola-t-elle tendrement, je sais que tu ne veux pas… Moi non plus, je ne veux pas que ça arrive… Cependant, Ladreí n’aurait jamais autorisé que ta sœur fasse son Sanadrá si tôt s’il n’avait pas vu quelque chose de vraiment inquiétant dans les étoiles. Narén le sait : c’est pour ça que le Roi, votre père, l’a désignée comme Pasà, pour veiller sur vous… parce que lui ne le pourra pas. »

L’enfant leva son visage défait vers elle. La vieille dame l’embrassa sur le front. Victoria était témoin de tout ça et constatait l’impact catastrophique que ces mots avaient sur ses nouveaux amis.

  • « Ce n’est pas possible, s’indigna Kalén. Je refuse.
  • Et pourtant tu n’y pourras rien, Kalén, fils de Anén et fils de Kal, répondit Gretiél. Le Comorá, le fluide noir de la violence viendra, et il passera par le Vád Melidé…
  • Le Vád Melidé ? Demanda Victoria avec de gros yeux.
  • Le Noircisseur des Peuples Melida, et l’anéantissement des forces Ena. Sans personne pour protéger Dàna, nous sommes tous condamnés à ne plus exister.
  • Gretiél, j’ai pas envie ! Pleura le Dauphin dans les bras de la vieille femme, sur la joue de laquelle se posa un Déndr humide du garçon.
  • Je sais, Maíni (mon chéri)… Je sais.
  • Mais qu’est-ce qu’on peut faire ? Interrogea Victoria.
  • Ah… Répondit Gretiél dans une suspension. Sondy… »

Victoria écarquilla les yeux. Encore ce nom, et son cœur qui battit la chamade, où tout vint à se nouer.

  • « Petite fille, pourquoi crois-tu que ce Kín Ena, dit-elle en désignant Nín dans un signe de la tête, est venu te chercher dans ton monde à toi, hmm ? Dis-moi, ma chérie, qu’est-ce que tu en penses ? »

La jeune fille fut saisie par le visage vieilli de la Fedís. Celui-ci paraissait mu d’une source de vie éternelle émanant une sorte d’irradiation de douceur, les petits yeux ronds et bruns et les sourcils effacés, les lèvres rasant la ligne de leur jonction…

  • « Je ne sais pas, répondit-elle.
  • Connaissais-tu ce nom de Sondy avant d’arriver ici ? » Questionna encore la vieille dame.

Victoria réfléchit et se souvint de ses rêves faits à l’Orphelinat d’Ardois. Elle se souvint de Sœur Maryse, du petit Léon, de Père Jansem…

  • « Je veux rentrer chez moi, avoua-t-elle tristement.
  • Mais tu es chez toi, petit fille, répondit affectueusement la doyenne, les sourcils baissés dans une profonde sympathie, à la jeune orpheline qui l’écoutait. Ta mère était Melida, et ton père était un Dóm. Il l’a emmenée avec lui, et tu étais avec eux. Ils ont rencontré les Cerís Melida, le Peuple de Verre, et ton père s’est sacrifié pour qu’elle puisse partir…
  • Ils ont rencontré les Cerís ? S’étonna Kalén. J’avais entendu cette histoire mais j’ignorais que…
  • Oui, les Nomén ignorent beaucoup des choses qui pourraient les empêcher de vivre librement leur captivité. Seulement… mes enfants, le Vád Melidé a déjà commencé à atteindre les Nomén, et c’est la Princesse qu’il a touchée.
  • Estherina ? S’inquiéta le Dauphin.
  • Oui, mon petit amour. Ta sœur est malade. Elle est touchée par le désespoir que seuls les Sení entrevoient d’ordinaire, et bientôt, il gagnera tout le monde, et ce sera la fin de notre âge de Nomén. »

L’attablée fut silencieuse. Victoria comprit exactement ce qu’elle avait déjà constaté d’elle-même chez la Princesse, et elle comprit autre chose. Elle se souvint de l’épisode de la veille et de la fuite d’Estherina.

  • « C’est pour ça que Nín est venu me chercher, dit-elle avec une sorte d’illumination et une attente d’approbation de la part de Gretiél. Moi, je connais ce que les Nomén n’ont pas le droit de connaître, parce que je suis une Dóm…
  • Parce que tu es une Nomén devenue une Dóm, corrigea Gretiél, et que Nín est ton Kín Ena. »

Nín se retourna vers Victoria en se représentant affectueusement, avec un enthousiasme certain, sa propre naissance. Victoria était Sondy, la Nomén perdue parmi les Hommes, dans leur monde froid et brûlant d’une humanité perdue également par les Melida, il y a fort longtemps.

  • « Compris ? Sourit Gretiél avec un clin d’œil.
  • Qu’est-ce qu’on doit faire ? » Intervint alors Kalén, plein de détermination.

La doyenne se leva et se dirigea lentement vers la balustrade, le regard perdu vers l’horizon.

  • « Vous voyez tout cela, c’est notre monde. C’est le monde Melida. Celui forgé par les forces Ena, dont nous sommes les gardiens. Tout ce que nous devons faire, c’est suivre l’ordre des choses. La Princesse doit faire son Sanadrá. Clarén, tu dois recevoir ton Kín. Il est prêt.
  • C’est vrai ? Demanda le Dauphin.
  • Oui, affirma Gretiél. Vidéh vit. Kalén, tu dois l’avoir vu, n’est-ce pas ?
  • Oui… je l’ai vu.
  • C’est vrai ?! S’exclama l’enfant.
  • Oui, Clarén, se rapprocha la doyenne. Et tu en auras besoin : mon chéri, il faudra que tu t’imposes et que tu changes l’ordre des choses lors du prochain Prèsti Nomén. Ton Peuple a besoin d’un Dauphin qui soit un Esser Melidé désormais. »

Clarén resta bouche bée. Kalén, lui, respirait fermement.

  • « Kalén, tu sais que cet enfant a un don, expliqua Gretiél. Tu sais qu’il a le pouvoir de devenir… (Elle hésita, par prudence, avant de prononcer ces mots, puis elle posa sa main sur le bras du jeune homme) l’Esser Límen dont nous aurons besoin. »

Tout le monde resta suspendu à ses lèvres. La vieille femme appuya un peu plus fort encore sa main sur l’épaule du jeune Esser.

  • « Kalén, tu es notre champion, le fleuron de notre art, la fierté de tout notre peuple. Ce garçon, ton souverain, a ce don. Les Nomén auront besoin de réunir toutes leurs forces. Et sa sœur aura besoin que son frère veille sur elle. Son père le sait…
  • Je comprends… se résigna Kalén. Je l’entraînerai.
  • Il ne pourra pas être déclaré, précisa Gretiél. Il faudra qu’il s’impose de lui-même au cours des jeux. Idéalement, pendant l’ultime épreuve du Fólkot.
  • C’est quoi le Fólkot ? S’enquit Victoria.
  • Le Fólkot est une course de slalom entre les arbres, suivant un parcours ancestral très précis, finissant au Gón, le Grand Portail, répondit la doyenne.
  • Et moi, qu’est-ce que je dois faire ? Essaya la vaillante jeune fille.
  • Toi ? Gretiél sourit. Toi, tu devras faire ce que toi seule peut faire : être ce qu’aucun Nomén ne peut être. Et si les choses tournent mal, peut-être… peut-être faudra-t-il que quelqu’un retourne dans le monde des Dóm… pour retrouver un de nos Peuples perdu depuis si longtemps, trop longtemps…
  • Les Edín Melida ? Questionna Kalén.
  • Les Edín Melida, confirma la doyenne.
  • Qui c’est les Edín Melida ? Interrogea Victoria.
  • Le Peuple des Ombres… répondit Kalén. Les Edín se sont sacrifiés au début des temps Ena en absorbant les forces Kán Ena (« Anti-Ena ») dont personne ne voulait. Ils ont pris le Comorá avec eux, et pour ça, ils ont été rejetés par tous les autres peuples Melida. Ils sont devenus un peuple errant, et personne ne sait ce qu’il est advenu d’eux.
  • Moi, je sais, justifia Gretiél. Et d’ailleurs, c’est assez évident.
  • C’est-à-dire ? S’étonna l’Esser Melidé.
  • Mais oui, ils sont partis chez les Dóm ! S’exclama la doyenne. Et entre-temps, ayant été obligés de passer près des montagnes du Palorén, ils ont échangé avec les Cerís Melida, le Peuple de Verre… et les Cerís y ont perdu leur âme. »

Au sortir de cette réunion au sommet, le petit groupe eut la sensation d’être tombé bien bas et qu’il leur faudra du courage, ne serait-ce que pour y voir plus clair. Clarén eut du mal à quitter la cabane de la doyenne. Avant de partir, elle se pencha vers lui et lui tendit un petit pain au Kedhó, qui lui réchauffa le cœur. Elle eut voulu pouvoir leur être d’un plus grand secours, cependant il serait bientôt temps pour elle d’abandonner ce peuple qu’elle aimait tant à son sort, et de se résigner à accepter un destin auquel elle avait déjà largement pris part.

La vieille femme ferma les yeux après leur départ. Elle resta penchée un moment puis respira avec toute l’amplitude qui lui était permise. Dans ce court instant de doute et de désespoir contenu, un petit oiseau Kailé se posa sur la rambarde devant elle. Il inscrit des virgules dans l’air de sa petite tête espiègle et contre toute attente, malgré tout le trouble dont la doyenne subissait les assauts, elle fut encore capable de lui sourire en retour. Elle réalisa dès lors que rien n’était encore perdu.

Les Nomén allaient devoir réapprendre à se battre.

Chapitre 7 – Esser Límen

Toute la vie, les faits et gestes d’un Esser Melidé convergeaient vers le même prisme des Apétien, les jeux organisés lors du Prèsti Nomén. Ces jeux étaient l’occasion de mettre à l’œuvre leur talent dans la transformation du Límedré et se concluaient par le chef-d’œuvre du Drén Waidé (la « Maîtrise de la Muraille »). Le Drén, cette défense Nomén, était ici déployé à des fins purement démonstratives et esthétiques, et montrait la fierté du savoir-faire Nomén. De nombreux représentants des autres Peuples étaient dès lors conviés à l’occasion de cette cérémonie présidant le Sanadrá, dont les plus proches voisins, les Sedlén et les Besilnón, mais également les Coromén Melida (le « Peuple Singe »), les Qeíl Melida (le « Peuple des Sources »), les Esticoí Melida (le « Peuple des Lucioles »), ou encore les Noínimen Melida (le « Peuple de toutes les Fleurs »).

Les spécialités des divers Peuples invités étaient représentées lors du Prèsti Nomén. Le Fólkot était ainsi celle des Wák, les Esser Melidé Nomén, qui passaient toute l’année à se perfectionner sur le terrain d’entraînement du Tapél Esseríd (la « compagnie de l’Esser »), découpé en espaces dédiés aux différentes disciplines représentées lors du Prèsti. Notamment, un parcours de cerceaux de plus en plus étroits permettait la préparation du Fólkot. Il y avait environ une centaine d’Esser chez les Nomén, et tous s’entraînaient au Tapél tous les jours.

Le petit Clarén n’avait mis les pieds là-bas qu’une fois, lors d’une visite faite avec le Roi. Cependant, il passait le plus clair de son temps à jouer en solitaire dans la forêt environnante. Il avait passé des heures à imiter le vol des oiseaux entre les arbres et à les dépasser. L’expression du Límedré chez ce garçon était naturelle, spontanée et hors-norme tout comme son caractère. Cela, seule Gretiél qui partageait la confidence de la forêt de manière sereine et détachée, avait su le voir clairement. Elle en tirait sa grande confiance en la capacité du Dauphin de devenir l’Esser Límen qui pourrait surpasser les pouvoirs de son Peuple.

Le jeune garçon avait toujours souri à Nendrís, sa nourrisse, lorsque celle-ci lui racontait l’histoire du légendaire Dosís, l’Esser Límen qui avait réussi à sauver les Nomén de l’invasion des Edín Melida, au début des Âges Ena. Esser Límen signifiait « Protecteur au-dessus ». C’était être un pur esthète des pouvoirs Esser, et avoir la capacité de les porter à leur plus haut degré d’incandescence.

Il y avait quatre éléments principaux dans les forces Ena : les Nón Ena, esprits de la terre, les Misén Ena, esprits du vent, les Rís Ena, esprits de l’eau, et les Tán Ena, esprits de la lumière. L’Esser Límen, lors d’un rituel sacré survenu qu’une seule fois dans l’histoire Melida, le Semádra (le « voir donné »), avait le pouvoir de faire de toute la communauté Melida (et non seulement des Nomén) des Sení dans un même acte de vision capable de révéler l’invisible, et ce de manière temporaire le temps du Drén Sema. Le Drén Sema (la « muraille-filet ») était le lien magique du Semádra, unissant les quatre éléments des forces Ena en manifestant le Tirán Ena, l’esprit créateur du feu bleu, le lien unique entre toutes les forces Ena. Il ne s’agissait pas seulement d’accorder les quatre éléments lors du Drén, mais de recréer par eux l’essence du monde Ena : la matière vivante de Dàna, le feu du Lédis.

Les Melida n’avaient plus eu accès au feu depuis le Tesín. Il y avait quelque chose dans l’air qui se réservait le pouvoir d’éteindre toute flamme naissante. Tout ce qui cuisait ou fumait (comme l’herbe de la pipe) en devait la cause à la pierre Két et aux graines de Kaét que la nature Ena mettait à la disposition de ses Peuples. L’Esser Límen avait le pouvoir de faire appel au feu par le feu, à renverser la hiérarchie du monde Ena : la partie invisible en devenait la force élémentaire et la seule chose qu’il était dès lors possible de voir. En attendant, l’embrasement était contenu au sein des force Ena.

L’annonce par Gretiél du destin du jeune Dauphin de devenir Esser Límen fut un grand choc pour celui-ci. Il en fut un également face au désir toujours exprimé par son nouvel entraîneur, Kalén, de pouvoir ardemment défendre son peuple. Alors que tous deux marchaient ensemble sur le tracé invisible et immémorial de la course Fólkot, à pied et à l’abri des regards, les images des contes de leur enfance leur revinrent sans cesse en mémoire. Ils concernaient le grand Dosís, l’Esser Límen qui sauva la première fois et définitivement les Nomén et les autres Melida de l’extinction. Ils avaient tous deux grandi avec ces images fantasmées de l’habileté suprême du plus grand des Melida qui plaça les Nomén en haut de la hiérarchie des Peuples Ena.

Leodé les suivait à la trace, passant d’arbre en arbre avant de rejoindre l’épaule du souverain. « Lève tes jambes », disait-il parfois à l’oreille du Dauphin dans son propre langage. Et le garçon faisait de son mieux pour suivre ces quelques conseils. Au fond, si le Taporác avait un caractère susceptible, il était profondément dévoué et attaché à son petit maître.

Ils prirent toute la matinée pour passer en revue les passages les plus difficiles de ce parcours dans l’ensemble déjà bien ardu.

  • « Ici, entre ces deux Veprí (jeunes arbres Vepricó), mit en garde Kalén avec la voix d’un frère prévenant des dangers véritables, je me suis fait prendre plusieurs fois en tenaille par deux adversaires. La meilleure solution est de prendre plus haut, parce qu’ensuite, le Cinéd (autre arbre Ena épais et riche en branchages) qu’il y a derrière s’écarte en haut et permet de passer plus facilement. Mais souviens-toi toujours, pour réussir cette course, il faudra que tu ailles le plus vite, mais pas trop près du sol. Alors reste concentré, et mange au moins six graines de Trepidél, une floraison de Kadís (fleur sauvage et éphémère dont l’épanouissement servait fréquemment d’étalon de mesure du temps chez les Nomén) avant la course. Elle démarre au Grand Portail et emprunte d’abord l’allée royale avant de se séparer, il faudra donc que tu te caches près de la forêt. Le mieux, ce serait que tu partes de la maison de Conél, le père de Narén. C’est la dernière du périmètre et elle se situe au même niveau que le Gón Nome (le Portail). Tu as compris ?
  • Oui », répondit Clarén, un peu intimidé devant Kalén qui avait toujours été son idole.

Celui-ci s’accroupit devant lui et plaça ses mains sur ses bras, le regardant droit dans les yeux.

  • « Clarén, dit-il avec un sentiment à fleur de peau de responsabilité et de soudaine gratitude, tu es mon souverain, et je te dois ma vie. Je suis à ton service, quoiqu’il arrive. Tout ce que je fais, c’est pour toi, ta sœur, pour notre peuple, et à cause de ce que Gretiél nous a dit. Peut-être qu’elle se trompe. Peut-être qu’en te lançant clandestinement dans cette course, cela ne fera que bouleverser complètement l’ordre des choses chez les Nomén et avec lui, l’équilibre si fragile de nos vies. Mais si le présage de Gretiél se réalise, et que les Nomén courent vraiment le risque de voir le Vád Melidé s’emparer de leurs forces vitales, alors… je veux bien croire que je peux faire de toi un grand Esser Melidé et qu’ensemble nous réussirons à faire face. »

Après ce serment, le jeune Esser se releva et poursuivit sa marche. Le Dauphin, lui, ne bougea pas.

  • « Kalén, sanglota-t-il, c’est trop dur… »

Son idole, auréolé d’une soudaine combattivité, revint vers lui avec encore plus de ferveur.

  • « Votre Altesse, mon Prince, jura-t-il, je vous promets que vous volerez aussi bien dans le Fólkot que pendant vos plus innocents Límedré. Non seulement vous avez la certitude, avec la bonne trajectoire, de gagner, mais en plus, vous serez la fierté de votre Peuple, d’avoir un Dauphin qui les honore, et les sauve du désespoir, quoiqu’il arrive… leur procure soudain un avenir en changeant leur quotidien, en renversant la règle… (Il avala sa salive dans l’émotion.) Tout ce que nous avons à faire, vous et moi, c’est nous préparer en secret, pour que votre soudaine apparition sur la scène tienne non pas du sacrilège, mais du miracle.
  • Kalén ?… émergea de sa petit bouche rebondie la voix du petit garçon.
  • Oui, votre Altesse ?
  • Tu veux bien continuer à ne pas me vouvoyer ? »

Kalén écarquilla un sourire ému et le serra dans ses bras.

  • « Bien sûr, accorda-t-il. Allez viens ! »

Et ils reprirent leur route.

Au Palais, Narén était retournée vers sa souveraine. Elle rejoint la Princesse qui manipulait du bout de ses doigts une étoffe de soie blanche, plongée dans un état de réflexion qui ne fut pas sans éveiller l’empathie de la jeune Pasà. Elle était venue avec Pyrís, dont le père confectionnait des bijoux à base de Nítk, un état de solidification de la matière fluide des Ena, et de Nesn, le limon du fleuve dont les vertus nourrissantes étaient nécessaires au maintien stable de cette matière première organique, minérale et magique.

  • « Votre Altesse, s’inclina le jeune Esser, voici pour vous ces perles Niesnón confectionnées à votre attention par mon père. Il me charge de ce message : il sait que le Sanadrá est une chose difficile et très exigeante pour un Séldin Nisé (âge Melida de la pré-adolescence signifiant « qui trouve le temps »), chez qui le Límedré est synonyme de liberté. Mais il assure parler au nom de tout votre peuple en disant qu’il se sent investi de la plus grande confiance en votre déjà très grande sagesse, et qu’il vous remercie pour votre choix exemplaire, qui montre à tous les Melida et aux Nomén combien le dévouement à son peuple est capable d’élever l’âme jusqu’à la responsabilité la plus haute. C’est ainsi avec le plus grand respect et le plus grand honneur que nous vous remettons cet humble présent. »

Les yeux bas vers le beau jeune homme aux yeux verts, posant sa main sur le sommet de son crâne recouvert de cheveux couleur d’épices poivrées, le regard de la Princesse se perdit dans un brumeux éclat et sa main resta suspendu dans l’air au-dessus de la tête du jeune Esser Melidé. Narén, devant ce temps marqué interminablement, s’inquiéta :

  • « Votre Altesse, vous allez bien ?
  • On me dit… commença cette dernière, que malgré l’interdiction formelle de nos lois et dans le plus grand secret, à la barbe du Roi et de la Reine… l’Esser Melidé Kalén entraîne mon frère à remporter la course du Fólkot, qui aura lieu à l’occasion de mon Sanadrá ? »

Pyrís releva la tête et lança un regard désorienté vers Narén qui s’intéressa aux motivations de la Princesse :

  • « Je désire seulement avoir votre opinion, répondit celle-ci. Est-ce que mon frère… à l’aide de Kalén, peut vraiment remporter cette course, sommet de la représentation de l’art des Esser, alors même que d’innombrables d’entre eux s’entraînent depuis des lunes à être les meilleurs qu’il leur est permis d’espérer être ?
  • La doyenne Fedís, Gretiél, le croit », affirma Narén.

Le regard d’Estherina demeura perdu.

  • « Et… est-ce que Kalén lui-même effectuera cette course ? S’enquit-elle.
  • Je… hésita la jeune Esser. Je l’ignore. Je pense que oui.
  • Et que pensez-vous qu’il adviendra si le Dauphin, de son jeune âge, bat notre meilleur Esser à la course ? Poursuivit la Princesse. Pyrís ?
  • Je ne sais pas, votre Altesse, balbutia ce dernier.
  • Ce sera la fin de Kalén en tant qu’Esser Melidé, trancha Estherina avant de retourner à son étoffe et de continuer avec un soupir. Notre plus grand Esser définitivement effacé devant le pouvoir de l’Esser Límen, c’est ce que Gretiél veut prouver au peuple Melida. Mon frère, lui, c’est un enfant… »

Narén se jeta à genou devant elle.

  • « Votre Altesse, argumenta-t-elle, de terribles évènements se préparent, et votre Père m’a désignée pour vous accompagner…
  • Mon Père… commença la jeune Estherina. Mon Père me préfère attachée à vous qu’à lui. Il a fui le temps où je me tenais suspendue à ses bras… Aujourd’hui, il s’empresse de charger ma Pasà de m’entraîner jusqu’au Sanadrá pour que je puisse défendre la dignité de mon peuple.
  • Votre Père vous aime, défendit la jeune Esser. Il veut vous protéger. S’il doit se sacrifier pour défendre notre Cité, qui prendra sa suite si…
  • Si mon frère devient Esser Límen et se refuse le droit de devenir Roi en passant son Sanadrá ? »

La Princesse essuya un Déndr de son œil gauche. Il était temps pour elle de considérer sa vie à l’âge Midré, saisie dans l’urgence des évènements.

  • « J’ai vu tout cela dans un rêve… murmura-t-elle dans un nouveau temps de réflexion. Narén, Pyrís, se leva-t-elle soudain, suivez-moi jusqu’au Tiers Bassin. »

Les deux Esser emboitèrent le pas à la Princesse et croisèrent Ficcí dans un couloir, à qui Estherina fit le signe de bien vouloir rester, avec une autorité désormais indéniablement légitime, là où il était. Passant par le Grand Hall pour rejoindre la Cour arrière, elle les mena jusqu’au Nomeí Dákt ( le « Bassin aux Étoiles »), à l’écart du personnel du Palais à travers un dédale de bosquets. Puis, une fois devant le point d’eau abrité dessous les branches unies d’Aligó opposés (les « arbres-toit »), elle se tourna vers eux.

  • « Le Conseil du Royaume et le Baniéln sont sur le pied de guerre depuis quelques lunes déjà, annonça-t-elle, dans le plus grand secret. Mon Père a déjà lu depuis ce temps-là l’activité anormale des étoiles et Erén a prouvé encore une fois ses qualités de conseiller du Roi. Tous deux ont pressé la jeune Dan Fedís, Edrís, de pourvoir mon frère ainsi que moi-même de nos Kín Ena. Aussi, je vous présente Daneí. »

Tout à coup, une bourrasque se leva et emporta une partie de l’eau du Bassin en se matérialisant dans un Glitaí, un être aux allures changeantes de cheval ailé et de félin effilé, qui ne demeura que pour complaire à la Princesse. En effet, il semblait évident que ce Misén Ena (« Esprit du Vent ») avait pour première tendance d’être libre comme l’air.

  • « Vous voyez, Gretiél n’est pas la seule à se tenir prête, conclut fermement la Princesse.
  • Votre Altesse, nous agissons tous selon vos ordres, ceux du Roi et de la Reine, s’empressa d’assurer Narén.
  • Je le sais, calma Estherina. Je n’ai moi-même aucune intention belliqueuse. Cela est contraire aux principes des Melida. Seulement sachez, et ma Mère partage ce point de vue. Elle m’encourage dans ce sens, que je ne suis pas et ne serai jamais amenée à être une Reine faible. Je suis jeune, et j’aborde l’âge Midré avec un regard clair. J’attends de vous votre plus complète obéissance, et votre plus fidèle dévouement. Parce que tandis que mon jeune frère sera occupé à sauver une part de l’âme de notre peuple, nous nous devrons d’en sauver l’autre.
  • Quelle est-elle, votre Altesse ? » Interrogea Pyrís en prêtant serment d’allégeance.

Estherina fut soudain prise à sourire avec la bienveillance de sa grande maturité, heureusement éprouvée par ses loyaux compagnons.

  • « Le monde Ena est une femme (Keí), mon cher Pyrís. Le monde est une femme. »

Pendant ce temps-là, seule accompagnée de Nín, Victoria était retournée dans les hauteurs voir Gretiél. Elle était désireuse d’en savoir plus sur elle-même et sur sa mère, sentant bien que la vieille femme avaient encore des choses à lui apprendre à ce sujet. Elle arriva à bout des marches en se laissant porter par le petit être qui évolua gracieusement entre les habitations perchées. Des enfants rirent de les voir passer, Victoria lança des signes dans l’air en retour, entre les passerelles suspendues grâce au miracle de l’ingéniosité Nomén.

  • « Ah, te revoilà… prédit presque instantanément la doyenne alors que Victoria passait le seuil de la terrasse.
  • Bonjour, dit timidement Victoria.
  • Grimpe, n’aies pas peur ! » L’invita la doyenne.

Victoria s’approcha doucement de la table où Gretiél était occupée à poser en ligne de petits glands.

  • « Assied-toi, ma petite », ajouta la vieille dame.

La petite prit la chaise en face d’elle et croisa ses bras sur le plateau de bois. Elle observa l’activité délicate de la doyenne avec curiosité. Celle-ci ne leva pas le regard sur elle tout de suite. Leurs deux visages s’opposaient dans la brise : la petite fille au visage percé d’yeux en amande si fraîchement ouverts à la vie, la vieille femme aux expressions mobiles changeant au rythme de ses doigts effilés, maigres d’âge. La doyenne, recouverte d’un châle brun en poils de châtaignes géantes Toné, adressa un sourire à Sondy et lui demanda :

  • « Sais-tu pourquoi il faut faire les choses, une à une, sans flancher ?
  • Non… »

Il y avait au-dessus de la lèvre supérieure de Victoria un léger duvet brun et celui-ci souleva la curiosité réciproque de la doyenne. Une perle de rosée s’y était déposée sur le chemin, car il avait plu ce matin-là, ou bien avait-ce été un reste de confiture d’Elithón ? La vieille dame fit un signe du doigt au-dessus de sa propre lèvre pour lui signifier qu’il fallait que l’enfant passât sa langue sur le fin tablier de ses narines. Aussi, peut-être était-ce de cela qu’il s’agissait : après tant de festins, les babines du chat sauvage Anít des forêts d’Anón se tâchent, et il faut bien qu’une grand-mère nous tienne le visage et passe le chiffon sur nos lèvres humides et joyeuses. Il y avait eu une place pour la jouissance aussi dans ce monde-là.

  • « Qu’est-ce que ça te fait d’être ici ? » Demanda Gretiél en suspendant son activité.

Victoria ne sut pas trop quoi répondre. Elle se contenta de hausser les épaules en laissant son regard regagner la disposition en ligne des petits glands aux teintes magenta.

  • « Tu sais ce que c’est ça ? » Glissa la vieille dame aux yeux ouverts.

La petite fit non de la tête.

  • « Ce sont des glands de Cinéd, des Nipté, expliqua Gretiél. On pourrait être tenté de les manger, mais ce sont des glands très amers que seule la terre digère. On s’en sert ici pour nos cultures. C’est un parfait engrais.
  • Gretiél ? Osa enfin Victoria.
  • Oui, ma petite ?
  • C’était qui ma mère ?
  • Une très belle Ión Melidé, sourit immédiatement la doyenne. Tu vois Ficcí et Leodé, ce sont des Taporác. Eh bien les Ión sont ceux qui aident les Anciens Conseillers décidant de renaître sous la forme d’un animal pour accompagner les enfants royaux à s’accommoder à leur nouveau mode de vie. Elle s’appelait Niéd. C’est elle qui a rééduqué Ficcí et Leodé notamment. C’était aussi une Esser Melidé. Elle savait jaillir comme une fontaine de Déndr. Le Roi l’appréciait beaucoup. Elle était enjouée et très vive. Ta maman, petite Sondy, a certainement dû te donner ce nom à cause d’une fontaine des jardins du Palais, le Sondé, dont elle adorait regarder tomber les mille et unes gouttes d’eau sur la surface de sa coupe. Toutefois, l’orthographe avec le y…
  • Et qu’est-ce qui s’est passé ? S’intéressa Victoria.
  • Eh bien… » Gretiél se pencha un peu vers elle. « Elle s’est enfuie. On ne l’a plus revue pendant des lunes. Et puis un jour, elle est revenue parmi nous… accompagnée d’un Dóm, avec qui elle voulait se lier. Elle voulait passer son Sanadrá.
  • Comment il s’appelait le Dóm ? Voulut savoir la jeune fille.
  • Il s’appelait Serge. Il était assez commun. Il nous ressemblait. Il était doux, sans vague, sans violence. Personne ne savait comment ta mère avait réussi à gagner l’autre côté, votre monde à vous, ni comment elle a pu en revenir avec lui. Il n’a pas posé de problème. Il était très curieux de notre monde, très ouvert, très cordial et timide en même temps. Ta mère a passé son Sanadrá… leur Délfide a été célébré… tu es née… et puis ils ont disparu. »

La vieille dame eut une moue peinée.

  • « C’est tout ce que je sais, ma petite, se lamenta-t-elle. Je suis désolée. Tout ce que je peux te dire de plus, c’est que j’avais fait naître Nín pour veiller sur elle avant son départ. Elle est venue me voir peu après en me disant qu’elle ne pourrait être heureuse ici en ayant vu ce qu’elle avait vu de l’autre côté. Elle disait que même si tout le monde était tout à fait gentil et agréable avec ce Dóm, elle savait bien qu’une fois reparti, ils l’oublieraient aussitôt. Elle connaissait bien son Peuple, et elle savait bien qu’il n’avait pas vraiment le pouvoir de s’attacher aux autres. Les Melida ont bien trop peur du déchirement. Les Sení par exemple, en étant frappé par le Tesín et en prenant leur fonction à part dans la société Melida, sont obligés d’abandonner une part de leurs obligations envers leur famille. On a vu des Melida s’anéantir eux-mêmes en ne supportant pas d’être privés des leurs… Il y a eu des moments difficiles. Même chez les Melida, les drames existent. »

Elle s’enfonça profondément dans le dossier de sa chaise avec ce constat :

  • « Nos Peuples, sur qui nous, Nomén, avons le devoir de veiller, si enjoués et bons soient-ils dans leur âme, sont des êtres fragiles. Ils s’empressent d’oublier tout ce qui pourrait être source de doute et de tourment. Nín est resté parmi nous, et par ses pouvoirs il a conservé la même mémoire qu’il s’apprêtait à effacer chez les autres. N’est restée qu’une histoire… l’histoire de Sondy, qui vit le jour ici et fut célébrée ici, de sa mère et du Dóm, et de leur disparition… Une histoire aussi loin d’une quelconque mémoire personnelle ou d’un quelconque souvenir qu’un mythe. Une histoire qui est devenue un mythe pour contenir la tentation de vouloir quitter le monde Melida pour gagner celui des Dóm Melidé, que certains pourraient être tentés de rejoindre… »

La doyenne essuya son front lisse et ridé à l’aide d’un chiffon en coton de fleur Nedeín.

  • « Tu penses à tes parents des fois ? Vagabonda son discours, devant Victoria qui semblait soucieuse et qui répondit non de la tête.
  • Pour moi, ma maman c’est Sœur Maryse, dit-elle.
  • Qui est Sœur Maryse ? Questionna Gretiél, tout en ayant une vague idée de qui cela pouvait être.
  • Sœur Maryse c’est ma tutrice, expliqua la jeune fille avant de lui retourner une autre question : C’est qui les Cerís Melida ? »

Gretiél délibéra un temps avant de répondre. Alors elle prit l’air de quelqu’un dont les explications ne pourraient jamais être assez proches de la réalité.

  • « Les Cerís Melida, ça veut dire « Peuple de Verre ». Ils habitent à l’autre extrémité d’Anón, aux alentours d’une chaîne de montagnes appelée Palorén, dans la région d’Anón Enok. Ils ont, comme les Edín, eu très peu de chance, en partie parce que ces deux Peuples ont partagé, pendant relativement peu de temps, le même territoire et qu’ils furent jadis très proches. Les Edín ont disparu et les Cerís ont nourris un sentiment puissant de rancœur vis-à-vis de Dàna et du Tesín.
  • Ils sont méchants ? Interrogea Victoria.
  • Ce n’est pas qu’ils sont méchants, contredit la doyenne. Ils sont juste très malheureux. Chez eux, le Límedré les change en une substance liquide argentée qu’on appelle le Leyén. Puis à l’âge Midré, le Tesín les transforme en verre sous l’effet de la violence. C’est un peuple très fragile et très isolé, avec qui nous autres Melida avons très peu de contact. Leur Reine, Zaràl, a perdu son enfant alors que celui-ci passait son Sanadrá, qui chez eux s’appelle l’Áben Cerién, le « devenir verre ». C’est un rituel très difficile et cruel, plus difficile que chez nous. Il a lieu lors des nuits de Tendrís, qui veut dire la « neige grise », car chez eux il neige tous les Gnayé, les cycles d’échange entre les double soleils et les double lunes, quand lunes et soleils sont alternés le temps d’un crépuscule. C’est-à-dire environ tous les sept mois, je pense. Ils doivent disperser leur Leyén dans le froid et laisser la fonte de la neige accomplir leur transformation. Beaucoup sont ceux qui n’y arrivent pas et ne reviennent jamais. L’Áben Cerién ne garde que les plus forts des Cerís Melida. Non, non, c’est très dur. Ils évitent le plus possible le contact avec les autres Melida, de peur que la différence entre leur mode de vie aride et la relative quiétude des autres peuple ne soit trop difficile à supporter et ne provoque un drame qui leur coûterait rapidement la vie. La souffrance est une chose violente… et les Cerís souffrent énormément. Ils cassent comme du verre, ou de la glace.
  • Et on ne peut pas les aider ? Demanda l’orpheline.
  • Non, ma chérie, on ne peut pas, s’attrista Gretiél. La seule qui pourrait les aider, c’est Dàna. Mais Dàna a déjà donné leur chance à tous les peuples Melida, et ceux-ci l’ont gâchée. Et nous voici, les Peuples les plus pacifiques qu’il soit jamais donné de rencontrer… et cette paix imposée par un enchantement magique est sur le point de disparaître. Qui sait dans quelle panique, dans quel chaos notre monde sera plongé ? Serai-je jamais là pour le voir ? Je ne sais. Sais-tu comment meurent les Melida ? » Victoria fit signe que non. « Chaque Peuple a sa façon. Mais lorsqu’un Nomén par exemple décide qu’il est temps pour lui de finir son chemin, il fait appel à un Sení qui va présider un rituel appelé le Cínedré, le « rendre aux étoiles », qui est porté par toute la communauté lors des nuits de Cálome, qui veut dire « attendre ». Et alors le corps de celui qui part se transforme entièrement en étoiles, et ces étoiles nous attendent, nous qui restons, là-haut dans le Cenís. »

Le regard des deux femmes s’éleva dans le ciel bleu, dessous lequel quantité d’arbres qui n’arrivaient pas à la cime du Vepricó de Gretiél étendaient leurs ramages verdoyants.

  • « Pourquoi la mère d’Estherina elle habite si loin d’elle ? » S’enquit soudain Victoria.

Cette question attrista profondément la vieille femme, qui répondit avec cette même sorte de bonté mélancolique que la Princesse.

  • « Parce que la Reine, de part sa fonction, est Sení, et que les Sení abandonnent une part de leurs droits sur leurs enfants pour se résoudre à payer leur dette envers eux-mêmes. La Reine, elle, doit payer la dette de tout son Peuple envers le monde Ena, en regard du Tesín et du jugement de Dàna sur les agissements passés des Melida. Être Roi, c’est gouverner un Royaume et prêter attention aux étoiles. Être Reine Nomén, c’est être Mère de tous les Peuples et Gardienne du devoir sacré de toujours respecter le Tesín, l’enchantement originel qui nous donna le pouvoir du Límedré, le pouvoir de vivre et de profiter pleinement des vertus d’Anón. » Ses yeux se perdirent dans l’immensité du monde sur lequel donnait sa maison. « Le Tesín et les forces Ena, voilà les deux seules choses qui doivent résonner dans l’esprit des Melida. C’est notre devoir, auquel nous devons le pouvoir de vivre en cette terre riche et vertueuse. Le reste est une chance, et nous ne devons jamais l’oublier. »

Puis, son visage se leva de nouveau vers le ciel, les paupières écartées et la bouche entrouverte dans un moment de courte suffocation, émue plus que Nomén doit l’être.

  • « Je prie pour que mon rêve… Esser Límen… Clarén… On prend de tels risques… ne pas me tromper… »

La vieille femme sortit enfin de cette vision, de cette sorte de cauchemar, passablement éprouvée. Le chapeau tressé de Jalondí qu’elle portait tomba à côté d’elle. Aussi, elle allait s’en remettre à sa distraction, sans faiblir. Non, sans flancher.

  • « N’oublie jamais, Sondy, finit-elle. Qui qu’on soit dans cette vie, on ne mérite de vivre que si l’on sert aussi autre que soi-même. Le reste ne tient que de la chance, et nous ne pouvons laisser notre vie ne tenir qu’à de la chance. »

Et la vieille femme qu’elle était se remit à aligner avec une patience inébranlable, pour retrouver la paix qui était le sens de la vie de tous les Melida, ses petits glands de Cinéd en ligne les uns aux côtés des autres le long de la table. Ils s’y présentaient pour diviser le temps en épisodes et rêver aux vertiges de la mémoire, à la bonne grâce du monde Ena.

Chapitre 8 – L’offrande de Zaràl

Rapidement, le jour d’ouverture du Prèsti Nomén arriva. La veille, le Roi Ladreí désira s’adresser à son Peuple. Au Portail du Palais, il fut soulevé de terre par son Kín Ena, Nenoí, et sa voix porta dans toutes les failles entre et dans les arbres qui écoutaient. Il dit :

« Mes amis, demain est un grand jour pour nous tous. Demain commence le Prèsti Nomén célébrant le Sanadrá de ma fille, la Princesse Estherina. Tous connaissez mon amour pour mon Peuple, et je sais que votre confiance est toujours vive et présente. »

Il désigna ses deux enfants qui se tenaient dans l’assemblée royale avec Erén, Dokà, et les autres membres du Conseil Baténit. Narén aussi était debout près d’Estherina. Elle observa la scène avec une certaine appréhension. Le Roi saurait-il masquer à son Peuple les menaces qui pesaient sur lui ? Dévoilerait-il cette crainte ? Victoria, qui était également présente, se demandait si tout allait finir par imploser dans ce monde si calme, et pourtant dans un état de tension critique.

« Je vous sais impatients, poursuit-il. Et je suis impatient aussi. Mes enfants sont appelés à me remplacer un jour, comme il l’a toujours été. Vous vous demandez sans doute pourquoi… ce Sanadrá vient si tôt… »

Tous ceux qui savaient de quoi il s’agissait vraiment retinrent leur souffle. Le Roi se pencha en s’appuyant sur la rambarde tapissée de mousse que l’esprit de la terre Nenoí avait dressée devant lui pour le soutenir. Il semblait que le vieux Ladreí avait perdu le poids des choses. Oh oui, le vieux Ladreí était fatigué, fatigué de veiller sur ce monde, fatigué de dresser ses yeux vers les étoiles.

« Mes amis, je veux vous parler franchement, car nous nous connaissons bien vous et moi : je suis un Roi fatigué. La Reine Riva, ma compagne, est fatiguée également. Je comprends maintenant mon Père et ma Mère qui me disaient : être monarque, c’est vivre dix vies en une s’il y a dix habitants dans votre ville. Vous êtes nombreux à être Nomén. Plus nombreux encore à être Melida. Demain, nous accueillerons nos amis des autres Peuples de tous les coins d’Anón la Grande, ce grand pays du monde Ena. Nous les accueillerons dans un esprit de fête car telle est l’occasion. Demain, nous allons fêter. Nous allons fêter le devenir Midré de ma petite fille, que vous connaissez tous et chérissez. Et je sais que cela sera juste, au fond de mon cœur, que cela sera comme elle l’a elle-même souhaité. Ma fille, voyez-vous, s’inquiète pour moi et mon grand âge. Il est vrai que les enfants de Ladreí et de Riva sont arrivés bien tard hors du Délfide, parce que le règne de mes parents fut long et prospère. Ainsi, j’espère à nouveau vous promettre un avenir prospère… et une vie longue et heureuse. Merci à vous d’être là. »

Et tout le monde se recueillit dans un temps de silence, celui de la traditionnelle chute de pollens du Gríma, un arbre fruitier poussant sur un balcon du Palais depuis des générations. Tout le monde attendit le secouement rituel de l’arbre et sa pluie de légères touffes de filaments blancs. Mais rien ne vint. Le Deít chargé de remuer doucement l’arbre avait beau retenter plusieurs fois l’expérience, celui-ci ne voulait délivrer aucun pollen.

Une rumeur parcourut la foule et il en eut fallu de peu pour que celle-ci ne panique si l’arbre ne s’était mis soudain, de lui-même, à relâcher un seul pétale hors du sein de sa fertilité. Tous les regards furent suspendus à son flottement dans l’air, puis il se mit à briller en sifflant légèrement, avant de se transformer en un filet de force Ena qui glissa de son point élevé jusqu’au sol. Tout le monde s’écarta. Le pollen s’était transformé en un Kín Ena, muet comme tout Kín, et semblable à Nín en tout point.

Il ne bougea pas pendant un moment, puis il fondit et s’infiltra dans la terre.

  • « Mes amis, conclut calmement Ladreí, le monde et les forces Ena sont avec nous. Ne les décevons pas. »

Après ça, il y eut une minute arbitraire de silence et tout le monde rentra chez soi, quelque peu dubitatif. C’était le soir et tous les préparatifs étaient terminés pour accueillir le lendemain même les autres Melida invités. Les maisons étaient toutes garnies et reliées entre elles, à toutes altitudes, de guirlandes de fleurs poussées par les arbres eux-mêmes, toutes plus belles les unes que les autres. Toute la Cité Nomén était fleurie et des points d’animation avaient été installés devant les échoppes adossées au mur des maisons ou au pied des arbres en aplomb desquels les artisans avaient élu domicile.

Le rythme de vie ici s’était accommodé à l’idée qu’il leur faudrait accueillir pendant toute cette période des familles entières, qui devraient loger dans les alentours. On avait ainsi bâti des villages autour du terrain de jeu du Tapél Esseríd, ici transformé en une arène gigantesque autant qu’éphémère, où pourraient se dérouler les manifestations diverses des représentants athlétiques des nombreux Peuples Melida.

Victoria parcourait ces rues illuminées de lucioles Dendría semblables à des libellules. Soudain, elle repensa aux mots d’Alain, le fossoyeur, qu’elle avait jusque là oublié tout comme une part de sa vie d’ardoisienne.

  • « Comment on dit ‘libellule’ chez vous ? Demanda-t-elle à Dokà alors qu’ils suivaient l’assemblée royale jusqu’à la Cour du Palais, où un dîner nocturne avait été organisé à la faveur des étoiles.
  • On dirait Mafaí », répondit le gardien.

Le Roi passa près d’eux et Victoria ne put s’empêcher de ressentir la même intimidation que lorsqu’elle l’avait vu la première fois, sur le lac, lors d’une nuit similaire, calme et silencieuse… Seule la brise chuchotait le nom des convives, et la nature se taisait. A droite de cette étendue dégagée de terre, si bien garnie d’allées sauvages, émergeait la montagne du sein de laquelle les fondations du Château prenaient suite. En sortant de ce dernier pour s’aventurer dans la Cour extérieure, on quittait aussi la montagne, et celle-ci semblait nous dominer et nous protéger, nous couvrir de tout ce qui au-delà représentait l’inconnu, la prévention ou le danger.

Le Roi s’arrêta et se retourna vers la jeune fille. Il portait un léger sourire figé et l’observa comme on s’apprête à faire face à la mort, avec quelque chose de tordu dans la commissure des lèvres. Puis il lui fit la révérence doucement.

  • « Sondy, reprit-il tout bas, vous étiez notre hôte en tant que Victoria. Le Sanadrá de ma fille approchant et vous voyant vous entendre si bien, permettez que, Dóm ou pas Dóm, je vous considère comme une Nomén à part entière. »

Sans un mot de plus, il se redressa avec le même sourire affecté et s’en retourna vers la table dressée à l’occasion sur un sol de terre blanche. Le repas serait sans histoire digne d’être évoquée au titre de drame. Seul un sentiment latent de préoccupation mit un terme aux élans susceptibles de rompre le silence attentif de deux augurales lunes.

Victoria fut réveillée le lendemain par une musique dans l’air, vive et alanguie, qui ne ressemblait à rien de ce qu’elle avait entendu jusqu’ici parmi les Nomén. Cela venait de dehors. La journée promettait d’être ensoleillée : les Melida arrivaient. Nín sortit de dessous le lit et la poussa à aller se laver et s’habiller. Elle retrouva la Princesse à l’étage près de l’escalier. Cette dernière l’invita à venir prendre le petit-déjeuner avec elle.

  • « Rien n’est organisé strictement. Il y a très peu de protocole dans l’arrivée des autres Melida. Chacun entre comme il veut, s’installe dans le village qui a été préparé pour lui aux abords de la Cité et est libre de visiter la ville comme il l’entend, de profiter des canaux, de la forêt, de faire des rencontres. Les premiers jours du Prèsti ressemblent à une foire. C’est gai et c’est sans rigueur. On est tous là pour se faire du bien et pour voir la vie que nous menons du bon côté, le côté le plus joyeux. Plus personne ne pense à l’événement d’hier soir déjà. C’est déjà de l’histoire ancienne. Voilà, j’ai fait préparer une table pour nous deux dans le jardin. »

La petite table ronde, sur laquelle trônait un vase couleur crème empli de fleurs diverses, les attendait au milieu des plantes préférées de la Princesse. Elle passa son doigt dans le même Trepidél qu’elle lui avait montré la première fois et en tira le même scarabée Ténk qui s’y était trouvé, lequel était maintenant devenu rouge comme la braise. Il tenait sur le coussin de son index et ne semblait pas vouloir bouger.

  • « Tu vois, nous avons toute une variété d’insectes dont il me serait impossible de te nommer tous les spécimens. Mais celui-ci est de loin le plus noble. Vois-tu, il est en ce moment en train de mourir, après avoir fécondé un autre plant de cette même fleur, il revient lui dire qu’il a effectué sa tâche, et il meurt, dans le matin, au levé du deuxième soleil. Voilà… tu vois, il est mort maintenant. »

L’insecte momifié tenait immobile sur son petit doigt au bord potelé. Cela fit de la peine à Victoria presque autant qu’elle se voyait fascinée par la grande connaissance que la Princesse avait de son environnement.

  • « Dans la nature, le Trepidél le laisse glisser en relâchant sa langue, ce qu’on appelle le Cadíl et que vous autres appelez, je crois, le labelle, Nín saurait mieux que moi… le Ténk tombe à terre et se dissout dans l’humus de la forêt… aussi on dit que c’est pour ça que les Trepidél poussent en ligne les uns à côté des autres, comme les glands de Cinéd qu’on apprend aux enfants à disposer ensemble sur une table ou par terre pour jouer… parce que le sacrifice amoureux que l’insecte fait à la progéniture de la plante… retombe toujours au pied de son origine : les petits Ténk naissent toujours au lieu de mort de leurs ancêtres, près des grandes haies de Trepidél. On dit qu’un jour ou l’autre, ces grandes haies finiront par se rejoindre, là-bas dans la forêt d’Anón, et qu’alors de voir ça serait le plus beau jour de la vie d’un scarabée Ténk, car il verrait toute sa famille réunie autour d’une seule mission, d’un seul sens à sa vie : procréer une nature plus vaste que lui-même. »

La Princesse déposa l’insecte au pied de sa plante puis trempa délicatement un morceau de pain Nosté dans sa tasse de Khatieó, une spécialité du Peuple Héslo Melida, le Peuple-Barque. Celui-ci avait justement débarqué le matin même avant les Dreinít Melida, le Peuple-Oreille, peuple musicien par excellence dont Victoria avait entendu les chants vertigineux et étranges à son réveil. Elle porta le pain imbibé à sa petite bouche soignée de baume à lèvre à base de poudre rouge, en partie issue des carapaces de Ténk peuplant le cimetière vivant de son jardin.

  • « La carapace reste toujours au sol, comme un coquillage sur le bord de la plage. Nous le broyons et nous le mélangeons à de la roche de Reíit, qui est friable et huileuse. Puis nous parfumons l’ensemble avec du nectar de Trepidél raffiné par ce petit insecte que tu vois là, l’Ilubé, comme du miel…
  • Vous avez la mer ici ? L’interpela Victoria.
  • Non, pas ici, mais loin, à la toute fin du monde Ena, il y a la mer. Une mer infinie, où se jette le fleuve Ládne, répondit la jeune souveraine. Les enfants royaux sont… baptisés dans le fleuve. Immergés dans le courant, ils doivent y survivre. Telle est la devise des Nomén et des Melida tout entier. Mange donc avant que cela ne soit froid.
  • Oui oui… » accorda la petite Victoria.

Estherina posa la cuillère qu’elle avait portée à ses lèvres sur la table en pierre veinée de Renaíl. Elle sourit à la petite Victoria qui laissait fondre le pain rond dans sa bouche comme un sucre sur l’eau tiède.

  • « Je t’aime bien, dit la Princesse. On voit bien que tu ne viens pas de ce monde. Les choses vont tout seul quand je te les dis…
  • Tu as peur ? Demanda Victoria, touchée par la confidence de sa consœur.
  • … Peur de quoi ? Si c’est du Sanadrá que tu parles, non. Je me suis préparée toute ma vie à le passer. J’ai peur pour mon père. J’ai peur pour mon peuple. J’ai peur de ne pas être à la hauteur. Mais je n’ai pas peur de m’évanouir dans le Sanadrá et d’y laisser ma jeunesse. Ma franchise te gêne-t-elle ? »

« Non », fit Victoria de la tête. Estherina sourit. Le jeune orpheline sourit doucement en retour. La Princesse et elle étaient donc devenues amies.

La journée fut agréable pour tout le monde. Les Peuples Melida mobilisés entrèrent au goutte à goutte et emplirent la Cité. Dans les allées bondées, Victoria et Nín se glissèrent parmi la foule enthousiaste, accompagnés sous l’insistance d’Estherina par leur fidèle guide Dokà. De nombreuses connaissances se retrouvaient, se saluaient et s’enserraient dans de cordiales embrassades. Les Melida, entre eux, étaient chaleureusement accueillis. Notamment, les Besilnón étaient déjà là et suscitaient des éclats d’admiration auprès des enfants. Se changeant en feuilles volantes, ils ne manquaient jamais d’attirer des nuées d’oiseaux tournoyant autour du ballet ainsi orchestré.

Les Pailmfídé Melida, le peuple pâtissier, avait apporté avec lui une immense tablée de spécialités à base de farine de Xnaí, une céréale en forme de lune au goût citronné. Tout le monde et bien entendu les enfants de tous les Melida s’attroupaient pour goûter à ces délices. Trempées dans un vin de Viduché, certaines préparations fortement convoitées à base de graines d’Elithón avaient le pouvoir de délivrer des saveurs variant dans le temps de sa lente et moelleuse fonte dans la bouche. Au terme de celle-ci ne restait plus sur la langue qu’une fleur ouverte de Grideíl dont les étamines étaient sucrés d’un miel sauvage et fier, tandis que les pistils venaient piquer le palet de ses tonalités acidulées.

Toute la richesse du monde Melida se retrouvait ainsi tranquillement représentée dans un étalage foisonnant, libre et sans contrainte. Aux abords des innombrables villages disposés en constellations autour de la Cité se trouvaient également des points de rendez-vous où les Peuples ainsi réunis pouvaient présenter leurs talents et leur savoir-faire, leur différence accomplie. Victoria comprit quelque chose d’important en contemplant cette variété unique d’identités plurielles. C’était de la sauvegarde de tout cela que s’inquiétait la Princesse, quitte à prendre sur ses frêles épaules la charge de ce monde aux horizons si vastes, aux couleurs si vibrantes, en paix. Oui, peut-être la paix coûtait-elle un enchantement et le sacrifice d’une jeunesse virevoltante. Peut-être bien que la concorde nécessitait l’apprentissage dès la naissance d’une telle discipline, irrémédiable par-dessus le marché. Peut-être la possibilité d’un choix était un leurre auquel la paix ne pouvait souscrire, se dit-elle avec ses propres mots… Et pourtant, ces êtres-là étaient aussi esclaves, et il en allait de leur châtiment d’être si paisibles. Leur tranquillité et leur sérénité étaient leur fardeau, et ils devaient demeurer responsables de leur effort pour y souscrire eux-mêmes. Tel était l’accord passé avec Dàna et les forces Ena : un pacte de non-agression mutuelle, une sainte admiration et respect envers cette nature luxuriante et incoercible.

La jeune orpheline eut un irrépressible mouvement d’empathie pour ces gens et pour la Princesse. Elle se demanda soudain où pouvait bien être Clarén. Poursuivait-il toujours son entraînement avec Kalén ? Elle prit congé de Dokà en le remerciant pour toutes les explications qu’il avait pu lui donner au sujet des diverses congrégations Melida qui continuaient d’affluer. Puis elle demanda secrètement à Nín de la mener jusqu’au à l’endroit où le Dauphin pouvait se trouver. Elle avait en effet pris définitivement l’habitude de lier avec le petit être la relation originellement conçue avec ce dernier. Nín était son Kín Ena et elle commençait à se faire à l’idée qu’elle était dans ce monde-là une tout autre personne, qu’elle était Sondy, la Nomén perdue chez les Dóm : elle-même peut-être enfin. N’être pas soumise au Tesín représentait certes l’inconvénient pour elle de n’être pas tout à fait incluse dans le rythme de vie des Melida, mais cela lui offrait l’avantage de demeurer témoin oculaire de tout cela, tout en conservant son propre point de vue, non réprimé par l’imposant sortilège.

Nín la guida jusqu’au canal qu’ils traversèrent et en pénétrant plus profondément dans Derís Anón, ils croisèrent çà et là de nombreux Melida admiratifs et comblés, en balade dans la forêt. Quelques Dakól Melida, le « Peuple-Roseau », flânaient. Ces formidables acrobates dont le corps des Sidré devenait quasi-incontrôlable d’élasticité mais qu’ils avaient appris à dompter, jonglaient entre les arbres dans de grandioses arabesques, infatigables lorsqu’il s’agissait de valdinguer. Il fallait aller plus profond dans le « Bandeau d’Anón » pour retrouver le Dauphin et son entraîneur, jusqu’à s’aventurer dans Anón elle-même, espace sacré où les Melida ne se perdaient jamais sans avoir une bonne raison pour le faire. Et une bonne raison Melida était toujours présidée par la tradition et par le rituel. C’était ainsi clandestinement que Clarén s’exerçait dans la poitrine du monde Ena, sous l’œil vif et bienveillant de Kalén.

L’atmosphère dans Anón était étrange. Il planait dans l’air comme une impression étirée de pesanteur, tellement exacerbée qu’elle mettait tous les sens en éveil. Tout, chaque parcelle de l’air dans l’antre de ce monde semblait animée d’une vie propre. Les poussières elles-mêmes, révélées dans les percées de lumière à travers la chevelure des arbres, semblaient en fait de petites fées pressées de se dérober devant le visage de la jeune fille. Victoria regardait tout autour d’elle et veillait à ne rien oublier de cette énigmatique nature. Puis un bruit alerta son petit compagnon. Ils restèrent un instant sur le qui-vive. Mais fausse alerte, ce n’était qu’une biche, ou plutôt un Hiróh, animal majestueux tacheté aux mêmes couleurs exotiques qu’un colibri. Victoria se laissa prendre d’admiration. L’animal leva la tête vers eux avant de s’écarter lentement. Oui, avec une lenteur surnaturelle. Le temps s’était arrêté ici-bas. Ils pénétraient dans un autre monde à l’intérieur du monde. Ici, tout était plus lourd et dense. C’était comme marcher dans un bassin rempli d’eau. Tant que l’on continue de marcher, on n’a pas tant l’impression de suffoquer à la noyade, mais si on se laisse saisir par la force latente dormant dans cet épiderme végétal du monde Ena, aux arbres tous plus immenses les uns que les autres, on sentait qu’elle était prête à vous avaler. Anón jamais ne vous rend à la lumière qui vous égare en son sein. Il était sûr que si le Prince s’entraînait ici, c’était pour cette raison, pour cette difficulté même qui décuple le possible.

  • « Gát ! (Maintenant !) » Entendit tout à coup Victoria, au loin dans la forêt.

Elle marcha encore quelques minutes à la suite du petit être. Puis entre deux arbres, à une bonne centaine de mètres, une fusée de Déndr traversa son champ de vision. À chaque appel de Kalén, le Dauphin effectuait un aller-retour fulgurant entre deux points scrupuleusement choisis par l’entraîneur, qui comportaient un obstacle à éviter. Dans son sillage, chose qui impressionna grandement Victoria, Clarén laissait un halo de lumière de la même teinte violacée que celle qu’elle avait vu dans le puits Lón, la nuit où elle avait suivi le Roi dans la forêt.

Nín émit un doux sifflement qui alerta Kalén et lui signala leur présence. Celui-ci s’avança vers eux à travers les fougères Etalá.

  • « Sondy ? S’étonna l’Esser Melidé, car sous l’effet des pouvoirs d’Anón, Victoria paraissait sensiblement différente. Qu’est-ce que tu fais là ?
  • Je suis venu voir où vous étiez… hésita la jeune fille.
  • Ce n’est pas prudent, répondit Kalén embarrassé. Vous n’avez rencontré personne sur votre chemin ?
  • Non, fit Victoria en secouant la tête. Oh si ! On a juste croisé une biche.
  • Quoi ? Réagit le jeune homme. Une biche ? Un Hakóh ?… On n’en voit jamais par ici, seuls les Jénes, nos chasseurs, parviennent à en voir pour les rites d’échange, et même pour ça, ils doivent aller jusqu’aux montagnes d’Anón Enok. Le Hakóh est coursier des Cerís…
  • Et les Jénes ne tirent pas une flèche, surgit une voix inconnue.
  • Kalén ! »

Cette exclamation de stupeur était venue de Clarén, qui obligea Leodé à gagner l’arbre le plus proche. L’Esser se retourna dans une bouffée de papillons. Un homme se tenait là qui avait prononcé cette première phrase sans s’annoncer. Il était vêtu d’un seul vêtement court en peau du Hakóh sacré et avait le torse nu. Ses cheveux étaient longs comme son visage anguleux, lisses comme la cascade et noirs comme la pierre de Madást. Ses yeux, eux, étaient légèrement vitreux comme s’ils avaient été aveugles. Il se tenait droit et respirait plus lentement encore que tous les Melida que Victoria avait rencontrés jusqu’ici.

  • « Vitàl… reconnut Kalén, partageant ainsi la stupeur du Dauphin qui était venu se réfugier dans ses jambes avec Victoria.
  • Toujours, répondit laconiquement l’autre homme.
  • Qu’est-ce que tu… voulut savoir le jeune Esser.
  • La sœur de votre Reine, Zaràl, vous prie de bien vouloir lui rendre une visite, le coupa le mystérieux personnage qui se tenait là sans bouger.
  • C’est impossible, rejeta Kalén en alerte. Nous ne pouvons nous absenter ainsi en plein Prèsti pour aller si loin.
  • Et pourtant vous êtes ici, continua platement l’homme, et non là-bas. Zaràl sait pourquoi. Et parce que vous avez des obligations envers le Peuple Cerís…
  • Nous n’avons aucune obligation envers les Cerís, qui ont fait leur choix », s’offusqua le jeune homme dans un grésillement de Déndr.

L’homme était donc un Cerís Melida… Victoria ouvrit de grands yeux sur cette silhouette hypnotique. Elle rencontrait enfin un membre de ce Peuple si controversé. Toutes les parts de cet être semblaient agitées d’un magnétisme sensible qui rentrait en résonance avec l’atmosphère de la forêt, polarisant tous les sens de nos compagnons vers ses poings magnifiques et acérés. Il fut catégorique et glacial.

  • « Vous avez toutes les obligations envers le Peuple Cerís Melida, parce que la Reine Riva est de sang mélangé Nomén et Cerís, parce que le premier Esser Límen était de sang mélangé Nomén et Cerís, et que nous avons cédé notre part de votre Royaume pour fournir un objet de crainte à tous vos Peuples Melida. (Il semblait s’adresser à Victoria.) Ainsi ils restent chez eux. Nous sommes la limite de votre monde. Et nous avons les mêmes intérêts. Nous voulons vivre et exister. Zaràl voit, dans le miroir de son âme, la même chose obscure que Riva dans son antre au cœur de la forêt d’Anón. Zaràl sait, et elle veut rencontrer le Dauphin qui prétend au statut d’Esser Límen. Parce que le Dauphin des Nomén est aussi le Dauphin des Cerís. Sans union des Nomén et des Cerís, le précieux équilibre ne sera plus rien. Si vous nous refusez ce peu de reconnaissance que vous devez à vos parias, ne comptez pas sur nous pour vous aider en dernier recours. Pour sauver votre monde, nous n’avons pas peur de mourir, et nous n’avons pas de Peuples asservis à perdre sous notre domination. De plus, Zaràl est curieuse de rencontrer Sondy. »

Victoria, se sentant visée, serra son cœur dans sa poitrine. Kalén ne répondit rien tout de suite. Il sembla délibérer à toute vitesse.

  • « Nous serons de retour chez nous au coucher du soleil, donna-t-il enfin pour condition. Et Nín sera envoyé comme messager au Roi.
  • C’est entendu, confirma le guerrier Cerís. Nous passerons par le Víad. »

Alors que Vitàl les invitait à le suivre, Kalén saisit brusquement Victoria par le bras et chuchota vivement à son oreille avant de la regarder droit dans les yeux :

  • « Pas de bêtise et aucun écart. Seuls les Cerís ont le pouvoir de tuer. »

Un peu plus tard, le Roi, s’étonnant de ne trouver Clarén nulle part, s’entretint avec son conseiller Erén. L’inquiétude grandissait alors même que le Prèsti Nomén d’Estherina s’annonçait comme un des plus réussis.

  • « Vous connaissez le Dauphin, votre Altesse, rationalisa le Conseiller, toujours à vagabonder dans les bois. S’il ne revient pas avant la nuit…
  • Et Leodé ? Vérifia le Roi. Leodé n’est pas parti avec lui ?
  • Leodé non plus n’est pas là, alors je suppose qu’ils sont ensemble. Votre Altesse, tout Derís Anón est rempli de Melida des quatre coins du monde. Je ne pense pas qu’il y risque quoique ce soit.
  • Derís Anón… s’arrêta soudain Ladreí.
  • À quoi pensez-vous, votre Altesse ?
  • Quel idiot j’ai été… »

C’est à ce moment-là que Nín entra par la fenêtre et roula lentement vers eux.

  • « Ne me dit rien, Nín… le pria le Roi le dos tourné. Le Dauphin est dans Anón ?
  • Non, votre Altesse, corrigea Erén qui percevait les transformation du Kín Ena, le Dauphin part vers Anón Enok, accompagné de Leodé, Kalén, de la jeune Dóm… » Il tourna la tête vers son Roi avec inquiétude : « et de Vitàl. »

Le cœur du Roi parut s’arrêter. Il fut saisi à la poitrine.

  • « Vitàl ?
  • Oui, votre Altesse, confirma Erén. Sous la convocation de Zaràl.
  • C’est une catastrophe, se lamenta Ladreí.
  • … Ou bien… hésita le Conseiller.
  • Ou bien, Erén ? Le Roi empoigna doucement son ami par les avant-bras, témoignant de sa plus complète confiance. Guide-moi, je suis aveuglé par le doute et le chagrin.
  • Ou bien peut-être est-ce ce dont nous avons besoin.
  • Que veux-tu dire ? Appela le Roi pour plus de précision, pour le dévoilement d’une pensée qui l’habitait également mais dont il attendait l’approbation de son bras-droit.
  • Peut-être est-il temps pour nous d’oser allier nos forces avec les Cerís, osa enfin Erén. Peut-être est-il temps de dépasser ce qui nous sépare… et de faire nous-mêmes le pas de la paix… sans avoir à nous soumettre au commandement de Dàna pour cela. Gagnons la volonté d’agir et de guider notre Peuple et nos semblables. Dàna elle-même sait qu’ils auront besoin d’être protégés et guidés par des êtres de volonté.
  • Oui, mais comprendront-ils ? Questionna encore Ladreí, qui désirait ardemment être confirmé par son aide la plus précieuse. Je suis vieux. M’écouteront-ils ? Sauront-ils eux-mêmes dépasser leur peur de succomber à la tentation, de tomber dans l’ombre et dans l’oubli de leur ancêtres ?
  • L’ombre plonge sur nous, se rapprocha Erén. Vous êtes vieux, certes, vous avez vu beaucoup de lunes et de Cínedré. Mais pour cela justement, ils vous respectent et vous savent pondéré et prudent. Tous les Rois ne se ressemblent pas, même sous la tutelle du Tesín. Vous êtes un bon Roi, et vous avez la faveur de votre Peuple. Faites-lui confiance, et il vous suivra même en les périodes les plus sombres. »

Ladreí retourna ses pensées comme une terre meuble recouvre maintes décisions en germe.

  • « Erén, mon ami, dit-il enfin, quoiqu’il arrive, sache que je te remercie du fond du cœur. Il faut que je parle à la Reine. Nín, si tu le peux, retrouve les enfants et reste auprès d’eux. Erén, veille sur nos Peuples et à ce que ce Prèsti continue sur la bonne voie. Et veille sur la Princesse. Demande à Narén qu’elle la forme au maniement du Kín. Je n’aurais jamais souhaité de faire de ma fille une guerrière… mais en guerre nous allons être. Et nous en serons les premiers sur le champ de bataille. Allons Nín, en route ! »

Puis il quitta la pièce.

Le Víad était un conduit de la même sorte que celui qui avait transporté Victoria d’Ardois jusqu’ici. Celui auquel les mena Vitàl était situé en bas d’une colline, à la suite de laquelle se trouvait un chemin qui traversait une partie de la forêt dans un perpétuel état d’automne. En cours de route, Victoria demanda discrètement à Clarén comment il se faisait que les Cerís pouvaient tuer, contrairement à tous les autres Melida.

  • « C’est le Léyen, chuchota le Dauphin. Ça brûle ceux que ça touche dès qu’ils se transforment…
  • Quand les Edín ont fui nos terres, raconta Vitàl qui les avait entendus, ils nous ont laissé en cadeau leur vue sur ce monde. Ils nous appris à tendre l’arc et à viser sans penser à notre cible, sans violence, en comprenant ce que c’était que de mettre fin à la chair par la chair, et non par le pouvoir des forces Ena. Et ils nous ont appris à rester dignes. Nous sommes des chasseurs, jeune Sondy, et nous savons rester sur nos terres. Nous honorons nos engagements et en ce qui nous concerne, nous n’avons de comptes à rendre à personne, pas même à Dàna. Pas même au Tesín que nous avons appris à utiliser pour regagner notre intégrité. Nous avons reconquis la force des plus habiles des Dóm, leur technique, et gardons pourtant la marque grotesque de leurs déviances passées. Cependant (et le Cerís se retourna vers Kalén pour dire cela, leurs nez se touchant presque) jamais, même du temps où nous étions tous des Dóm, nous n’avons participé à aucune des guerres qui poussa la Grande Mère à nous enfermer dans la prison de nos corps…
  • Ce point reste à prouver, rétorqua Kalén. Tu n’y étais pas, et moi non plus.
  • Pourtant, c’est là la Grande Histoire, poursuivit Vitàl. Les Nomén ont plus tard joué les gardiens grâce à l’Esser Límen Dosís, fils de Keitén, humble artisan Nomén, et de Nekhàn, elle-même fille de Dorosíeh, la sœur cadette d’un des plus éminents ancêtres de notre Peuple. Et aujourd’hui, bien sûr, encore une fois, les Nomén viendront changer la face du monde Melida… et si au lieu de ça, ils révélaient aux Melida leur vrai visage : nous, tout ce que les Melida redoutent, et tout ce qui reste encore dans ce monde… capable de les surprendre, de les fasciner un peu, là, à cet endroit-même où ils n’ont aucune prise…
  • Les Melida ont encore le pouvoir de se surprendre eux-mêmes, répliqua Kalén. Et je croyais qu’il ne s’agissait pas de confrontation, mais d’union.
  • C’est exact, s’arrêta un moment le Cerís. Suivez-moi. »

Pendant que le groupe passait à l’intérieur du tunnel obscur, Nín de son côté faisait de son mieux pour retrouver les traces de sa maîtresse, sa Kín Melideía, à travers la forêt. Partout où il passait, il lui semblait que le chemin à emprunter se précisait. Les images, comme toujours, valdinguaient en passant dans son esprits aux ouvertures multiples. L’être protéiforme glissait entre les arbres, d’intuitions fugitives en absolues dissertations sur la possible perte de son orientation. Anón semblait se refermer sur lui et les arbres tendre des griffes. Quelque chose n’allait pas et il le sentait intensément sans pouvoir se sortir du brouillage paniqué de ses sens.

Soudain, il tomba face à lui-même. Un miroir lui fut tendu qui le paralysa brutalement sans qu’il puisse avoir le temps de réagir. L’être semblable à sa nature qui s’était échappé la veille du pollen du Gríma se tenait devant lui et lui barrait le chemin. Nín aurait pu l’ignorer et passer à côté, seulement il se trouva figé et incapable d’avancer. Il ne pourrait faire autrement. Il resterait là, implacablement, incapable de rejoindre Sondy qui, elle, était déjà aspirée à travers le Víad.

Cela sembla d’ailleurs interminable, puis finalement, la jeune fille atterrit de l’autre côté d’Anón, avec devant elle l’étendue d’une région montagneuse, où la roche grise dominait toute verdure.

  • « Veuillez me suivre », lança Vitàl avant de se mettre en marche.

Kalén aida Victoria à se relever. Clarén se posa, toute nuée de Déndr qu’il fut le temps du voyage. Leodé avait l’air plus énervé que jamais et ne cessait de remuer ses petites pattes et de secouer la poussière de son pelage, avant de définitivement regagner l’épaule du Dauphin qui ouvrait de grands yeux pleins d’appréhension.

Ils marchèrent pendant près d’une heure à travers des sentiers longeant le pied des montagnes tandis que de l’autre côté s’étendait un désert de roches et de végétation éparse. Là-bas le ciel était gris. Non qu’il était couvert de nuages, mais la teinte du ciel était différente. Il semblait d’ailleurs bouger et tourner lentement. Cet endroit du territoire Ena paraissait appartenir à un tout autre monde.

Finalement, ils arrivèrent au village des Cerís. Ne se réclamant pas eux-mêmes des Peuples Melida, ils se qualifiaient de Díma, « qui restent ensemble » : de tribu. Tous leurs membres et les familles attendaient au pied de monticules de rochers établis depuis des siècles. Tous se tenaient debout ou assis autour de leur Reine. La grande Prêtresse Zaràl était posée dans son grand fauteuil en corne de Khedíte, un mammifère semblable à l’éléphant, mais ô combien plus immense et plus lent encore que tous les autres : un fantôme des Âges Anciens.

Zaràl était recouverte de plus de bijoux qu’elle ne l’était de vêtements et ses membres longs semblaient émerger du fauteuil et des parures elles-mêmes. Sa peau était claire et légèrement grise. Victoria crut même reconnaître quelque chose dans son regard qui la faisait ressembler à Estherina. Elle avait les cheveux noirs et ondulés mais dans ceux-ci, elle retrouvait le même reflet roussi qui créait une sorte de lien de parenté infime permettant à Victoria de croire au discours revendicatif de Vitàl.

Doucement, elle le fit remarquer à Kalén qui lui intima d’attendre.

  • « Ainsi, déclara alors la Prêtresse, voici nos deux cas exceptionnels… Le Dauphin qui veut être Esser, et la Dóm qui veut être Nomén, pensant que c’est peut-être, comme tout ici la pousse à le croire, d’où elle est venue en premier lieu. »

Elle sourit franchement à Victoria, avec une délectation de plaisir, somme toute de circonstance. Ses yeux étaient brûlants, comme si le fleuve enflammé des forces Ena traversait ses iris.

  • « Viens me voir, alanguit-elle en tendant la main dans un signe redoutable du doigt, petite Dóm jadis Sondy et maintenant… ? Comment t’appelles-tu ?
  • Victoria, répondit la jeune fille avec une pointe de méfiance.
  • Victoria… tu sais, quand le Kín Ena a éveillé nos esprits sur ta présence, nous avons senti la chose, et bien que nous soyons loin du Royaume, nous avons perçu ton langage. Le parlons-nous bien, petite fille ? Jolie petite fille… »

Elle passa sa main au même teint pâle sur son visage. Zaràl caressa ses cheveux drus et noirs, puis dans un geste précis et sans hâte, elle passa une pierre coupante sur une mèche de ceux-ci, qu’elle conserva dans son poing.

Victoria se baissa d’un coup sans pourtant avoir ressenti aucune douleur. Kalén fondit sur elle et s’interposa. La tribu derrière ne s’anima pas d’un seul geste de réplique. Tous savaient qu’un Melida était inoffensif. Même Kalén le savait, mais il était prêt à donner sa vie pour celle des deux enfants.

  • « Ah… jubila la Reine. Le brave Kalén… » Elle passa la mèche de cheveux à une jeune femme à côté d’elle. « N’aies crainte, jeune enfant, il n’y a rien que je puisse vous faire de mal que je désire véritablement faire aujourd’hui. J’ai envoyé Vitàl vous chercher… ce n’est pas pour cela. Je ne vous veux aucun mal, n’ayez crainte… »

Son regard s’assombrit et elle chercha un instant ses mots. La foule des habitants du lieu regorgeait de visages fixes, au garde à vous, tous presque nus, tous cultivant le bijou ou la peau animale. Des familles entières étaient présentes. Tous les âges étaient représentés, et hormis les enfants qui se balançaient un peu, personne ne bougeait. Il n’y avait là qu’une centaine de personnes, mais c’était là tout le village. Tous faisaient front, soudés ensemble, le cœur au bord des yeux et la main à la suite de ces derniers. Ils étaient près, eux aussi, à se sacrifier pour leur Reine.

  • « Je sais ce que vous tous pensez, se décida-t-elle, vous autres bons et braves Melida… Nous avons choisi, dites-vous, ce qui nous arrive, si tant est qu’il nous arrive quelque chose… ou plutôt, il nous arrive des choses où cela fait des générations entières, de l’âge de certains Peuples entiers… qu’il ne vous arrive rien. Et pour une fois que vous sentez qu’il va vous arriver quelque chose, malheur… c’est au pied du mur que vous êtes. Mais vous n’en êtes pas sûrs, n’est-ce pas ? Pour l’instant, c’est juste un présage… » Elle voulut également poser sa main sur le beau torse de Kalén, mais celui-ci s’écarta. « Connaissez-vous le désir, cher Kalén ? Connaissez-vous la chair ?… Non, c’est vrai. Vous préférez la pureté diaphane d’une belle Dan Fedís. »

La poitrine de Kalén se gonfla de colère, si bien que son corps entier frémit d’un Límedré contenu. Il ferma les yeux avec une violence qui transforma ses paupières et ses orbites en magnifiques papillons argentés.

  • « Oh oh, mon pauvre ! Se moqua-t-elle gaiement. Oh non, ne vous mettez pas en colère ! Je vous l’ai dit et je vous le répète, nos intentions sont, ont toujours été et demeureront pacifiques, Tesín ou non, et ça a toujours été la différence entre nous.
  • Comment voyez-vous la chose ? Plaqua l’Esser Melidé, peinant à retrouver son calme.
  • L’Esser Límen, répliqua-t-elle plus sèchement encore, si Límen il y a, ne pourra être la seule gloire des Nomén. Nous voulons faire un cadeau au Dauphin…
  • Vous ne donnerez rien au Dauphin », s’interposa Kalén.

Zaràl resta suspendue dans son mouvement et poursuivit en fronçant les sourcils, considérant que la situation était trop grave pour jouer au plus fort.

  • « … un cadeau au Dauphin sans lequel il n’y aura et ne pourra pas y avoir d’Esser Límen. C’est un présage, c’est vrai, et tout n’est ici qu’affaire de présage. Cependant, ce que le Roi voit dans les étoiles, je le vois dans le cœur de nos bêtes. Le Hakóh a le cœur qui bat du sang bleu de la terre Ena. Il s’en nourrit d’une herbe sacrée, une herbe qui vit et dont les fluides bleuissent les chairs de l’animal… Or celle-ci se ternit, tout comme les étoiles s’éteignent. Non, ce n’est pas un mystère. Quelque chose s’est épuisé en ce monde, une vieille croyance qui le tenait en vie… La croyance en ce monde a cessé elle aussi. Ladreí a cru bon, pour inaugurer son règne, de renouer les liens entre nos deux familles en épousant ma cousine Nomén. » Elle s’adressa à Clarén : « Car oui, jeune Dauphin, je comprends les questions qui doivent vous tourmenter. Les deux Peuples les plus opposés du monde Melida sont liés par le sang, sont issus de la même graine, du même mariage fondateur. La Reine Riva est descendante de ce métissage. Aussi, le Roi a toujours su qu’il serait temps de nous réunir. Depuis le début, il a senti faiblir la flamme des Melida, et avec elle les faveurs du monde Ena. Car Dàna ne souffre pas la faiblesse… »

Clarén voyait son monde bouleversé à mesure qu’il voyait se tisser des liens de parenté avec un Peuple qu’il avait appris à situer le plus loin possible de sa nature.

  • « Le mariage de Ladreí et de Riva, s’opposa Kalén, était un mariage d’amour, sans ça le Délfide n’aurait jamais été possible.
  • Certes, cela n’empêche pas que Riva est née dans Anón, près de l’Ibír Ena où Dàna a sa source, dans le secret, d’une mère Nomén et d’un père issu d’une longue lignée descendant du mariage de Kést, le guerrier Cerís, et de Logén, la femme d’un Roi Nomén réputé stérile. Les Cerís servent bien les secrets des Nomén. Riva était ainsi prédestinée à inaugurer le retour des Cerís dans l’arbre généalogique du Peuple Roi. Car il doit vous être révélé que les Nomén et les Cerís sont les deux seuls Peuples capables de se mélanger… dans la mesure où nous sommes tous frères et sœurs par le sang et par l’alliance, au fondement de tout ce qui est Melida, et a cessé d’être Dóm.
  • C’est faux, il y a eu d’autres métissages… voulut contester le jeune Esser.
  • Mais aucun de sang royal », scella définitivement Zaràl.

La grande Prêtresse claqua des doigts sans effort et une autres jeune femme retira de son cou une pierre de forme rectangulaire, noire et luisante, portée en pendentif.

  • « Voici mon présent au Dauphin, déclara-t-elle devant Kalén, avant de directement s’adresser à Clarén. Cette pierre, l’Eón, te permettra de m’entendre dans les moments les plus difficiles. Les Nomén savent beaucoup de choses, c’est vrai, mais les Cerís connaissent intimement les forces du Comorá, et ils connaissent les forces du Tirán Ena qu’il sera de ton devoir, si les prédictions sont justes, de faire jaillir. Ils connaissent la soif d’absolue qui l’anime… une soif au moins aussi immense que le Comorá lui-même, et ainsi la seule capable de faire exister en vision le Drén Sema. »

Devant la méfiance des Nomén présents devant elle, Zaràl se sentit de nouveau seule, désœuvrée et confortée dans ce sentiment d’être rejetée des siens, coupée du monde. Elle garda néanmoins la main tendue, la pierre résidant au creux de celle-ci.

Clarén hésita. Kalén le retenait instinctivement par les épaules. Puis Victoria posa sa petite main sur celle de l’Esser qui relâcha son emprise, et dit au Dauphin après une respiration, suivant son instinct qui la poussait à avoir confiance en ce qui dans un premier temps lui faisait peur :

  • « Les Cerís ne sont pas méchants. Ils souffrent. C’est Gretiél qui me l’a dit. » À ce moment précis, Victoria pensa au petit Léon et se dit qu’elle voulait le protéger autant qu’elle voulait protéger les Melida. « Vas-y, finit-elle avec une émotion protectrice et galvanisante, je sais que tu ne risques rien. Elle veut nous aider. »

Aussi le garçon, élevé depuis tout petit dans la méfiance vis-à-vis des Cerís, osa avancer en direction de la Prêtresse à la longue main plate. Kalén ne put s’opposer à sa volonté. Il posa sa main sur l’épaule de Victoria, retenant sa respiration. Le Dauphin arriva à la hauteur de Zarál et prit l’objet dans son petit poing.

  • « Dauphin, l’arrêta la Reine en suspendant ainsi son mouvement au-dessus de sa paume, je sais qu’il est difficile pour vous de me considérer de votre famille. Mais sachez que dans ce monde, nous sommes tous unis, par le Tesín, et hors du Tesín. Nous vivons en ce monde ensemble. Même vos chasseurs Jénes font appel à nous pour user de l’arc et de la flèche. C’est une convention secrète, un accord passé entre nos deux Peuples. Nous prenons soin de ce monde ensemble.
  • Vous tuez des animaux… » murmura Clarén.

Zaràl resta incapable de dire quoique ce soit. Elle referma son poing et posa son bras tourné vers le ciel sur celui du fauteuil. Elle ferma les yeux, inclinant son buste devant l’enfant. Alors tout à coup, tout le monde derrière elle en fit de même et s’inclina. Cela impressionna fort Victoria et Kalén lui-même ne resta pas insensible à ce geste d’offrande. Clarén, quant à lui, était ému de se voir considéré par ce qu’il croyait être un peuple ennemi, et ce malgré sa propre défiance à l’ordre Nomén, dans l’audace de son acte à venir. Un Déndr s’échappa de son œil et le heurta.

  • « Seigneur Clarén… » prononça alors Zaràl avec une sincérité et une vulnérabilité désarmantes, le Léyen commençant à humecter péniblement ses paupières, brûlant sa chair et forçant la souveraine honteuse à l’épreuve la plus haute de faire le bien malgré toutes les résistances. « Je suis et resterai toujours fidèle à mon serment de servir la cause profonde de ce monde. Pour combattre la violence, il faut connaître la violence. » Le jeune garçon vit la femme devant lui se charger progressivement de douleur. « Ayant vu de nos yeux l’injustice faite aux Edín, nous ne pouvions faire allégeance pleinement au Tesín et à Dàna. Il était trop dur pour nos ancêtres de se soumettre à ce qu’ils considéraient être un acte de tyrannie aussi fort que les guerres les plus terribles commises entre les Dóm. »

Zaràl souffrait le martyr et pour la première fois de sa vie, le jeune Dauphin voyait du sang de ses propres yeux, du sang transformé presque instantanément en poison. Victoria voyait tout son peuple souffrir avec elle et la soutenir dans leur silence heurté. Tous pleuraient à l’intérieur d’eux-mêmes, et tous brûlaient. Clarén lui-même se révolta contre tant de souffrance et se mit à sangloter. Kalén s’empressa de le rejoindre et s’accroupit vers lui.

  • « S’il vous plaît, arrêtez ! Lança l’enfant avec déchirement.
  • Clarén, laisse ! Le calma Kalén tandis que Zaràl serrait ses poings ensanglantés, de ce sang qui fumait en brûlant sa peau dans un terrifiant sifflement. Laisse-la finir ! Laisse-la. »

Zaràl leva sa tête vers lui, les yeux fermés pour ne pas qu’il les voit. Car ils étaient déjà abrasés par ses larmes.

  • « Je vous sais le cœur noble et bon, mon Dauphin, et je vous aimerai toujours, fidèlement, comme un mère aime son souverain. Aussi, si vous me considérez encore votre débitrice, ordonnez-moi… je vous paierai de ma vie. »

Alors la Reine grise relâcha son effort dans un grand abattement. Toute sa tribu épuisée avec elle s’attroupa autour de son fauteuil pour porter son corps inerte jusqu’à sa case. Vitàl intima à nos amis de le suivre jusqu’au chemin du retour. Devant le Víad, avant de partir, abattu, Clarén mit le pendentif autour de son cou.

Zaràl finirait son règne et sa vie aveugle, à la manière des Sení. Ou plus noblement encore.

Chapitre 9 – Prèsti Nomén

La fête du premier jour battait son plein dans la Cité Nomén. Tout semblait suivre son cours. Rien n’était vraiment dirigé ni aidé car les choses, comme toujours, semblaient s’organiser d’elles-mêmes, avec cette même forme de croissance végétale qui régissait sans conteste la vie entière des Peuples de la terre Ena. D’une certaine manière, les Melida qui étaient restés les plus proches des Humains étaient les Cerís. Les images des heures précédentes hantèrent Victoria et le jeune Clarén, qui découvraient un jusqu’au boutisme qu’ils n’avaient alors jamais rencontré. Victoria n’avait jamais vu le sacré pénétrer la chair et transformer le corps. Clarén, lui, n’avait jamais vu de chair. Le monde Melida, comme monde d’évitement et de transformations, refusait la vue du sang.

Le soir vint et de grands buffets furent dressés sur la place et partout autour. Devant chaque maison, il y avait une table pour accueillir les hôtes dans la plus grande convivialité. Beaucoup d’enfants des différents Peuples riaient. Ils s’étaient assis en cercle et jouaient à comparer leurs transformations. Partout on riait doucement autour de la musique des Dreinít. Subtile comme une essence dispersée dans l’air, tous ses instruments étant élaborés à partir de roseaux Jalondí et de bois de pins Yuné, elle résonnait dans toutes les rues, avec son lot de danses qu’on suivait dans la précipitation fougueuse des années d’insouciance. Mais ici, les jeunes gens dansaient comme les vieilles gens. Ici-bas, on était souriant plus qu’on n’était rieur. Tous devaient demeurer calmes en toute occasion. Les rapports entre les peuples étaient pétris de tendresse et de chance, et les seuls rires qui éclataient dans l’air étaient ceux des enfants et des plus jeunes transformés dans leurs joyeux écarts. Aussi oui, il y avait tout de même des rires adultes, mais des rires lents avec l’esprit de jaillissement d’une source tranquille, sans effort, rien que la lâcheté souple et malléable d’un corps soumis à la tempérance.

Plus loin dans la forêt, la Reine Riva avait donné rendez-vous à son époux. Elle était là au pied de la fontaine des Fedís, au même endroit où la jeune Edrís avait attendu son fiancé quelques lunes auparavant, dans le Senisedná Mínse. Les deux êtres qui se connaissaient si bien, et ce depuis maintenant quelques générations de jeunes Nomén déjà, se firent face dans les réflexions de l’eau miraculeuse. Ils se savaient pleins de confiance l’un pour l’autre, et leur pouvoir mutuel créait autour d’eux une aura de concertation recueillie et attentive. Ils étaient Anón à eux deux, à l’échelle de leur propre force. Lardeí embrassa doucement Riva sur le front, sur lequel il posa ensuite le sien. Puis ils plongèrent leurs yeux dans ceux de l’autre.

  • « Clarén est rentré, rassura Ladreí comme devant l’inévitable. Il a rencontré Zaràl. Elle lui a donné un Gamén… Et elle lui a sacrifié son regard.
  • Je sais, répondit la Reine, je l’ai senti.
  • Sais-tu pourquoi ? Questionna le Roi.
  • Parce que sans doute notre fils peut-il sauver notre Peuple définitivement, concorda Riva, qu’il ne faut pas l’empêcher de gagner le Fólkot si c’est pour ça que Kalén l’a entraîné à notre insu. »

Ladreí fut saisi d’une émotion qui patientait déjà depuis les nuits où il avait aperçu les présages funestes dans la lente agonie du Cenís.

  • « Mais tu le savais, non ? S’empressa-t-il de vérifier.
  • Je le sentais. Je sentais que ses forces s’accroissaient, décrit-t-elle. Nos enfants grandissent plus vite que nous, et leurs Kín Ena grandissent à leur image. Quand vont-ils les recevoir pleinement ?
  • Narén a commencé à enseigner à Estherina la charge du Kín, expliqua Ladreí. Bien qu’elle soit comme toi d’un raffinement digne des plus pures Fedís, elle est ta fille, et elle est digne de commander une armée si nous en avons besoin… J’ai une question pour toi : crois-tu que nous aurions dû inviter les Cerís au Prèsti ? »

La Reine réfléchit un moment puis leva de nouveau vers lui ses grands yeux qui reflétaient le miroitement de la cascade.

  • « Non, conclut-elle en elle-même avant de le déclarer à voix haute. Non, il ne le faut pas. Les Cerís ont besoin d’être où ils sont. Leur conscience est claire. Et les Melida ne comprendraient pas, et il faudrait tout leur dire, et si rien n’arrive, ils ne sauront pas l’objet véritable de notre inquiétude et l’équilibre sera rompu.
  • J’ai des scrupules…
  • Il ne le faut pas, le rassura à son tour Riva. Il ne s’agit pas d’un simple Prèsti et de convenances. Il ne s’agit pas de protocole, mon tendre ami… »

Elle passa sa main sur sa joue creusée par tant d’effort pour parvenir intact jusqu’à la vieillesse.

  • « Il s’agit de survie, poursuivit-elle. Les Cerís se tiennent prêts à affronter le pire, tout comme nous. Jusque là, nos espoirs doivent résider en nos enfants, dans la révélation des pouvoirs de l’Esser qu’est notre fils et de la Reine qu’est déjà notre fille au fond d’elle-même… quitte à bouleverser une part de la hiérarchie des Melida… quitte à perdre notre statut… quitte à devoir tout abandonner, pour tout sauver.
  • Et si Clarén échoue ? Émit le Roi dans le doute.
  • Voyons, Maíni, ce n’est qu’un enfant… Il sera pardonné. »

Alors leurs yeux se sont clos, et la forêt s’endormit avec eux.

La journée suivante, Victoria s’inquiéta de ne pas voir trace de Nín. Elle inspecta tous les bosquets du jardin, espérant l’y trouver par hasard. C’était la journée d’ouverture des Apétien, qui allaient commencer par une représentation de tous les Peuples Melida, comptant au nombre imposant de soixante-douze. Quelques uns, du fait de leurs fonctions auprès du monde Ena ou de circonstances exceptionnelles (le Chef des Nectelé, le « Peuple-Nuage », allait mourir), n’avaient pu être présents, mais c’était une minorité.

  • « Sondy ? C’était Narén qui arrivait vers elle. Victoria se retourna.
  • Bonjour Narén, salua-t-elle.
  • Tu as bien dormi ? S’intéressa poliment l’Esser Melidé.
  • Mmh mmh, hocha positivement Victoria de la tête.
  • Tu as aimé le banquet d’hier soir ?
  • Ou tu pensais encore aux Cerís… entendit la jeune femme. Kalén m’a raconté… Tu as de la peine pour Zaràl ? Tu as fait de mauvais rêves… ?
  • Non… réfléchit Victoria. J’ai du mal à comprendre.
  • Oui… convint Narén. Moi non plus, je n’arrive pas bien à comprendre où tout ça va nous mener… »

La jeune femme contempla un peu les alentours, plongée dans un moment de méditation concernée.

  • « Kalén est parti avec le Dauphin s’entraîner ? S’enquit-elle.
  • Je ne sais pas, répondit la petite.
  • Il ne faudrait tout de même pas qu’ils en viennent à rater la cérémonie d’ouverture… Qu’est-ce qu’il y a ? Remarqua la jeune femme.
  • Je ne retrouve pas Nín », expliqua Victoria.

Narén chercha avec elle et pendant un bon quart d’heure, elles firent ensemble le tour du château sans en trouver trace.

  • « Bah, tu sais, conclut Narén, Nín vagabonde souvent dans Anón. On ne sait pas toujours où il est.
  • D’accord, se résigna Victoria.
  • Tu sens que quelque chose ne va pas ? Interrogea la jeune Esser.
  • J’ai une boule dans le ventre », argua la petite.

Narén s’accroupit vers elle, posa une main sur son épaule et l’autre sur son ventre. Puis elle ferma les yeux et respira profondément. Son corps entier sembla ralentir son flux. Cela calma un peu Victoria, qui ferma aussi les yeux. Elle sentit également tout son petit corps rentrer dans un état de détente. Elle eut l’impression que le temps se dilatait jusqu’à ressentir une profonde retombée de fatigue qui plongea son esprit dans d’étranges vertiges. Elle retrouva dans l’obscurité de ses paupières closes les espaces de rêve et les langues pourpres du Lédis Ena. Puis elle sursauta, soudain pénétrée d’une vision qui la frappa comme une chute hors de l’endormissement.

  • « Nín… murmura-t-elle alors que le corps de Narén retrouvait son aspect originel. J’ai vu Nín ! Il était dans la forêt… et il y avait deux Nín… et ils ne bougeaient pas, ils ne se transformaient même pas !
  • Écoute, décida Narén en considérant sérieusement ces paroles, la cérémonie va bientôt commencer. Vas-y, je vais demander à Dokà de t’accompagner. Pendant ce temps, je vais aller voir la Princesse et vérifier que tout va bien. Puis j’irai chercher Nín voir si je le retrouve dans la forêt, d’accord ?
  • D’accord », la remercia Victoria.

Narén s’en alla alors chercher la Princesse dans sa chambre, mais celle-ci n’y était pas. Au lieu de ça, elle la trouva près du Premier Bassin, assise à contempler une petite fleur blanche de Tykedíl entre ses doigts.

  • « Votre Altesse, l’approcha Narén, il est l’heure d’y aller. La cérémonie va commencer. »

Estherina leva la tête vers elle et considéra dans un instant photographique la valeur de sa Pasà.

  • « Je vous estime, Narén, déclara-t-elle avant de plisser ses lèvres dans un demi-sourire. Je voulais vous dire cela, depuis longtemps… J’apprécie ce que vous faites pour moi. »

Puis elle reposa la petite fleur aux pétales dépliés dans l’eau fraîche.

  • « Allons-y, dit-elle finalement en se levant. Allons au destin. »

Les Apétien démarrèrent ainsi en fanfare. La foule était réunie dans les tribunes après une nuit passée à veiller autour des villages. La musique, fluide et victorieuse, emplissait encore l’espace. Le Roi dans la Tribune Royale était vêtu du beau vêtement blanc Ané et s’avança au devant de la foule. Il ouvrit les bras devant elle et celle-ci fit silence pour écouter ce que le Roi avait à dire.

  • « Mes amis, clama Lardeí à travers le porte-voix de son Kín, je suis ravi de vous savoir ici si nombreux. Nous devons profiter d’être tous ensemble pour apprendre encore à mieux nous connaître. C’est pourquoi les floraisons du Prèsti Nomén nous sont si chères. Vous inviter ici sur cette terre est pour nous une grande joie, et un grand honneur. Nous sommes ici, encore, dans la paix et la concorde, et nous participons de ce monde ensemble avec plus de bonheur et de succès que nous l’avions escompté. Nous nous connaissons depuis le début des Âges, et ensemble… nous continuons de nous reconnaître dans nos différences et nos beautés. Je vous vois toutes et tous si beaux et si généreux, chargés de mille trésors disposés en cadeaux pour les autres. Cette vie de partage vaut que l’on si consacre une génération entière, pour propulser la suivante vers le même effort. Nous sommes et demeurons responsables de cet exemple et pour cela, je vous remercie du fond du cœur, et je suis ému. Aussi, je déclare solennellement ces jeux du Prèsti Nomén en l’honneur du Sanadrá de ma fille Estherina… ouverts ! »

Tous ceux qui pouvaient encore éclater de joie le firent, et les autres répétèrent seulement les mots sacrés : Géheión (« ouvrons la voie »). Combien savaient encore que ce salut avait appartenu à la tradition poétique Cerís avant d’avoir passé dans l’usage commun des Melida ? Puis le grand défilé commença dans la fanfare avec le Peuple-Abeille, les Qelntí Melida, qui fusèrent sur le terrain dans de grandes lignes colorées, traversant les frondes de confettis des Noínimen Melida, le Peuple de Toutes les Fleurs. Tout fut lancé et l’enchaînement des tableaux, concocté par le Comité Neibén, demeurait inconnu de tous, les yeux écarquillés de surprise. Mais ce feu d’artifice si bien mené n’enchanta qu’à moitié Victoria, qui ne cessait de penser à la vision qu’elle avait eu de Nín, quelques dizaines de minutes auparavant.

  • « Dokà, lança-t-elle à l’oreille du gardien assis à côté d’elle, je veux retrouver Nín.
  • Patiente, petite, la retint-il prudemment. Nín va et vient comme il le veut. S’il était reparti chez les Dóm, devrais-tu aller jusque là-bas pour le retrouver ?
  • Mais il n’est pas chez les Dóm, défendit la jeune fille. Je l’ai vu dans la forêt.
  • Il est dangereux de se laisser porter par ce qu’on croit voir, raisonna le gardien. Attend au moins la fin de la cérémonie. »

Cette dernière fut longue aux yeux de Victoria, toute riche et animée fût-elle de ses soixante-douze Peuples aux démonstrations toutes plus acrobatiques, colorées et mystérieuses les unes que les autres. Victoria remua sur son siège d’impatience tout le long. Les bancs de la Tribune étant pourtant confortablement garnis de mousse Rethecté, verte et moutonneuse. Les hôtes de ces jeux étaient en effet invités à s’asseoir sur ce coussin végétal, censé garder la mémoire et l’esprit de la vallée de Rentá, jadis engloutie par les océans Ena qui nourrirent les vastes forêts d’Anón. La cérémonie dura près de trois heures fort bien orchestrées. Cependant, à la fin de cet interminable prélude, Victoria saisit la première opportunité pour courir rejoindre Narén qu’elle avait plus tôt aperçue non loin de là, alors que celle-ci quittait le quartier des Esser.

Estherina l’observa de son fauteuil quitter la loge royale. Elle décida de la suivre en soulevant sa robe hors de ses souliers nacrés.

  • « Sondy ? L’interpela-t-elle à la volée. Où vas-tu ? »

Victoria se retourna, surprise. Elle en balbutia. La Princesse lui parlait comme à une amie ou à une sœur, avec le même ton fragile de petite fille dont la voix trahirait une affection simple, et cela la surprenait toujours. Estherina semblait en effet remplie du sentiment que cette affection avait été perdue auprès de ses parents depuis la décision de son passage à l’âge Midré.

  • « Je… Je vais chercher Nín… Narén…
  • Je viens avec toi, l’interrompit la Princesse en serrant les lèvres.
  • Estherina… »

La jeune fille fut frustrée dans son initiative. Elle se retourna car elle avait reconnu cette voix qu’elle avait attendu depuis ces dernières heures. C’était le Roi qui désirait s’entretenir avec sa fille. Il s’agenouilla face à elle et la serra dans ses bras un instant. Le coeur de la Princesse battit au plus fort dans sa poitrine. Elle serra son père contre elle et enfouit son profil dans sa barbe, comme l’oiseau nocturne se détache sur fond de lune.

  • « Va, mon enfant », murmura seulement le Roi avec une chaleur et une pointe de tendresse fières et désolées, en relâchant son étreinte.

Estherina, au sortir de ses bras, se sentit tout engourdie. Le visage énorme de son père fut balayé par sa petite main imaginaire, étalon de la mesure de son monde à elle. Elle se déroba enfin sous le regard du patriarche et s’en fut rejoindre Victoria au bas de la Tribune.

Les deux jeunes filles ne trouvèrent pas Narén. Croisant Pyrís, Estherina l’apostropha alors que celui-ci partait s’entraîner avec ses camarades :

  • « Pyrís, avez-vous vu Narén ?
  • Non, s’étonna-t-il. Je ne l’ai pas vu depuis un bout de temps, ni Kalén d’ailleurs. Je ne sais pas où ils sont passés, c’est la première fois que je passe autant de temps sans les voir. Que se passe-t-il ?
  • Nous cherchons Nín, répondit la Princesse. Si vous voyez Narén, ayez l’obligeance de lui dire que nous sommes à sa recherche.
  • Je viens vous aider, décida l’Esser.
  • Ne devez-vous pas vous entraîner pour le Fólkot ? S’étonna Estherina.
  • Votre Altesse, répliqua l’Esser Melidé, entre le Fólkot et mes amis, je choisis mes amis. »

Il insista longuement pour les accompagner et la jeune souveraine dut bien finir par céder. Ils fouillèrent tout le parc athlétique, toute la Cité dans la foule et le Palais mêlé de convulsions immobiles. Ils ne trouvèrent Narén nulle part.

  • « Elle doit être dans la forêt ! Je lui ai dit que j’avais vu Nín dans la forêt ! Insista Victoria.
  • Nous ne pouvons pas aller dans la forêt maintenant, opposa la Princesse.
  • Moi, je peux, coupa Pyrís. Je reviens dans un croisement de Soleils. »

Et il fondit en une nuée de Déndr dans les airs.

Pyrís parcourut Derís Anón à toute vitesse à la recherche de son amie et avait maintenant pénétré dans Anón même. L’entendant arriver près d’eux, Kalén intima au Dauphin l’ordre de se cacher. Quand il reconnut son camarade passer ainsi à toute allure, l’Esser Melidé se demanda ce qui pouvait bien se tramer.

  • « Clarén, lança-t-il, rentre au Palais avec Leodé.
  • D’accord », répondit l’enfant.

Kalén se lança à la poursuite de Pyrís, remarquant la traînée caractéristique de poussière scintillante que celui-ci laissait derrière lui. Il le retrouva finalement après deux bonnes minutes de recherche au milieu des bois, penché au-dessus du corps évanoui de Narén.

  • « Qu’est-ce qui s’est passé ?! S’exclama-t-il en arrivant à la hauteur de l’Esser.
  • Kalén ? Se retourna ce dernier. Je ne sais pas, la Princesse m’a dit qu’elle était partie à la recherche de Nín.
  • Où est Nín ? Scruta Kalén autour d’eux.
  • Je ne sais pas, réagit Pyrís. Je ne l’ai pas vu. »

Des Déndr s’échappaient malgré eux de leur bouche.

  • « Il faut l’emporter hors d’ici, lança Kalén en passant ses bras sous ceux de la jeune femme.
  • Narén…
  • Votre Altesse ? Fut pris de court le jeune Pyrís en reconnaissant le Dauphin qui avait suivi contre son conseil son maître d’arme.
  • Clarén, je vous avais dit de rentrer ! Lança celui-ci.
  • Qu’est-ce qui est arrivé à Narén ? S’inquiéta le Dauphin.
  • Je ne sais pas, répondit Kalén. Nous allons l’emmener hors d’ici. Tu es prêt Pyrís ?
  • Prêt », confirma l’Esser Melidé.

Et tous deux soulevèrent ensemble Narén dans leur Límedré.

La jeune Pàsa resta étendue chez son père pendant trois jours, sans connaissance. La Princesse avait dépêché auprès d’elle sa vieille nourrice Calhá pour la soigner. Pyrís désira rester à son chevet. Il disait préférer abandonner la course plutôt que de la laisser sans un ami pour veiller sur elle à son réveil. Il garda sa main posée sur la sienne et aidait la vieille nourrice à passer le chiffon mouillé aux sucs de Canteró, une plante grasse qui poussait sur les hauteurs de la montagne sur laquelle s’appuyait le château Nomén.

Conél trouva la patience en fumant sa pipe, moins cependant. Lorsqu’il le faisait, Calhá jetait sur lui un œil réprobateur qu’il ne pouvait voir mais qu’il devait bien sentir. Kalén ainsi que les enfants et le Roi passèrent se renseigner sur l’avancement de son état. Personne, pas même Hadherón, le Palré, Physicien du Palais, n’était capable d’expliquer son mal. Elle semblait prise de cauchemars dont elle ne pouvait s’extraire et était saisie de terribles suées de Déndr morts-nés. Mais ce qui inquiétait le plus nos amis, c’était que lors de ses régulières crises de convulsions, elle avait peu à peu cessé de se transformer. Sa sueur couverte de cadavres avait les mêmes reflets bleutés que l’essence des forces Ena, et elle semblait se vider de son pouvoir.

Le soir du troisième jour vint et tout était silencieux dans la petite maison, qui respirait une lumière brune de fin de règne. Pyrís était assis adossé au mur, près du lit où la jeune femme dormait toujours. Il ne cessait de repasser dans son esprit les images du moment où il avait découvert son corps étendu par terre dans la forêt. Il se sentait irrémédiablement responsable sans pourtant pouvoir se résoudre à abandonner espoir. Conél aussi était songeur. Les bouffées de sa pipe s’élevaient dans l’air dans de gracieuses circonvolutions. Il savait quel genre de sacrifice sa fille avait toujours été prête à faire. Il savait qu’on ne demeure jamais toute sa vie à la même place, et tous deux savaient que les Melida aussi étaient voués à finir un jour.

  • « Jeune Esser, dit-il soudain, sais-tu comment on nommait les Déndr avant qu’ils ne soient reconnus comme la marque de notre prestige ?
  • Non… ne comprit pas Pyrís, comme interrompu dans un rêve qui avait certainement dû avoir duré depuis son enfance.
  • Tu te souviens du jour où Narén a gagné le Fólkot au Sanadrá du jeune Lonkán ? »

Pyrís sourit et Conél perçut l’expiration de son sourire.

  • « Jamais je n’aurais imaginé être aussi heureux et fier, poursuivit-il. Sa mère aussi était heureuse et fière. Dès lors, les Magé (les « parchemins ») deviennent les Déndr. Le Fólkot fait cela, il change le statut des Nomén. Il en fut ainsi au début des temps Ena. Les papillons étaient encore issus du roseau, puis les Kín Ena ont fait fleurir les roseaux… et le Tesín est né de la contemplation de Dàna sur la naissance des ailes parcheminées de nos émissaires les plus vaillants. » Il dit ça tout en se levant et marcha pas après pas au centre de la pièce, le bras ballant, la main ouverte guettant les insignes de l’atmosphère Ena. « Regarde, jeune Esser, regarde où mes yeux ne peuvent voir mais où mes oreilles entendent et où ma peau sur mes doigts qui sentent… sentent le changement de climat… les araignées ont commencé à retourner dans les maisons. Elles sont à l’intérieur. Le froid est de retour. Si nous ne l’avions pas senti, elles oui. »

Pyrís se leva et observa le plafond bas dans le coin opposé. Une petite araignée noire au corps fragile et aux pattes méticuleuses, miraculeusement douées pour l’art de se confectionner un nid dont les filaments étaient dotés d’une musique particulière, reconnaissable à chaque inflexion, s’y tenait. C’était une Tinidén, une espèce très rare. Elle bougeait rapidement, occupée à réarranger sa place pour la nuit. Le jeune homme sentit un courant d’air gonfler sa poitrine qui avait pénétré par la fenêtre demeurée entrouverte. Par celle-ci, les amis, voisins ou simples connaissances Melida venaient prendre des nouvelles de la jeune Esser. Alors il fallait bien remercier et répondre que tout allait mieux.

  • « La nature Ena frissonne, reprit le Sení en direction de Pyrís. Le monde entier dans lequel nous vivons rentre dans l’hiver. Il sait qu’il sera dur, et il se protège. Chacun rentre dans le plus petit espace de chaleur possible. Il n’y a de la place que pour soi-même et les plus proches de soi dans un monde froid. »

L’homme usé posa la pipe qu’il portait dans sa main et saisit dans celle-là même qu’il lui restait un gobelet d’eau pure puisée à la source des Fedís. Il sécha ses lèvres humides et luisantes l’une contre l’autre, avant de les faire claquer doucement, les yeux ouverts sur le néant. Pyrís se laissa absorber par cette figure singulière et étrange du poète Nomén. L’état de Narén s’était stabilisé et la vieille nourrice n’était pas là. Ils étaient seuls.

  • « Cette eau est censée me rendre meilleur, dit-il. Et tu sais combien il est bon d’être meilleur chaque jour que le précédent… Ma fille n’a jamais connu d’hiver dans le monde Ena. Tu, j’en suis sûr, n’as jamais connu d’hiver dans le monde Ena. Je n’ai jamais connu d’hiver dans le monde Ena, rit-il presque avec bienveillance. Pourtant, et la majorité des Melida ne le savent pas encore, nous allons connaître un hiver dans ce monde qui jusque là nous avait préservés des malheurs. Nous allons connaître un hiver froid, violent et douloureux… Sommes-nous prêts pour ça ? J’en doute. Moi qui connaît la douleur sans avoir connu la chair, je redoute ce que ma petite fille doit être en train de subir en ce moment. Je le redoute vraiment…
  • Qu’est-ce qu’il se passe au juste, demanda Pyrís, le savez-vous ? Tout le monde semble préoccupé et mystérieux. Kalén entraîne le Dauphin en secret et ne veut rien me dire…
  • Gretiél pense que le Dauphin peut être l’Esser Límen, expliqua Conél.
  • Oui, je suis comme toi, je ne sais que penser… poursuivit l’homme. Faisons donc comme si c’était vrai, et nous verrons. Cela n’est plus de notre ressors maintenant.
  • Ce n’est pas ça, reprit Pyrís abasourdi, ça encore, je peux le comprendre. Le Dauphin a toujours été particulièrement doué pour le Límedré… Mais le Roi semble ailleurs, et je sens comme vous la détresse dans le monde… et maintenant Narén… j’ai l’impression que c’est depuis que cette Dóm est arrivée…
  • Ah… réagit brusquement Conél, je ne sais si je peux te laisser dire ça sans poser le pied sur une piste glissante pour l’esprit… La Dóm, oui… l’Autre… l’Étranger… les Cerís… les Edín… le ver dans le fruit parfait du monde Melida… la Peur. Tu vois, Dàna nous a peut-être donné la paix, elle ne nous a pas rendu totalement incapables de connaître la peur… C’est pourquoi la Princesse elle-même, fille d’un Roi Nomén et d’une Reine de sang mêlé Nomén et Cerís, est somme des mêmes contradictions que celles qui incombent à ses parents.
  • Quoi ? S’exclama Pyrís. La Reine est Cerís ?
  • Kalén le sait maintenant, continua le père, il l’a dit à Narén. Le Dauphin, Sondy et lui ont vu Zaràl. Narén a dit cela dans son sommeil.
  • Sondy ? Réfléchit l’Esser.
  • Oui, Sondy, rompit le Sení. Désormais, c’est comme ça qu’il faudra l’appeler. La petite Dóm est une Nomén. Elle fait partie de notre histoire, tout comme les Cerís en font partie. Tu n’aurais pas tardé à le savoir. Toute la dynastie royale des Nomén partage du sang Cerís. ‘Vous pouvez être les Gardiens du monde Melida, mais vous ne serez pas les Gardiens d’un seul Peuple.’ Tels furent les mots de Dàna. Il était nécessaire d’exclure les Cerís de nos protocoles. Cependant, nous ne pouvions les exclure de notre histoire. L’équilibre de notre monde voulait que nous soyons frères et sœurs pour ne pas être tentés d’être totalement étrangers les uns pour les autres. Sans eux, nous ne pouvions être les Gardiens que de nous-mêmes. Pour être les Gardiens aux yeux de tous dans le monde Ena, il fallait être les Gardiens de tous les Peuples. C’était un Pacte, et nous avons fait le choix qui s’imposait à nous. L’alliance fondamentale des Nomén et des Cerís remonte au début des Temps. Le premier Esser Límen lui-même n’aurait pu être sans le concours des Cerís. Sa mère était d’origine mélangée. C’est souvent le cas. Les Cerís sont une société matriarcale. Les femmes sont gardiennes de leur force. Et par ailleurs, nous avons eu raison. Les femme Nomén sont belles et vertueuses, pures comme les Fedís. Les femmes Cerís ont la vigueur du Hiróh dans leur sang. Si nous devons sauver le monde Ena et si nous voulons réussir à nous sauver nous-mêmes, peut-être devons-nous accepter d’y laisser plus qu’un Sanadrá… Gretiél a compris ça et elle a convaincu Kalén. Kalén a convaincu Narén. Narén m’a convaincu moi. Peut-être devons-nous croire qu’il faudra une nouvel Esser Límen, combien difficile et lointain cela puisse nous sembler. Pour l’amour des notre, nous sommes Nomén et pas Dóm ! Dàna et le Tesín sont une réalité pour nous. »

Le jeune Esser buvait ces paroles, ses yeux hors d’eux-mêmes, envoûtés par la puissance de cette voix magnétique, de ce regard sans teint, de cette chair meurtrie qui devenait chair transcrite en verbes. Ces verbes agités dans l’air, comme les membres disparaissent dans le Límedré, applaudissaient dans les rires réverbérés du Prèsti Nomén dehors : sa marche devenait inévitablement solidaire de celle du Comorá. Les fantasmes du mythe fondateur des Melida se rapprochaient eux aussi de la réalité à venir.

  • « Mais si c’est la Princesse qui doit devenir Reine et gouverner, qui se chargera de l’Ibír Ena… ? Essaya-t-il de comprendre.
  • La Princesse n’a rien à voir là-dedans, le coupa alors Conél dans un mouvement de résignation. S’il le faut, Dàna gardera elle-même le cœur d’Anón, s’il survit à l’hiver. Aucun Melida n’a rien à voir là-dedans. Pyrís, comprend que les Melida n’ont jamais fait que subir leur sort. Si le monde Ena s’écroule, nous n’aurons fait que notre devoir. C’est notre histoire. Sauver ce monde ne tiendrait que de notre choix et de notre choix seul, c’est tout. Pour la première fois, les Melida vont devoir choisir, faire acte d’initiative propre, de libre-arbitre. Le Roi voit chaque soir, en naviguant sur le lac Ysón, le Cenís perdre ses étoiles une à une. Ladreí se confie à moi quelques fois. Cela faisait des lunes qu’il s’inquiétait de leur silence. Leurs discussions et leurs romances habituelles faisaient partie de son quotidien. Mais la petite Dóm a vu… ce que le Roi, Gardien des Étoiles, a vu. Voilà quel était le rôle de Sondy, si rôle elle devait avoir. Le Roi est un vieil homme. Il voit le mal arriver mais il souhaiterait plus encore préserver son Peuple. Il redoute la venue de la chair. Être Dóm, ça signifie ne pas être en mesure de choisir non pas de mourir ou non. Nous nous faisons ça. Par le Cínedré, nous accompagnons nos prochains vers la fin de leurs jours. Non, être Dóm, c’est avoir encore le choix de vivre ou de ne pas vivre. La mort leur arrive ou ne leur arrive pas, mais encore leur reste-t-il le choix de se laisser vivre entre eux. Nous… nous sommes forcés de vivre. Il nous est interdit de ne pas être éveillés et tenus pour responsables de notre monde et de sa nature. Il nous est impossible de nous laisser dépérir. Ma fille, en ces instants funèbres où nous parlons… est en train de dépérir. »

Il s’approcha doucement d’elle et caressa ses cheveux qui brunissaient de plus en plus.

  • « Tu sais… avança-t-il avec pudeur. Elle avait eu pendant un temps l’espoir de se lier à Kalén, avant que celui-ci ne rencontre Edrís… »

Il soupira. Pyrís observa avec attention le visage inerte de la jeune femme. Elle paraissait moins belle, moins auréolée de l’espèce de force surnaturelle qui caractérisait les Melida et plus encore les Esser. Elle paraissait moins belle et pourtant, plus désirable. Une épine se planta en son cœur.

  • « Je ne veux pas devenir Dóm et quitter les Nomén, gémit-il.
  • Si ça continue comme ça, reprit tout bas le père, il n’y aura plus de Délfide… »

Pour l’Esser Melidé soudain, ces paroles sonnèrent comme un serment.

  • « Je vous jure que ça n’arrivera pas, promit-il. Quoi qu’il arrive et quels que soient les obstacles qui puissent venir se dresser contre nous, nous nous battrons. Les Melida aussi savent se battre. Ils savent lier le Drén avec les Nomén. Et si l’Esser Límen est avec nous, je veux prêter serment devant le Dauphin, qu’il sache que tous les Esser Melidé sont avec lui. Si les Kín et Dàna n’ont plus assez de forces en eux-mêmes pour retenir les étoiles du Cenís, les Melida leur prouverons qu’ils sont assez forts pour sauver ce qui est important à leur yeux. Je jure que les Melida feront ce choix si leur monde vient à s’effondrer.
  • Tu parles comme un vrai fils de Nomén, répondit à cela Conél en trouvant l’endroit de son épaule pour y poser sa main. J’aime Kalén comme tout Nomén se doit d’aimer son champion. Mais je t’aime toi comme le fils que j’aurais aimé avoir près de moi et de ma fille. Narén t’aime beaucoup, et je sais que tu l’aimes. »

L’émotion grimpa jusqu’à la gorge vibrante du jeune Esser qui n’osait montrer sa gratitude.

  • « Elle aura besoin de toi, conclut le déjà vieil être, et si vous le souhaitez un jour, Délfide ou pas, tu sais que pour moi elle demeurera éternellement une sœur tienne. »

Victoria traîna un moment dans la grande chambre dans laquelle elle séjournait depuis son arrivée au Château, incapable d’aller se coucher. Dans la nuit, l’ample suite s’imprégnait de mystère. Le vent du soir, il est vrai, s’était rafraîchi. Trois commodes s’appuyaient distinctement sur les murs. Sur l’une d’entre elles, des objets de soin de la même sorte d’ivoire étrange et nacré semblant provenir tout droit du fleuve Ládne étaient précisément disposés en un ordre rituel. Notamment, de petites boites à bijoux étaient rassemblées devant elle. Elles avaient été fabriquées à partir de cet organisme minéral que les Sedlén ramassaient dans le courant, le Cledeío, sorte de coquillage suant à l’air libre une quantité phénoménale de cette matière visqueuse laissée ensuite à sécher. Replongé immédiatement dans l’eau, le Cledeío pouvait continuer de vivre à son aise et de se nourrir du Nesn savoureux. Les Sedlén échangeaient la substance ainsi solidifiée par le Double Soleil et le vent aux Iensí Acanthé, le Peuple « aux Mains d’Orfèvre », contre des bagues fines de cette même matière dont le Peuple Pêcheur se servait pour sceller ses filets. Ces derniers ne servaient qu’à retenir les grands poissons Edectén destinés à être relâchés dans la foulée, dans un geste rituel tout aussi beau et fascinant à observer que lorsque les comédiens Faída Melida mimaient la défaite des premiers souverains Dóm sur la scène du Prèsti Nomén. Quant aux Iensí, ils remettaient volontiers les objets de leur artisanat fin et précieux contre les spécialités locales les plus demandées par les Peuples voisins.

La jeune fille déduit ainsi que les boucles d’oreilles, les bagues, perles et autres bracelets renfermés dans ces petites boites devaient appartenir à la Princesse. Au-dessus de l’une des commodes, celle à côté du lit, un large miroir reflétait le visage adouci de Victoria. Le climat moins rude du monde Ena lui avait fait du bien, mais elle ne pouvait s’empêcher de retourner ses pensées vers le monde d’Ardois et le couvent Lefèvre. Cela l’attrista et elle pensa un moment se distraire du manque de sa tutrice et de ses amis en portant un de ces beaux colliers de perle. Elle fut étonnée de voir à quel point, même par-dessus la seule discrète robe de nuit blanche en coton de fleur Nedeín que lui avait prêtée Estherina, un simple apparat tel que celui-ci pouvait changer une silhouette et décrire une noblesse.

Elle se laissait transporter par cette courte transfiguration lorsque la porte s’ouvrit et la sortit de sa rêverie dans un sursaut.

  • « Sondy… ? » Entendit-elle assez bas.

C’était la Princesse, elle aussi en habit de nuit, qui venait chercher de la compagnie auprès d’elle.

  • « Tu n’arrives pas à dormir ? Lui demanda gentiment Victoria.
  • Non… acquiesça Estherina. Je pense trop à demain. Et je réalise que tu dois te sentir un peu seule également, dans la mesure où tu ne connais personne vraiment comme nous nous connaissons entre gens du même Peuple…
  • Même si toi tu connais tout le monde, tu as l’air de te sentir seule aussi… » remarqua la Dóm.

La Princesse laissa traîner à son tour ses doigts sur les petits coffrets raffinés, semblant se rappeler que ces choses-là lui appartenaient toujours.

  • « C’est si étrange de devoir passer son Sanadrá, commença-t-elle. Toutes ces choses auxquelles on s’était habitué à tenir, on doit apprendre à ne les considérer que comme des choses qui passent et qui devront toujours nous échapper… Vous avez ça ?
  • Non… répondit Victoria. Nous, on grandit pour travailler surtout, je crois. Mais ça ne fait pas quelque chose de spécial…
  • Je ne sais si je dois vous envier ou vous plaindre… songea la Sédlin avant de tomber nez à nez avec le collier de perle que son hôte avait omis de remettre à sa place. Oh… sourit-elle. Comme il te va bien.
  • C’est le tien ? S’enquit Victoria, gênée.
  • Oui… confirma la Princesse. Mais je te le donne. Il te va mieux à toi qu’à moi.
  • Merci… C’est ta chambre ? Demanda alors Victoria.
  • Oui. Mais tu peux l’occuper aussi longtemps que tu le voudras, ajouta Estherina en posant une main amicale sur son bras.
  • Où est-ce que tu dors alors, toi ? S’enquit la petite Dóm.
  • Tu veux voir ? S’illumina la Princesse. C’était la petite chambre que j’occupais quand j’étais dans mon premier âge (Unío). Je l’aime beaucoup et j’y suis plus souvent qu’ici. Tous mes vieux jouets sont là-bas. »

Victoria suivit la jeune fille à travers le couloir. Elles en traversèrent quelques autres avant de d’arriver dans la petite chambre aux teintes chaudes et pâles. Une haute armoire de bois sauvage Tiét dominait toute la hauteur de la pièce à gauche et laissait encore peu de place entre elle et le lit. Celui-ci était à baldaquin et moins large que celui de la grande chambre. Deux enfants pouvaient y tenir aisément, contre les trois ou quatre du lit occupé par Victoria. Un bureau à dessin également surplombé d’un miroir se situait à l’autre bout de la pièce rectangulaire. Des toiles confectionnées à base de la même soie tissée par les Fedís permettaient d’y peindre des formes exquises. Les couleurs de la peinture Gebá étaient toutes plus riches, plus profondes et plus mystérieuses les unes que les autres à mesure que le regard s’imprégnait de leurs contrastes.

Les toiles réalisées par la jeune Estherina représentaient des scènes de la vie Nomén dessous le Cenís, le ciel étoilé aux cosmiques hallucinations. La nature et les gens y étaient décrits. On y sentait toute la discipline à laquelle s’était elle-même formée la Princesse avec patience, application et une ardeur certaine. Le réalisme brutal était remplacé par une évocation sereine des impressions fugitives de cet esprit plein d’acuité, en prise avec son temps, alerte et plein de trouble, pressentant le besoin d’en sauvegarder l’essence ou du moins, une mémoire imparfaite et tacheté des larmes proscrites par la nature Ena. La Princesse peignait un Déndr sur chacune de ses toiles. C’était, disait-elle, sa signature. C’était le symbole de sa famille, d’elle et de son frère. C’était sa raison de prendre les devants du mal qui menaçait les siens.

L’espace laissé au sol entre le bureau et le lit avait, on pouvait le voir, longtemps servi aux jeux, généralement solitaires ou accompagnés de sa nourrice Calhá. Un vieux tapis usé semblait y avoir été fixé au plancher depuis l’éternité. Il était en poil de chèvre Pesóne Tenét, variété rousse de cette espèce, et Estherina n’en avait jamais autorisé le déplacement. De petits personnages de nacre y avaient dans une époque désormais lointaine représenté les héros mythiques la Haute Histoire des champions Esser, des Rois et Reines passés. La Princesse, assise sur ce tapis avec Sondy, se laissa porter par le songe en partageant avec elle ses petites statuettes répandues devant leurs genoux.

  • « Le bois de Tiét s’offre de lui-même lorsque l’arbre meurt… Nous n’avons pas à le couper… Penses-tu que Kalén sera récompensé si mon frère gagne la course ? Osa la Princesse dans la confidence de sa nouvelle amie.
  • Je ne sais pas, répondit Victoria. Tu le connais depuis longtemps ?
  • Depuis que je suis toute petite, confirma Estherina. Il est dans la tradition, même si ce n’est pas la règle, que la Princesse une fois parvenue à l’âge Midré se lie au Champion des Nomén dans le Délfide…
  • Tu es amoureuse de Kalén ? Réagit Victoria en écarquillant les yeux.
  • Amoureuse… ? Réfléchit la Princesse sans pourtant s’en défendre. Oui, je crois que c’est ce qu’on dit dans ce cas-là… C’est une idée qui ne veut sans doute pas dire la même chose dans notre monde.
  • Quand Zaràl a parlé de tes parents, lui raconta la jeune Dóm, Kalén les a défendu en disant qu’ils… enfin que c’était un mariage d’amour qu’ils avaient fait.
  • Oui… C’est parce qu’on s’unit rarement dans le monde Melida sans en avoir fait le véritable choix. Nous n’avons pas à nous battre pour vivre. Nous n’avons aucune raison de nous unir avec une autre personne si ce n’est pas parce que nous le voulons vraiment, parce que nous voulons vraiment être avec cette personne. Pourtant, les Princesses Nomén Melida ne sont pas les Princes Nomén… Nous sommes instinctivement poussées à désirer de nous-mêmes honorer le prestige de notre Peuple. Les Champions et Championnes Esser ont toujours été la gloire des Nomén. Ils ont toujours suscité l’admiration. Et par ailleurs, être Champion Esser, être Nalcaiád Esser, c’est également avoir l’esprit loyal, pas seulement être fort au Límedré.
  • C’est sûr que si c’est ton frère qui gagne la course, rit Victoria de manière contagieuse, tu ne pourras pas te marier avec lui !
  • Oui, c’est sûr ! Rit à son tour Estherina devant cette idée saugrenue, laissant échapper de sa bouche de minuscules Déndr colorés qui étonnèrent encore la jeune Dóm, avant de retomber dans sa méditation. Mais en même temps, peut-être que cela sera plus simple pour Kalén… Après tout, il s’est déjà promis à Edrís, et je ne voudrais pas avoir à le forcer à rompre sa promesse. »

Le sérieux de la Princesse embarrassait toujours la petite Victoria, qui voyait là la difficulté pour la jeune fille à céder à l’insouciance.

  • « Tu as peur pour demain ? » S’enquit-elle de nouveau auprès d’Estherina.

Celle-ci rabattit ses cheveux ondulés derrière elle. Ses yeux brillaient à la lueur du Hyét, la lampe nourrie par les forces Kín. Ils étaient plongés sur les dessins émergeant des reliefs creusés entre les touffes de laine du tapis. Tout cela lui semblait rempli d’une histoire aussi intime qu’universellement liée à celle des Melida.

Elle passa lentement ses doigts sur les diverses nuances de roux de cette laine ancestrale.

  • « J’ai encore peur pour mon Peuple, dit-elle songeuse. J’ai peur pour Narén. J’ai peur pour mon Père et pour ma Mère. J’ai peur pour mon frère. Je tremble pour Kalén. J’ai peur un peu pour toi aussi. »

Victoria sourit avec humilité.

  • « J’estime assez peu l’importance de ma propre vie, conclut-elle. Je crois que comme tous les Melida, je me sens prête à faire partie intégrante de ce monde et à parsemer un jour le Cenís. Être une étoile moi-même parmi toutes celles de mes ancêtres… Chaque Melida est prêt à donner sa vie pour son Peuple, parce que c’est ce qui anime notre histoire entière. Nous tremblons pour les autres, car sans les autres, nous n’aurions rien : sans les autres, nous ne pourrions ni commencer ni finir notre vie dans le rituel sacré du Cínedré. Nous serions condamnés à errer comme des ombres, comme les Edín… Nous n’existerions pas. Et le Tesín ne nous laisse en définitive que ça à protéger. Nous n’avons que ce qu’il y a de beau à préserver. Nous ne connaissons pas le mal. Nous sommes interdit de mal. Et toi, qu’est-ce que tu as chez toi qui vaille la peine d’être défendu et de te donner un jour à ton Peuple ?
  • J’ai Sœur Maryse, ma tutrice, répondit Victoria sans hésiter, et j’ai Léon, mon faux petit frère. J’ai Noël aussi…
  • Ton faux petit frère ? S’étonna la Princesse.
  • Oui, c’est pas vraiment mon petit frère, expliqua avec humour sa camarade. Il est orphelin comme moi.
  • Ça veut dire qu’il n’a pas de parents ?
  • Oui, approuva Victoria. Son père est mort dans la mine et sa mère est tombée malade.
  • Tu n’as jamais vu tes parents ? Questionna Estherina.
  • Non… Sœur Maryse m’a trouvée devant la porte de l’Orphelinat, raconta la jeune fille.
  • Ça doit être dur, réalisa la Princesse. C’est comment chez vous ? »

Victoria réfléchit un instant à la manière de lui présenter un portrait fidèle de la vie à Ardois.

  • « Il fait froid, résuma-t-elle. Là-bas, l’hiver, il neige beaucoup. Tu sais ce que c’est, l’hiver ?
  • Je comprends ce que c’est, répondit la Nomén. Je vois ce que Nín a vu de chez toi. C’est blanc, comme le pollen et comme le coton Nedeín. C’est humide et ça scintille. Je crois me souvenir de beaucoup de gris…
  • Oui, c’est pas très beau chez nous… convint la jeune fille . Enfin, moins beau qu’ici. Moi, je préfère ici. Je trouve que vous avez de la chance. Nous, on a eu la guerre, il n’y a pas longtemps. Enfin, c’était avant que je sois née mais c’était il n’y a pas longtemps quand même.
  • Alors cela doit faire une éternité pour nous, ajouta Estherina. Le temps passe beaucoup plus lentement chez nous que chez vous. Une floraison de Kadís chez nous doit bien passer en un instant chez vous… Qu’est-ce qu’il y a ?
  • Non, rien, la rassura Victoria. C’est juste que… ils me manquent quand même.
  • Tes amis ? S’enquit la Princesse.
  • Oui, confirma la jeune orpheline. Surtout le Père Jansem. C’était mon meilleur ami. Mais il est mort, pas longtemps avant que j’arrive ici, à cause du froid.
  • Ça doit être terrible… Suspendit Estherina dans une nouvelle floraison de sa pensée.
  • De quoi ? Interrogea Victoria.
  • De ne pas pouvoir choisir le moment où l’on va mourir, répondit Estherina. Ce soir, je prierai les ancêtres pour tes amis. »

Et les deux jeunes filles discutèrent ainsi une partie de la nuit, jusqu’à ce que le sommeil vienne pour les prendre.

Chapitre 10 – Comorá

Arrondissant leur bouche et glissant leurs doigts sur les lamelles de Jalondí pour faire vibrer l’air dans de longs et envoûtants battements, les Dreinít furent encore une fois invités à ouvrir la grande journée du Fólkot. Toute la foule s’amassa dans les Tribunes qui avaient été dressées dans la nuit tout autour de la grande place, devant l’entrée du Gón, et du long du circuit sur toute la partie qui n’était pas couverte par la forêt. Les Esser se préparaient dans le Tapél et Piodiís, l’entraîneur des Wák, s’assurait que tout le monde était bien présent.

Il fut surpris de voir Kalén si distrait et s’avança vers lui.

  • « Comment te sens-tu ? Demanda-t-il.
  • Je me sens bien, merci, conforta l’Esser.
  • Je ne t’ai pas beaucoup vu ces derniers temps…
  • Je sais, justifia Kalén, avec ce qui est arrivé à Narén l’autre jour, j’ai eu l’esprit occupé…
  • Mais tu as l’esprit clair, maintenant ? » Vérifia l’entraîneur.

Kalén regarda dans les yeux le grand Esser Melidé qui fut son idole comme lui-même savait être celui de toute une génération de Nomén.

  • « J’ai toujours l’esprit clair lorsqu’il s’agit du Fólkot, affirma-t-il. Il en va du prestige des Nomén Melida.
  • Bien, sourit Piodiís en posant sa main sur son épaule. Bonne chance champion. »

L’entraîneur poursuivit son inspection et Pyrís rejoint son camarade.

  • « Le Dauphin est prêt ? S’enquit-il.
  • Oui, confirma Kalén tout en tâchant de se concentrer et de masquer sa nervosité.
  • Tu sais, commença Pyrís, on est Melida, ça se voit si tu es nerveux. Respire. »

Il posa à son tour sa main sur le bras de son ami. Ils respirèrent ensemble et Kalén parvint à s’apaiser.

  • « Le Dauphin est bien meilleur au Límedré que je ne le suis… appuya Pyrís.
  • Et bien plus que je ne le suis moi-même, le rejoint Kalén. Clarén fera une bonne course s’il reste concentré et ne sort pas du circuit. Il y a des concurrents sérieux…
  • Tu penses à Opió ? Questionna son ami.
  • Entre autre », acquiesça l’Esser.

Opió était un Wák également talentueux qui avait souvent donné du fil à retordre à Kalén. Celui-ci passa devant eux et leur lança un signe sportif de la tête.

  • « Narén va mieux ? S’intéressa leur camarade.
  • Oui, répondit Pyrís, son père et la nourrice de la Princesse sont avec elle.
  • Narén est la Pasà de la Princesse, remarqua Opió, ça ne va pas l’affecter… ?
  • La Princesse est une grande Nomén, coupa courtoisement Kalén.
  • Bien sûr… salua le Wák. On se retrouve dans la forêt. Bonne chance.
  • Bonne chance à toi aussi », répondirent en chœur les deux amis.

Leur camarade s’éloigna et ils se serrèrent les coudes. Ils regardèrent tout autour d’eux cette vie prête à s’engager de nouveau dans le célèbre rituel. Et pourtant, leur âme à tous les deux était troublée.

Kalén aperçut Edrís au loin. Elle était venue pour lui souhaiter bonne chance. L’Esser s’approcha d’elle, ferma les yeux et posa son front contre le sien en signe d’affection. La jeune femme posa sa paume sur sa nuque et embrassa sa face tiède et calme désormais.

  • « Tu vas quand même participer à la course ? Vérifia-t-elle en exhalant les parfums du Senisedná qui vinrent embaumer les sens de son Delfedíd.
  • Il le faut bien, confirma-t-il. Tout doit rester pareil pour que quelque chose puisse en changer, n’est-ce pas ? »

La Dan Fedís lui donna sa bénédiction.

  • « Je serai dans les Tribunes avec ma sœur Hecí, murmura-t-elle.
  • Je serai dans la mêlée, et je volerai pour toi.
  • Maíni… »

Ils s’embrassèrent puis elle s’écarta. Ils se séparèrent dans un dernier regard.

Gretiél observait tout cet attroupement depuis son arbre. Elle ne pouvait s’empêcher de sourire devant la beauté de ces réunions et devant la fidélité des Melida à leur tâche. Elle tenait dans sa main une pipe toute neuve fabriquée par les Iensí. Une feuille de son Vepricó flotta dans le vide devant elle. Gretiél leva les yeux vers le ciel. Ce dernier avait légèrement changé de couleur. Un petit oiseau gris de l’espèce Qetí se posa sur la rambarde. Elle lui jeta un œil malicieux qui lui fut rendu. Le minuscule globe noir fourré dans le plumage de sa petite tête rouge brisait des lignes dans l’espace. Puis le petit être frissonna et finit par s’envoler. C’était le même frisson que la vieille femme avait vu dans le corps de Narén, et elle eut la sensation que cette dernière était elle aussi devenue un petit oiseau fragile. C’était la sensation subtile d’un changement, d’un froid qui s’installait sur le monde Ena.

La doyenne cligna des yeux. Elle fronça les sourcils et son ventre gonfla en approfondissant sa respiration. Elle comprit enfin. Alors elle s’apprêta à descendre, car il lui faudrait arriver vite.

Pendant ce temps, le petit Clarén se concentrait seul avec Leodé sur la berge négligée par les promeneurs en faveur de la grande fête. Lui aussi était nerveux et il redoutait ses propres actes. Il n’arrêtait pas de repenser à tout ce qui lui avait été dit ces derniers jours, que ce soit par Gretiél, Kalén ou encore lors de sa rencontre perturbante avec la Prêteresse Cerís. Il aurait eu envie que sa mère le prenne dans ses bras. Il aurait eu envie d’embrasser sa sœur. Il aurait eu envie aussi d’avoir quelqu’un comme Narén à ses côtés. Il aurait préféré que Kalén reste près de lui pour le soutenir.

Il tourna ainsi en rond tout le long du lent acheminement des Melida vers les nombreuses places assises pourvues pour eux. Soudain il sentit s’approcher une silhouette qui lui était familière et qui l’intimida presque plus qu’elle ne le rassura.

  • « Clarén… ? » Dit tout bas son père.

L’enfant n’osa pas répondre. Il n’avait pas reçu l’approbation claire du Roi pour ce qu’il s’apprêtait à faire. Celui-ci sourit et se pencha vers l’enfant en tendant ses bras, avant de ramener son fils contre lui. Clarén se serra contre son père, s’emplissant de sa chaleur dans son grand manteau.

  • « Ta mère et moi sommes fiers de toi… prononça solennellement le Roi. N’oublie jamais ça. »

Il garda le crâne solide de son enfant dans sa main de géant et élargit son visage tout entier devant la magnificence d’une progéniture si brave.

  • « Vole comme le Misén (le vent), l’encouragea-t-il. Ne te laisse pas déconcentrer, et souviens-toi des conseils de Kalén. C’est un grand Esser Melidé, le meilleur, discourut-il avec l’affabilité d’un conteur, l’index levé dans sa démonstration. Il est le meilleur Wák jamais entraîné par Piodiís. Sa confiance vaut pour la mienne. Va, mon fils. »

La force intérieure de cette voix pleine qui était celle de son père galvanisa plus que jamais le jeune garçon qui hocha de la tête avec une vigueur telle qu’elle s’en transforma légèrement.

  • « Nous avons, ta mère et moi, un cadeau pour toi, poursuivit Ladreí en tournant son fils vers le canal. Je te présente Vidéh. »

Alors, à la surprise du garçon, le Kín Ena né pour Clarén bondit hors de l’eau et l’invita spontanément, tant il avait le même caractère, à jouer avec lui. Il se glissa sous les jambes du Dauphin et ils partirent ensemble pour des embardées dans le cours de l’eau. Alors que déjà le ciel s’assombrissait minutieusement, avec une telle précision que seuls les plus éclairés en furent inconsciemment perturbés, le jeune Prince bondissait sur le dos de l’animal magique et fut rappelé par son père, qui le reçut dans ses bras une dernière fois.

  • « Merci Neí ! Lança-t-il avec joie. Et Maím (Maman), quand est-ce que je vais la voir ?
  • Ta Mère te retrouvera après la course, affirma doucement le Roi. Maintenant apprête-toi, le Fólkot va bientôt commencer. Tu es prêt ?
  • Je suis prêt », affirma le jeune Nomén avec clarté et chevalerie.

Ladreí salua son fils et alla rejoindre la Tribune Royale qui avait été déplacée près du Gón. Clarén se rapprocha de son côté de la maison de Conél, dont l’emplacement laissait une ouverture sur le premier embranchement du circuit. Il était situé juste après le Portail où démarrait et finissait la course. La grande allée montant jusqu’au château, celle où s’était évanouie Victoria la nuit de son arrivée, le Usélen, était alors traversée par un petit chemin dans la végétation dont une partie longeait la route. Celui-ci permettait aux promeneurs de marcher à l’ombre des grands arbres à la frange de la profonde Anón.

Victoria découvrit de son côté avec effarement tout le dispositif collectif de l’événement, magnifié par la Cité fleurie. Les divers Peuples affiliés aux espèces végétales du monde Ena lançaient des pétales et autres pollens miroitant dans les airs. Partout où elle levait les yeux, elle voyait de l’animation sans violence, et les jeux répétés des enfants Melida de toutes les sortes donnaient à cette manifestation tous les attributs irréfutables de la félicité et de la joie.

Le Roi parut et tout fut calme. Ce fut ensuite le Chef des Nakilén Melida, le Peuple de l’Onde, qui avait été invité pour lancer le Fólkot.

  • « C’est un grand honneur pour moi de pouvoir féliciter la Princesse en personne pour son Sanadrá, déclara-t-il solennellement en s’adressant à Estherina, qui selon la tradition attendait au pied du Gríma, l’arbre suspendu au balcon de la grande terrasse du Palais. Le Prèsti Nomén et le Fólkot sont toujours un événement pour le monde Melida. Nous savons à quel point nous sommes redevables au Roi d’ouvrir à ses Peuples un espace de rencontre à la mesure de leur diversité. Je regrette d’apprendre qu’une des concurrentes de la course, la jeune Narén, soit indisposée à concourir. Je parle au nom de tous les Melida et de tous les miens en souhaitant qu’elle se remettra au plus vite. J’ai ainsi le plaisir d’inviter les jeunes Esser Melidé Nomén, les Wák, à entrer sur la piste pour la course rituelle du Fólkot. »

Clarén essayait de contrôler sa nervosité alors que Kalén et Pyrís pénétraient dans l’enceinte et sur la ligne de départ avec leurs camarades. Il ne put s’empêcher de chercher à distraire son attention et jeta ainsi un coup d’œil par la fenêtre de la maison de Conél. Narén y était toujours profondément endormie et son père se balançait légèrement sur sa chaise en fumant sa pipe, concentré pour tous les Melida.

  • « Bonne chance gamin, laissa-t-il soudain échapper à travers sa pipe. J’ai reconnu ton odeur. Tu es nerveux ?
  • Oui, admit Clarén.
  • C’est normal, le rassura le Sení. Moi aussi. Va rejoindre la ligne maintenant, à ton poste. »

Clarén s’exécuta. Il leva la tête vers le balcon du Palais. Estherina le voyait également d’en-haut et ils se regardèrent.

  • « Je t’aime grande sœur, murmura-t-il en reprenant possession de ses moyens et de sa détermination.
  • Je t’aime petit frère », murmura-t-elle également en serrant sa main contre sa poitrine, comme s’il y eut quelque lien indélébile de télépathie entre les deux enfants.

Kalén se tint prêt et se mit en position accroupie de départ. Il jeta un regard à sa droite et croisa celui de quelques uns de ses compagnons. Il regarda à gauche et chercha à reconnaître Edrís dans la foule. Il aperçut ensuite le Dauphin se cacher dans la végétation abondante qui bordait le Prèd et sut que c’était maintenant irréversible. Pyrís lui rendit son premier regard et ils hochèrent ensemble de la tête.

  • « Nebeía (le Destin), prononça alors le Champion.
  • Nebeía », répondirent d’une même voix l’équipe soudée des trente-cinq Wák présents sur la ligne.

Clarén sortit hors de son col la pierre Eón qui tenait en pendentif autour de son cou. Il l’observa un instant puis la serra fort dans son poing, sentant sa surface lisse, son magnétisme opaque et son corps dur. Il la remit à sa place et se tint lui aussi prêt. Gretiél, qui arrivait près de la maison du poète, sentit la présence de la pierre. Elle s’arrêta nette. Son esprit alerté tenta de tracer l’origine de cette sensation. Non, ce n’était pas possible. Il fallait la retrouver.

Elle avança en s’appuyant sur sa canne et essaya vainement d’accélérer sa marche : cela lui était impossible. Elle savait qu’elle n’arriverait jamais à temps. Le décompte sonna par le porte-voix royal et avant même que la doyenne ait pu fermer les yeux, la course était partie.

Le jeune Dauphin fut jeté dans la mêlée. Kalén avait dès le premier virage de la grande ascension vers le Château pris la tête, talonné de près par Opió et par Pyrís. Les filets de Déndr fusant sur le chemin onduleux du Prèd avaient chacun leur teinte particulière. Aussi, quand la traînée bleu vif et pourpre de Clarén les dépassa tous d’une traite, alors même que ceux-ci fonçaient à tout allure, le brave Opió ne put que ne pas comprendre.

  • « Qu’est-ce que c’est que ça ?! » S’exclama-t-il en lui-même tandis que l’entrée du Château se découvrait pour les concurrents. Ces derniers s’apprêtaient à virer à droite pour aborder la grande boucle autour de la Cour, qui déboucherait ensuite sur le Jardin. De là, ils seraient amenés à couper à travers la berge pour enfin pénétrer dans la forêt.

Clarén en tête, Kalén savait qu’il n’avait plus qu’à s’accrocher et à contenir la foule des Wák qui s’amassait derrière lui. Ils traversèrent les allées de la Grande Cour, où un circuit avait été tracé à l’aide de pilonnes montés d’un petit drapeau blanc où la population des villages royaux se tenait pour les acclamer, levant doucement leurs bras ou éclatant dans de fervents Límedré. Tous furent étonné de voir passer en premier et bien en avance sur tous les autres un Esser qu’ils ne reconnurent pas tout de suite.

  • « C’est le Dauphin ! » S’exclama alors un garçon qui jouait souvent avec le jeune souverain, et tout le monde se retourna pour suivre la trace déjà évanouie de Clarén, qui avait pris le premier tournant vers une allée de bosquets menant au Premier Bassin.

Les Wák passèrent devant eux en petits groupes serrés, si rapides qu’il était difficile de les distinguer dans la masse. Dokà lui aussi, qui préférait la population réduite de la Cour à la foule compacte de la Grande Place, reconnut le Dauphin et sa laissa stupéfier par la signification que cela pouvait avoir. Le Nalcaiád Esser menait toujours le peloton et celui-ci pénétra à son tour dans l’allée. Kalén pouvait encore apercevoir la trace de son élève. Il accéléra davantage, tirant sur sa perception et sa grande connaissance du tracé, évitant de justesse d’être dépassé par Opió dans un autre virage où un vase gigantesque les sépara. Il savait qu’une fois dans la forêt, il serait pratiquement impossible de rattraper le Dauphin. C’était son terrain de jeu, et les forces Ena le porteraient. Le petit Esser danserait avec le vent et il ne ferait plus qu’un avec lui. Il serait le plus fort parce qu’il était un enfant, qu’il n’était même pas encore rentré dans l’âge Sédlin, et que pour lui tout cela, le Límedré et la vitesse, c’était un jeu.

Son principal rival le rattrapa et le rejeta sur le côté alors qu’ils contournaient le Bassin. Il l’évita en passant par-dessous dans une feinte appelée l’Atíro. Pyrís vint à la rescousse de son camarade et joua le trouble-fête, faisant tampon entre Kalén et son concurrent. Un autre groupe de Wák se rapprocha dangereusement d’eux. La pression d’Opió sur le groupe de tête provoqua un acte audacieux de la part de Kalén. Celui-ci prit de l’altitude à l’entrée du Jardin. Pyrís comprit et laissa légèrement leur rival remonter vers lui. Puis, alors qu’ils sortaient d’un virage serré, le Nalcaiád fondit de manière transversale et déchira en deux leur coude à coude.

Pyrís, qui avait mis au point cette stratégie avec son camarade, contrôla son dégagement tandis qu’Opió, déstabilisé, fut rejeté dans le groupe suivant. Ce dernier en fut lui-même déséquilibré, ce qui permit aux deux amis de récupérer une petite avance. Clarén, lui, avait déjà atteint la berge, également gagnée par certains spectateurs enthousiastes, et traversait maintenant le canal. Il pénétrait dans la forêt et fut étonné d’avoir à fournir si peu d’effort pour éloigner ses poursuivants. Bien que concentré sur le circuit et soucieux de sans cesse respecter les règles que son maître lui avait apprises, il filait à une vitesse prodigieuse sans avoir à limiter sa perception de ce qui l’entourait. En surpassant tout ce dont étaient capables ses compatriotes et sujets les plus talentueux, il n’était en rien limité dans ses prouesses. Il savait qu’il pouvait encore aller plus vite. Aussi, il esquiva les arbres marqués par Kalén un à un et si rapidement qu’il eut été difficile ne serait-ce que de l’apercevoir en clignant des yeux.

Son entraîneur atteignait à son tour la berge, toujours secondé par Pyrís et bientôt de nouveau rattrapé par Opió et une autre Esser, Natél, qui s’était stratégiquement extraite du second groupe. Il ne voyait désormais plus nulle trace du Dauphin, pas même la queue de la traînée lumineuse qui le suivait. Sachant qu’il était venu pour lui le moment de prouver sa valeur malgré tout, il poursuivit son effort. Clarén, loin devant, passa en rase-motte les deux Veprí contre lesquels Kalén l’avait mis en garde et évita habilement et sans effort le Cinéd qui leur succédait.

Kalén arriva lui-même à ce passage environ une minute plus tard. Opió laissa la place à Natél qui provoqua une distraction auprès de Pyrís. Puis il s’interposa brusquement sur le chemin de Kalén dans une fulgurante percée, obligeant ce dernier à se dégager plus haut encore entre les deux arbres, manquant soudain de se prendre le Cinéd. Il fut perdu un instant entre les branchages et récupéra la course derrière Pyrís. Celui-ci força pour gagner l’arrière-train de Natél. Dès lors, il opéra une ruse, le Cadéde, par laquelle il arriva à se diviser dans sa propre nuée de Déndr de manière circulaire, avalant littéralement son concurrent et l’aveuglant. Lorsqu’il le relâcha, celui-ci rata un embranchement capital et perdit un temps précieux qui l’obligea à se rattacher au troisième groupe pourtant vaillant.

Clarén était toujours seul en avant de la course. Tout autour de lui était calme. Il traçait son chemin en zigzaguant avec fluidité et réalisa tout à coup qu’il aurait très bien pu s’être trompé de direction. Tout en fonçant, il reconnut un buisson aux fleurs multicolores de Janáp, qui était une étape située presque à la moitié du trajet. Cela excita son hilarité. Il jubila en le dépassant et sa poussée se resserra.

De retour au Gón, Victoria fut prise d’un sentiment étrange, alors qu’un grand miroir provoqué par les forces Ena, l’Ectaét, reflétait l’avancée des Wák sur le circuit. Elle ne savait que faire de l’avancée étonnante du Dauphin, que tout le monde avait reconnu désormais. Les Chefs des divers Peuples se lançaient des regards circonspects. Victoria ressentit de nouveau la force de son Kín se réveiller dans l’alerte, quelque part. Nín l’appelait. Gretiél de son côté serra fort la main de Narén, sentant dans son ventre une alarme similaire se confirmer. Kalén passa le Janáp, de nouveau en tête du peloton. Le jeune Dauphin s’affirma dans la confiance soudaine de ses propres capacités. C’est à ce moment-là que Nín se réveilla, car Clarén arrivait vers lui. Son double était toujours à ses côtés et il n’eut pas le temps de protester. Ce dernier fondit en lui et dressa entre eux deux un écran de force Ena. Le Dauphin fonça à toute allure et n’eut pas le temps non plus de réagir. Il s’engouffra dans la brèche et surpris par l’apparition du portail Idená, il fut avalé par celui-ci. Le double avait emporté Clarén. Nín reprit finalement possession de lui-même, en vain.

Au même instant, Narén se réveilla en sursaut de son coma et écrasa la main de la doyenne dans la sienne. Dans la douleur et la surprise, la main de Gretiél se contracta violemment, provoquant un Liédre, le Límedré irréversible du Tesín Sánad. La main de Gretiél se dispersa dans une envolée de papillons scintillants qui se transformèrent en étoiles, aveuglant au passage définitivement leur hôte dans l’acte du Máre. Cependant, les étoiles qui auraient dû s’élever jusqu’au ciel s’amenuisèrent en atteignant le bord de la fenêtre dont elles ne dépassèrent pas le seuil. Elles disparurent, et la doyenne y perdit sa main.

Conél se précipita vers les deux femmes en tâtonnant.

  • « Calhá ! Appela-t-il en contenant son agitation. Calhá !
  • Laisse, Conél, l’interrompit la doyenne. Occupe-toi de Narén. »

Tandis que le poète mouillait le front de sa fille qui haletait pour happer l’air, Gretiél trouva son chemin vers la fenêtre et ferma les yeux pour recouvrer sa concentration. Elle siffla imperceptiblement. Le vent se leva et en peu de temps, Dieldayé, son Kín Ena arriva devant elle. Gretiél le fit rentrer. Quelques spectateurs alertés se rapprochèrent, des enfants notamment. La doyenne ferma les volets. Narén se retrouva dans le noir de la seule lanterne de la maison et sentit l’activité du Misén Ena près d’elle.

  • « Le ciel sans étoile… lança-t-elle dans un délire paniqué avant de reconnaître l’odeur puis le visage de son père et de la vieille femme. Le Gredón… le Gredón… j’ai vu le Gredón ! Le Comorá arrive !
  • Ma petite, gémit presque Gretiél en la soutenant dans ses bras tant la chose était grave, il va falloir que tu partes ! Laisse-toi porter par mon Kín. Va avec Sondy. Va avec Sondy et retrouvez les Edín. Je suis désolée, je n’avais pas compris. Retrouvez les Edín, tu m’entends ? Tu m’entends, Narén ?
  • Je me sens faible… pleura la jeune femme. Je me sens si faible ! Gretiél, j’ai peur ! J’ai mal ! Neí (Papa), j’ai mal ! J’ai mal ! Qu’est-ce qu’il m’arrive ?!
  • Maíni, la rejoint Conél en prenant son visage dans sa main, Gretiél est Sení maintenant, tu m’entends ? Nous ne pouvons plus t’aider et il est trop tard pour attendre… Fais ce qu’elle te dit.
  • Dieldayé va te porter jusqu’au Senisedná Nacoyá, poursuivit la doyenne. Vous allez récupérer la petite au passage. Narén, Narén, écoute-moi. Tu m’entends ?
  • Je t’entends… murmura Narén en se laissant caresser la joue par le pouce de son père.
  • Il va falloir que vous passiez par la terre des Cerís, prévint Gretiél. Il y a un passage, au Nord-Ouest d’Anón Enok, qui mène au monde des Dóm. Nous qui avons guidé Sondy dans notre monde, il est temps de nous laisser guider par elle dans le sien. Suis-la, et retrouvez les Edín. Seuls les Edín pourront nous venir en aide. Seuls les Edín pourront témoigner que… que ce n’est pas notre faute.
  • Et le Dauphin… ? Espéra Narén.
  • Le Dauphin a été trompé, se lamenta la doyenne. Le Roi, la Reine, Nín a été trompé. Nous avons tous été trompés. Que n’ai-je été là pour le voir ! Que n’ai-je été là pour le voir… »

Alors que la course entamait son dernier quart et que la foule des Melida était suspendue à son cours, le Roi s’était levé. Victoria leva les sourcils de surprise et sauta de son siège.

  • « Nín ! S’exclama-t-elle en courant à petits pas vers les marches descendant la Tribune. Tu es là ! »

Le Kín Ena, qui avait regagné en toute hâte le château, changeait frénétiquement de forme dans la panique. Victoria n’avait pas le temps de reconnaître les images qu’il représentait. Ladreí tourna son regard vers elle et la Tribune suivit. Il se dressa et tendit ses jambes. Son visage se ferma, sa respiration s’accéléra. Il se saisit de son bâton et une ombre passa sur son visage. Les Melida ne surent plus s’ils devaient suivre l’avancement de la course ou ce qu’il se passait dans la Tribune. Mais alors ce fut ce qui se passa au-dessus de leurs têtes qui vint freiner leur jugement. Le ciel qui d’ordinaire était toujours d’un bleu très clair était désormais d’un gris de plus en plus foncé, et les nuages se métamorphosaient dans de colossales et cauchemardesques mutations. Les Chefs des Peuples se levèrent à leur tour et tout le monde commença à faire de même, affolé et désorienté. À mesure que les concurrents approchaient de l’entrée de la Cité pour attaquer le dernier segment, le ciel s’assombrissait et tout le monde leva le nez vers le plafond décoloré qui désagrégeait sa clarté indigo.

  • « Vád Melidé… » murmura Ladreí.

Le danger s’empara du Royaume Nomén et les Esser n’étaient pas encore arrivés. Estherina se colla contre la balustrade opposée au balcon qui donnait sur la Cour tout entière recouverte des ténèbres du Comorá. Ce dernier envahit au-dessus d’elle l’étendue du monde comme si les constellations étoilées, ayant desserré leur étreinte et leur toile, laissaient s’ouvrir une faille, une déchirure dans le tissu du cosmos Ena.

  • « Non… Dit-elle tout bas dans un refus, soudain désarmée. Non, ce n’est pas juste !
  • Estherina ! L’appela sa nourrice en accourant comme elle le pouvait.
  • Calhá ! Se retourna la Princesse, des Déndr affolés s’enfuyant par sa bouche, dessous l’orage qui déposait de larges griffures sur la surface de Derís Anón. Retourne auprès de Narén !
  • Mais ma Princesse… S’agita vainement la vieille femme aux pas serrés, en proie au désemparement.
  • Fais ce que je te dis, ma nourrice, la supplia Estherina, s’il te plaît. Fais-le pour moi et pour tous les Melida. »

Puis elle siffla un coup dans l’espace qui se couvrait d’une chape suffocante de masses noires.

  • « Daneí ! » Lança-t-elle par-dessus la balustrade.

Presque instantanément, son Kín Ena jaillit du Nomeí Dákt. Le Glitaí surgi du vide se présenta devant elle, prêt à la servir. La jeune fille se jeta sur lui et l’enfourcha.

  • « Je dois défendre mon Peuple », lança-t-elle à la femme tandis que Dokà lui aussi arrivait dans la cohue des gens du Palais.

Elle lui fit signe de rester avec sa nourrice, s’envola avec son Kín puis plongea vers les Tribunes.

  • « Neí ! » Appela-t-elle.

Mais Ladreí n’était plus là. Alors que les Wák, Kalén en tête, arrivaient près de la ligne d’arrivée, la panique s’empara de la foule. Des gens mourraient, aspirés par des gestes trop brusques. Les meneurs de la course se stoppèrent sans même prendre la peine de franchir la ligne et levèrent la tête autour d’eux où le ciel s’apprêtait à se fendre.

  • « Esser de tous les Peuples, héla le Chef des Maneía Melida, le Peuple de l’Écho, qui amplifia sa voix grâce aux pouvoirs Ena, joignez-vous aux Nomén ! Melida, au centre du Drén !
  • Edrís… » S’interrompit Kalén alors qu’il allait voler jusqu’à sa position pour lancer la grande défense des Melida, dans son usage originel.

Mais partout où son regard se posait, la foule des spectateurs circulait dans tous les sens en direction de la place, descendant des estrades alors que de noirs renflements menaçaient de s’abattre sur eux. Le ciel qui s’obscurcissait avait l’allure d’une nuit sans étoiles. L’éclipse du monde Ena démarrait sa grande et funeste marche.

  • « Où est le Dauphin ? » Réalisa tout à coup l’Esser Melidé.

Estherina fonça de son côté auprès du Conseiller du Roi qui tentait d’organiser la mêlée.

  • « Erén ! L’interpella-t-elle. Où est mon Père ?
  • Je ne sais pas ! Réagit ce dernier alors que le vent se levait soudainement.
  • Je suis là, surgit alors la voix du Monarque qui avançait avec détermination au centre de la Place, au milieu de tous les Chefs et de leurs Peuples. Où est Clarén ?
  • Je ne sais pas ! Gémit Estherina.
  • Chefs de tous les Peuples Melida ! Lança alors le Roi vers ses compatriotes. Guidez vos gens en lieu sûr ! Le Drén est ici inutile ! »

En même temps qu’il parlait, le ciel désormais complètement noir semblait s’abaisser et menaçait de s’écraser dans de grands roulements sur eux. Ladreí se tourna vers Erén et Kalén qui les avait rejoints.

  • « Mais où est mon fils ? » S’enquit-il avec désespoir.

Les deux Nomén ne surent quoi répondre. Ils restèrent totalement désarmés et autour d’eux, les Chefs réunissaient leurs populations.

  • « Père ! Descendit Estherina de son Kín.
  • Ma fille, la serra-t-il dans ses bras, guide nos gens jusqu’à l’Ibír Ena. Allez rejoindre ta Mère !
  • Et toi, Neí ? S’inquiéta la Princesse en s’accrochant à lui.
  • Nous passerons un long moment dans les ténèbres. Tu seras seule sans moi… Veille sur Maím.
  • Neí ! Supplia Estherina en se jetant dans ses bras.
  • Va, ma fille ! »

Estherina leva une dernière fois ses yeux vers son Père, puis elle sauta sur Daneí qui se cabra.

  • « Veille sur notre Peuple, Reine Nomén ! Lança le Roi. À tous les Wák, escortez la Princesse !
  • Mais… » s’interposa Erén.

Ladreí posa vivement la main sur l’épaule de son ami.

  • « Nos ancêtres et moi nous occuperons seuls de vous couvrir, lui ordonna-t-il avec dans sa voix la marque ultime de l’estime et du respect.
  • Mon Roi… voulut ajouter Kalén.
  • Retrouve mon fils, l’interrompit Ladreí dans un ordre qui sonnait comme un ultime service. Retrouve-le et protège-le.
  • Je suis désolé ! S’inclina l’Esser dans le tumulte de la tempête.
  • C’est moi qui suis désolé, répondit le monarque tout bas. Maintenant, fuyez !
  • Nomén ! Les rassembla Erén. Suivez la Princesse ! »

Aussi, tandis que la Princesse quittait son Père et fédérait avec elle la totalité des familles de la Cité, le Roi invoqua son Kín à le rapprocher du monstre et posa la base de son bâton sur la terre de Nomída Prenis. Élevé par le Nón Ena au milieu de la Place, Il leva les yeux vers le Gredón qui se fracassait plus fort que des vagues déchaînées.

–  « Aliqiía Cinelí (Grands Ancêtres du Cenís) ! Appela-t-il en convoquant les Esprits Ena qui affluaient autour de lui. Soyez avec nous, pour une dernière fois ! »

Il planta son bâton Feí dans le sol et la magie du Roi Nomén prit place. Il transperça le ciel violenté d’un grand éclair de forces Ena. Derrière la marée opaque du Comorá qui ouvrait une gueule béante, les étoiles furent catalysées et se révoltèrent avec le Roi Nomén, Protecteur des Melida. Ensemble, ils luttèrent pour retenir la progression du fluide noir. Ladreí investit toutes ses forces et celles de son monde pour résister à l’engloutissement progressif du Château, dont la pointe avait déjà disparue dans les flots abîmés.

Puis dans un dernier geste, se sachant sacrifié, le Monarque ouvrit ses yeux clairs en un miroir de ce que les forces Ena avaient de plus sombre. Il leva son Feí, vecteur de force le reliant au sol et au Cenís dévoré. Dàna eut un sursaut dans son sanctuaire et Riva, la Reine, s’éveilla soudain.

  • « Ladreí !
  • Emadeía (Mon Amour) », embrassa-t-il à son oreille.

Et il embrasa son corps entier ainsi que son âme dans le Cálome, l’acte de communion du Cínedré. Par son sacrifice, il tenta de paralyser le Comorá dans une dernière parole : « jamais plus ».

Au moment où tout ce cataclysme s’était déclenché, Clarén était arrivé de l’autre côté du portail magique. Il reconnut instantanément cet endroit. C’était l’autre extrémité d’Anón, et c’était le début du territoire des Cerís Melida. Tout était silencieux, le Gredón n’avait pas encore atteint le Château, et il mettrait encore bien du temps à recouvrir Anón, qui avait ses propres forces de résistance. Seul un Bebeítol, un oiseau vague et disgracieux au chant alangui, rompait l’angoissante atmosphère d’abandon qui régnait ici. Il avança doucement jusqu’à la lisière de la forêt et s’envola en longeant la grande chaîne des majestueuses et terribles montagnes d’Enok.

Arrivé aux premiers amoncellements de pierre du village Cerís, il constata que celui-ci était inhabité. Il marcha lentement en jetant des regards aux alentours. Un reste de feu fumait. Il l’observa avec curiosité, se demandant ce que cela pouvait être. Il n’avait jamais vu de feu. La vue du bois carbonisé lui permit de comprendre néanmoins ce que cela pouvait représenter. Il resta un moment immobile, puis il releva la tête et reconnut le domaine de la Reine.

Serrant ses poings dont les petites ailes frémirent, il prit son courage à deux mains et s’avança jusqu’à au pas de la porte. À l’intérieur, tout était sombre, si noir qu’on ne pouvait rien distinguer. Il prit une grande respiration puis posa le pied à l’intérieur. Rien ne se produisit. Il continua d’avancer pas à pas, prudemment. Il ne toucha aucun mur au fond de la case. Il continua d’avancer. Il avança si loin que bientôt, il ne put distinguer davantage la lumière de l’entrée derrière lui. Il marchait dans la totale obscurité et ne savait pas où cela allait le mener.

Au bout d’un moment, il aperçut une pâle lueur qui bougeait sensiblement dans un lointain sillage de raies lumineuses. Il continua d’avancer avec appréhension. Une angoisse, sage et résolue, pétrifiait partiellement ses membres. Le halo de lumière grandissait progressivement tandis qu’il avançait et à mesure qu’il se rapprochait, une silhouette et un visage émerger, éclairés à la lueur d’une bougie. C’était le visage d’une vieille dame. La petite flamme sur la bougie dansait comme s’il y avait eu un léger courant d’air, imperceptible. La femme le regardait patiemment, avec un immobile sourire, sans bouger.

Clarén se retrouva face à elle et ne sut quoi faire ni quoi dire. Le sourire de la vieille femme s’élargit dans une invitation. Le silence régnait toujours dans ce noir absolu. Cela semblait un autre monde. Puis la femme pencha la tête et regarda à ses pieds. Le garçon fit de même. Tout en bas, en-dessous d’eux, une autre lueur, un autre halo plus large encore et plus mystérieux, un halo originel, pâle et violacé, ressemblait aux émanations luminescentes des forces du Lédis Ena.

  • « Tu es Clarén, n’est-ce pas ? » Demanda soudain la vieille femme.

Le Dauphin leva puis hocha la tête en signe d’approbation. L’étrangère le regardait fixement, avec le même sourire, énigmatique et pourtant empreint d’une certaine bienveillance. Ce dernier incita le garçon à rester tranquille.

  • « Tu n’es jamais venu me voir, constata-t-elle.
  • Qui êtes-vous ? Demanda le Dauphin.
  • Qui je suis, tu me demandes ? »

Clarén hocha de nouveau positivement la tête.

  • « Je suis Sondy, répondit-elle.
  • Sondy ? S’étonna l’enfant.
  • Cela te surprend. C’est vrai, c’est surprenant, convint la vieille dame. Je suis Sondy telle qu’elle aurait dû t’apparaître si elle n’avait pas quitté la terre des Melida. Il paraît qu’une floraison de Kadís vaut un instant dans le monde des Dóm. Je n’en crois rien. Aussi, sais-tu ce que tu perdras en t’aventurant sur la terre désertée par les forces Ena ?
  • Non… répondit Clarén, inquiet.
  • Tu y perdras ton âme Melida, petit Dauphin, expliqua-t-elle. Elle restera là, et toi tu partiras. Et quand tu rentreras, elle sera encore là, mais elle aura continué de vieillir sans toi, et il te sera impossible de la rejoindre. À moins que…
  • À moins que quoi ? Frémit l’enfant.
  • À moins que les Edín t’apprennent comment rejoindre ton ombre, petit Nomén, conclut l’âme de Sondy.
  • Mais je n’ai pas envie de quitter la terre Ena, défendit le jeune garçon.
  • Et pourtant, tu vas le faire, affirma la vieille dame. Tu vas le faire parce que Sondy ne pourra pas retrouver le Peuple des Ombres sans une des plus belles lumières Nomén. »

Clarén resta figé, paralysé par les propos de l’apparition.

  • « Pauvre petit être… déplora-t-elle. Tu croyais pouvoir sauver ton Peuple en gagnant la course du Fólkot. Tu croyais que ce serait si simple… Mais rien n’est simple, ni dans le monde des Dóm ni dans le nôtre. Le Comorá a déjà commencé à s’emparer de la nature Ena, et tu as déjà perdu la course des Melida.
  • Ce n’est pas vrai », commença à pleurer le garçon en contenant sa révolte, les membres contractés et immobilisés par l’ampleur terrifiante de ses propres forces.

Ici, il n’y avait pas de Déndr. Il n’y avait que les larmes, les larmes amères et l’incapacité de s’en défendre. La vieille dame laissa émerger son bras de la lueur et caressa de sa main rugueuse et ridée la joue de l’enfant. Elle eut l’air vraiment désolée.

  • « Si, pauvre petit, compatit-elle, c’est vrai… Maintenant, tu vas repartir. Je vais juste reprendre ceci. »

Elle plongea ses doigts maigres et pourtant vaguement potelés dans son col. Elle en retira la pierre que lui avait donnée Zaràl et la glissa dans la poche de son chemisier. Elle soupira et ne sourit plus. Son visage s’éteint. Elle ne prononça plus une parole. La flamme de sa bougie fut soufflée par le vent. Derrière le jeune garçon, le silence du monde Ena était réapparu. Il sortit de la case.

Déboussolé, il fit quelques pas. Une haute silhouette tendue vers le ciel se tenait debout à quelques mètres devant lui. Il avança. Les larmes désormais passées faisaient luire ses pommettes tristes. Zaràl l’attendait et lorsqu’il se trouva à deux pas d’elle, elle baissa vers lui ses yeux vides et calcinés. Clarén n’osa pas lever tout de suite la tête vers elle. Il s’exécuta à contrecœur et ne savait absolument pas ce qu’il fallait faire. Il eut voulu s’enfuir et voler jusqu’aux siens, mais il se sentait vidé de toutes ses forces.

La haute stature de la Prêtresse était vêtue d’une longue robe noire traînant sur le sol et garnie de quelques pierres suspendues de couleur rouge. Tout autour d’eux sentait le désert et la dureté. Il ne restait plus de place pour la tendresse des Melida dans le Monde Ena. Clarén s’arrêta tout juste devant elle et la Reine sombre parla pour rompre le silence, qui aspirait le moindre éclat de vitalité du Dauphin. Étrangement, une chaleur sensible et vulnérable s’empara de Clarén, si bien qu’il se mit à pleurer encore, et les petits Déndr qui s’échappèrent de ses yeux se transformèrent en eau.

La Reine posa sa main arachnéenne sur son petit crâne aux cheveux fins et soyeux. Elle se pencha vers lui en l’approchant d’elle, arquée comme une figure gothique au-dessus du Prince.

  • « Mon enfant… glissa-t-elle doucement, avec une tendresse insoutenable. Mon fils. »

Alors Clarén se dégagea violemment et brandit ses petits poings qui avaient cessé de se transformer.

  • « C’est pas vrai ! Cria-t-il. Ce n’est pas vrai ! »

Se révoltant contre son incapacité soudaine à se lancer dans le Límedré, il réunit toute la colère qu’il avait en lui et la condensa dans ses paumes étouffées avant de rugir. Il jeta deux grands coups de bras dans l’air en hurlant, brassant ce que son corps n’avait jamais pu brasser, au plus fort et au plus violent qu’il le pouvait, puis jaillit de cette force incommensurable quelque chose qu’aucun Nomén n’avait pu atteindre seul : le Tirán Ena. Pétri de pleurs, son corps entier s’embrasa et le Dauphin se jeta dans le Límedré enflammé avant de s’enfuir de nouveau dans un flot inextinguible de Déndr plus colorés que jamais. Il voulait partir loin, au plus loin qu’il le pouvait de la sorcière qui allait désormais hanter ses rêves et qui l’entendit partir, avant de disparaître elle-même de la surface de la terre.

Clarén fonça le plus vite possible rejoindre le bout de la forêt et y pénétra sans égard pour le lointain assombrissement du ciel. Il ne prit même pas le temps d’éviter les arbres les plus jeunes, qu’il réduit en cendre sur son passage. Il fut éjecté sans contrôle de sa poussée au pied du Víad qui le renverrait près de Derís Anón. Il s’y engouffra sans réfléchir et en peu de temps, il se retrouva de l’autre côté.

Réunissant toutes ses forces, il esquiva les arbres et se mit bientôt à croiser les premiers Peuples en exil. Alors il accéléra davantage, ravalant dans sa gorge qui réapparaissait sans cesse des larmes de désarroi. Les Melida allaient trouver refuge dans Anón, la Grande Protectrice du Monde Ena. Le jeune garçon comprit dès lors qu’il était trop tard seulement sa colère était trop grande, tout comme sa force. Peut-être, se disait-il, s’il arrivait assez vite, il pourrait faire la différence et venir en aide à ses camarades Esser. La révolte s’empara soudain de lui, lorsqu’il croisa Kalén et ses amis, escortant la Princesse et le reste des familles Nomén vers Ibír Ena.

  • « Non ! Refusa-t-il en s’embrasant plus intensément encore à travers les arbres qui commencèrent à crier en écho à sa douleur, et que les Melida durent éteindre.
  • Clarén ! » Le reconnut miraculeusement Estherina avant que Kalén n’aille à sa poursuite. Pyrís réalisa de son côté qu’ils avaient oublié Narén dans la pagaille.

Clarén longea le Ladné. Vidéh sentit sa présence et jaillit hors de l’eau pour le suivre. S’unissant à lui, Clarén gagna encore en vitesse et en puissance. Il fila à toute allure sur la surface du fleuve et vira dans le canal.

Lorsqu’il arriva aux premières maisons de Nomída Prenis, il se trouva nez à nez avec l’horreur du Gredón, mais cela ne lui faisait plus peur. Il fonça à travers le village périphérique et pénétra dans la Cité aux grands arbres. Au même moment, Ladreí commençait à porter son bâton à son visage, en prise avec la terre et le ciel noir comme le jais, et plus noir encore, une noirceur avalant la noirceur elle-même dans un anéantissement absolu. Ce mal engloutissait sa propre violence dans le paradoxe de sa ruine, de son inexorable force d’autodestruction.

  • « Poií (Jamais plus), l’affronta le Roi, réduisant son existence à l’essence la plus extrême de sa force.
  • Neí ! » Hurla Clarén en fonçant droit jusqu’au centre du monde Nomén, dans l’œil du cyclone.

Et le Dauphin s’embrasa dans le même éclair, faisant jaillir la force de l’Esser Límen, la force élémentaire du Tirán Ena, à l’intérieur de la percée ouverte par son Père. Une traînée enflammée parcourut l’éclair de force Ena qui s’étirait du point au sol où était planté le bâton de Ladreí jusqu’à la blessure infligée au ventre du Gredón, monstre informe et titanesque.

Ce fut comme une secousse sismique qui fit craquer celui-ci, mais qui fissura aussi la terre du monde Ena. Le sol s’éventra et des plaques de roche se disloquèrent, comme il avait incombé jadis à la terre des Cerís de subir telle sentence. Kalén fut secoué en arrivant et dut rester en vol tout le long pour ne pas se retrouver happé par les éventrements de la terre.

Soudain, il s’aperçut que de la lumière brillait toujours dans la maison de Conél. Pyrís arriva au même moment. Ils foncèrent à l’intérieur alors que le monde autour criait, que les habitations étaient brisées comme de la paille et que la montagne soutenant le Château commençait à s’étirer et à éclater de toutes parts.

Conél et Gretiél étaient toujours là, les yeux fermés, se tenant la main.

  • « Clarén fait le Semádra tout seul ! Lança Kalén dans l’incompréhension. Vous devez partir !
  • Emmène-moi près de lui, vite, ordonna la doyenne.
  • Où est Narén ?! Se précipita Pyrís.
  • En sécurité », répondit la vieille Dan Fedís.

Le regard vide des deux Sení indiquait clairement qu’il n’y avait pas à discuter : ils avaient fait leur choix. L’Esser porta le plus vite possible Gretiél jusqu’au centre du désastre. Celle-ci se jeta directement sur le foyer lumineux qu’alimentait seul avec son père l’Esser Límen. Elle dispersa les atomes solidaires de son corps dans un dernier Liédre à la force bleu, la force d’abandon aux étoiles du Cínedré. Toute entière elle attrapa le Dauphin dans ses bras et se joint à son effort. La force Ena de la doyenne s’infiltra dans le feu magnifique du jeune garçon et grimpa comme une flèche jusqu’à la source du mal.

La blessure du Gredón gonfla en un éclair et explosa avec violence. Le lien fut rompu et la travée s’éteint dans une large cicatrice. La terre cessa d’être secouée de convulsion. Le plafond noir du ciel hurla de part en part et arrêta sa progression. Il se rétracta un peu et sembla se recouvrir sur lui-même, accusant le choc avant de se régénérer.

Clarén était étendu par terre, inconscient. Kalén savait que sans la force réunie de tous les Melida autour de l’Esser Límen, ils n’avaient réussi qu’à gagner du temps, quoique inestimable et précieux. Il ramassa l’enfant et le prit dans ses bras. Dans la maison du Sení rompue en deux, Conél avait disparu. Les deux Esser rejoignirent le groupe des Nomén.

La Reine Riva, dans la chambre sacrée de l’Ibír Ena environnée d’arbres Yostéro, farouches et griffus, tentait de contenir les secousses subies par Dàna. Tedeiá, sa Pasà, s’était mise en charge de récolter des fleurs de Hót qui avaient pour vertu de calmer la Reine. Il y eut un grand choc dans le cœur de celle-ci, un grand cri. Comme Tedeiá tardait à revenir, Riva dut aller rejoindre la grande serre. Sa robe ample de Fál Sité (« la soie aux vagues ») alourdissait étrangement sa marche, signe que l’atmosphère d’Anón se rétractait sur elle-même. La Reine ouvrit la porte de la serre et entra. Elle s’arrêta net devant une apparition qui se tenait au fond de l’endroit sauvage.

  • « Zaràl… Laissa-t-elle échapper, interloquée.
  • Riva, rendit sa presque sœur. Cela faisait longtemps.
  • Tes yeux ne voient pas comme je te honnis, incisa la Reine, alors j’ose espérer que ma voix te permet de le sentir.
  • Je sais, convint la Prêtresse Cerís. Je t’ai retiré ton précieux héritage…
  • Tu m’as pris mon fils ! Ma fille ! Mon Peuple ! »

Riva, dans sa colère, contenait sa violence, à l’aide du soutien de Dàna. Les poings serrés, elle fit vibrer les parois de verre.

  • « Tu es injuste… répliqua Zaràl. La fragilité que j’ai donnée à Clarén est la seule chose qui a été capable de lui révéler sa véritable nature… Esser Límen…
  • C’était un garçon qui vivait par le jeu, ne décoléra pas Riva.
  • C’est un garçon aux pouvoirs exceptionnels, clôt la Prêtresse. Je lui ai donné ce dont tout le Monde Melida avait besoin. Ladreí lui-même savait que cela exigerait un sacrifice. Je n’ai pas choisi ce qui arrive.
  • Mais ça t’arrange bien, n’est-ce pas ? Provoqua la Reine.
  • Oh, ma sœur…
  • Je ne suis pas ta sœur, la coupa Riva.
  • Nous sommes de la même famille, justifia la Cerís. Autrement, comment se fait-il que tout cela soit possible ? Les enfants royaux sont aussi les enfants du Peuple Cerís. Comment pourraient-ils faire face aux forces du Comorá sans connaître en eux-mêmes ce que c’est que de faire face à la puissance de la chair, la douleur de la chair, et sa jouissance ?
  • Tu es un être ignoble, ravala la Reine Nomén.
  • Je n’envie pas l’étroitesse de ton esprit, Riva, déplora Zaràl. C’est pourquoi les enfants du Roi et de la Reine Nomén ont tant besoin de nous maintenant. Il fallait bien que quelqu’un leur ouvre l’esprit, élargisse leur horizon. Imagine, c’est Nín lui-même qui a attiré la Dóm ici pour leur apprendre qu’il existait autre chose ailleurs… Quand le Dauphin est rentré de sa visite chez nous avec le Gamén autour de son cou, tu n’as rien dit. Tu étais plutôt soulagée qu’il me rencontre finalement… pourquoi ?
  • Si j’avais su que c’était pour nous tendre un piège, je…
  • Quel piège ? S’offusqua la Prêtresse. Est-ce moi qui ai dit à Nín de ramener la Dóm ici ?
  • Nín n’a rien à voir là-dedans, nia la Reine.
  • Ah non ? »

Zaràl huma autour d’elle le parfum des cultures si savantes et ordonnées de la Reine.

  • « Tu sais que ta Pasà est venue nous voir, elle ? Interrogea-t-elle. Le lendemain de l’inauguration du Prèsti, elle m’a dit que le Gríma n’avait donné qu’un seul pollen la veille, et que celui-ci s’était transformé en un Kín, un double exacte de Nín… Elle m’a dit : « Je me souviens, il s’est passé la même chose quand le Dauphin est né », ici même, dans l’Ibír Ena… Parce qu’il y a un Gríma, ici dans l’Ardén, n’est-ce pas ?
  • Je n’étais pas au courant de ça… Se perdit la Reine.
  • Bien sûr, rit presque Zaràl, elle n’avait pas voulu t’offenser !
  • Où veux-tu en venir ? S’impatienta Riva, qui peinait à contenir sa révulsion.
  • Je veux dire que le Gríma est un arbre hybride créé par les Cerís, s’avança doucement la Prêtresse, en promesse devant Dàna de l’alliance secrète entre les Nomén et nous, pour le maintien des frontières Melida, l’équilibre et la paix. Un Pacte de Non-Agression mutuelle, et un objet de confort, de légitimation, ou dirais-je de conformation pour tous les Peuples soumis à votre règne. Une manière de dire : si vous n’êtes pas dans notre camp, vous êtes dans celui des Cerís, ou peut-être… des Edín ? Dans le brouillard et les ténèbres du Tesín. C’est pour ça que ta Pasà est venue me voir. Elle voulait être sûre que nous n’allions rien tenter contre les Melida… Je lui ai répondu : « La seule chose que nous pourrions faire aux Melida, c’est les sauver ». « Les sauver de quoi ? » M’a-t-elle demandé. Je lui ai dit : « Mais les sauver d’eux-mêmes évidemment, et de leur incapacité à se battre. »
  • Nous sommes tout à fait capables de nous battre, défendit la Reine.
  • Vous êtes capables de vous réfugier derrière le Drén, contre-attaqua Zaràl. Vous êtes capables de vous protéger, comme la tortue Ceíl étourdie dans sa carapace. Vous subissez le Tesín comme sous votre muraille, en vous repliant, esclaves de Dàna que vous êtes, vous n’osez même pas lui arriver à la cheville ! Crois-tu que Dàna estime des êtres soumis ? Il y a une chose que je sais, que tu sais, que Ladreí savait et que j’ai vu par le Gamén autour du cou du Dauphin : vos Peuples sont fatigués. La Princesse elle-même vit dans le désespoir. Le Roi a vécu son règne dans la fatigue et dans le pressentiment qu’il devrait passer la main au plus tôt, qu’il ne se sentait pas de taille, qu’il ne se sentait pas à sa place à guider un Monde appuyé sur un mensonge ! Les étoiles n’ont pas faibli à cause du retour du Comorá. Non, le Comorá est revenu à cause de la négligence du Roi, parce que le Roi était désespéré que la vie des Melida soit si longue et si régulière, si monotone ! Parce que le Roi lui-même désirait que tout cela finisse ! Le Roi était muet face à ses ancêtres, incapable de les soutenir et de les aider. Le règne de Ladreí a été le règne du doute et la porte ouverte à la Peur. Le Comorá aime la Peur et se nourrit d’elle. La Peur du Roi a affaibli le Cenís. Dàna l’a senti. Et elle a envoyé Nín, le Kín créé par Gretiél pour Sondy, la Nomén devenue Dóm…
  • Ladreí était un être sensible. Le doute était sa vertu ! Ce que tu dis n’a pas de sens, refusa d’entendre la Reine.
  • Alors réfléchis, appuya la féroce Zaràl sur la plaie ouverte dans le cœur de Riva, comment se fait-il que le Dauphin ait développé en lui tant de violence pour qu’il puisse de lui-même faire jaillir le Tirán Ena de toute une race ? Comment se fait-il que la Princesse, et ça je l’ai également vu par le Gamén, ait trouvé refuge dans l’amitié d’une Dóm plutôt que dans son propre Peuple ?! Fais face à la réalité, Riva ! Nín est allé cherché le secours de la Dóm parce que Dàna le voulait, et il a organisé la rencontre avec les Cerís parce que le Roi et la Reine Nomén étaient trop loin de leurs propres enfants, trop loin de leur Peuple, trop occupés à contempler leurs propres atermoiements et leur frustration !
  • J’aime mes enfants ! Lâcha enfin Riva en s’effondrant dans des larmes que seules les forces de Dàna savaient compenser en avalant ses étoiles et en sauvant ses yeux. Mais je ne peux pas le faire parce que le Roi et la Reine Nomén sont Sení Jén (Voyant) et que cela veut dire abandonner ses droits sur ses enfants, ne devenir que participant… j’ai des devoirs, Zaràl ! » Elle se reprit malgré elle. « Je suis la Reine et je suis dans l’Ibír ! »

Zaràl se pencha soudain vers elle, les yeux clos pour ne pas distraire les ténèbres, et saisit cette Reine à genou par la mâchoire. Elle savait bien qu’elle n’avait rien à craindre des forces Ena à l’intérieur de la serre. Tedeiá arriva par mégarde et Zaràl la congédia d’un regard aveugle qui terrifia la Pasà.

  • « Dis à ta servante de partir, ordonna-t-elle à l’épouse impuissante du Monarque.
  • Tedeiá, pánjia (laisse-nous) », s’exécuta Riva.

La Pasà s’enfuit, affolée. Zaràl revint à la victime du sort Melida et relâcha son emprise.

  • « C’est Dàna qui a elle-même engendré le double du Kín de Sondy par le pollen du Gríma, argua-t-elle, devant vos yeux. Elle vous a mis en garde, et vous l’avez ignorée. C’est Nín et son Teikién qui ont, pendant le Fólkot et sous l’impulsion de leur véritable Maîtresse, ouvert le portail qui a mené le Dauphin jusqu’à moi et jusqu’à son destin. La vieille Gretiél a eu une vision de l’Esser Límen. C’est la Dan Fedís qui l’aura inspirée. Mais les Fedís sont sous l’ordre de Dàna et tu le sais bien. Tu vois maintenant, tu le savais depuis le départ et c’est pourquoi vous n’avez pas résisté, car tout venait d’Elle. Vous vous êtes pliés à cette idée, toi et ton époux, parce que tous les vents vous y poussaient, parce que vous sentiez bien que c’était la volonté même de la Mère d’Ardén… Une nuit, l’âme de Sondy demeurée en terre Ena est venue me voir dans mon sommeil. Elle m’a dit : « Je serai bientôt de retour parmi vous. J’ai grandi. Dàna me demande de revenir auprès de mon Kín. Dàna veut que les choses changent et que je les libère, avec toi. Je suis dans mon âme ce que mon corps ne sait pas encore. Guide-moi. » … Qu’est-ce que tu crois ? Moi aussi, je subis le Tesín. Mon Peuple aussi obéit aux ordres des forces Ena. Nous ne tuons ses bêtes que sous sa permission. Seulement nous ne sommes pas ses esclaves.
  • Nous ne sommes pas non plus des esclaves, défendit la Reine. Nous aimons ce monde et nous aimons la vie que nous y menons. Jamais nous n’avons négligé aucun instant de la vie des Melida dans ce monde que nous savons beau, riche et juste !
  • Seulement, vous nous aviez toujours sur la conscience ! Comprit enfin Zaràl. Nous étions toujours là, là-bas au loin, les mauvais parents, les parias, ceux qu’on garde dans un coin de sa tête, qu’on enterre et qu’on tente d’oublier. Les Melida, et le Roi en premier lieu, sont coupables de ce qui leur arrive, du fait même qu’ils se savent et se sentent coupables qu’il puisse y avoir parmi eux, parmi les membres de leur race, des gens comme nous, des gens libres d’oser ne pas accepter ça… et pourquoi ? Avons-nous eu le choix ? Non ! Nous sommes le Peuple de Verre. »

Zaràl leva la face vers le ciel.

  • « Dàna, si tu m’aimes ! »

La Cerís abattit un grand coup du poing sur la table à côté d’elle et celui-ci se brisa avec la totalité de son bras en mille morceaux, changés instantanément en verre. Elle haleta un moment en reprenant son souffle, pesant la douleur qui déchirait son membre confisqué. Cependant, elle avait eu raison de compter sur l’intelligence de l’Esprit Suprême des forces Ena, et Dàna recomposa lentement la réversibilité du Tesín. D’infimes particules de force magique et translucide vinrent se souder à la forme de son bras de jadis. Elle embauma la cicatrice du membre entier de Zaràl et celui-ci lui fut rendu plus fort encore, restitué en quelques instants de grâce charnelle.

  • « Dàna elle-même soutient la cause des Cerís, lâcha-t-elle avec une larme qui brûla sa joue. Te rends-tu compte ? Pendant tout ce temps nous étions loin de vous… et Dàna n’était même pas en colère contre nous. Elle nous a juste donné la condition qui correspondait à notre âme. Nous étions des êtres qui souffrions de vos guerres incessantes du temps où nous étions tous des Dóm. Nous avons osé prendre en charge et accepter cette vulnérabilité pacifique, cette souffrance… Nous ne cherchons pas à l’enterrer, comme vous. Nous ne cherchons pas à enterrer les autres pour oublier que nous avons des devoirs envers eux. Vous étiez trop préoccupés par ce qui était beau pour vous occuper de ceux de votre famille qui vous semblaient si étranges, si imprévisibles, si dangereux et si laids de représenter encore et toujours un autre Peuple ayant subi votre intolérance. Les Edín… Oh, Riva, je vous plains, toi et ton Peuple… vous avez beaucoup à vous faire pardonner. Dàna a toujours été prête à soutenir une réconciliation ouverte entre nos deux espèces… nos deux adelphes familles… le Roi des premiers Nomén et celui des premiers Cerís étaient frères… vous auriez pu vous ouvrir à vous-mêmes la voie du pardon devant tous les Peuples au lieu de ne nous accorder que le loisir de vous fournir des bâtards ! Vous vouliez nous aimer, vous vouliez essayer de vous rapprochez de nous, discrètement, timidement, sans oser l’avouer, et peut-être les mariages royaux entre Nomén et Cerís étaient sincères. Mais vous n’avez jamais su comment nous intégrer. Vous étiez fascinés par nos pouvoirs mais vous étiez incapables de nous accepter près de vous. Vous aviez peur que vos précieux Peuples si raffinés et si dévoués vous échappent. Vous aviez peur de perdre le contrôle sur vos propres pouvoirs et vos privilèges. Les Rois… Vous avez choyé votre culture propre, et comme vous aviez raison… Je suis effondrée moi aussi. Riva, je te plains, et je me plains moi-même. À force d’avoir ménagé ce que vous pensiez être le pire, l’impossibilité de maîtriser ce qui n’est pas maîtrisable, la force brute de la nature, dans la rencontre de l’Autre… vous avez entretenu la Peur… C’est vous, les responsables du Comorá. C’est vous qui avez négligé l’amour de vos propres enfants et avez provoqué leur perte. Ils vous accuseront… vous auriez dû écouter vos propres enfants… ils avaient besoin de réponses… ils avaient besoin de savoir comment il pouvait exister quelque part dans le monde Ena un Peuple comme nous et comme vous, si différents… ils avaient besoin d’avoir des réponses : comment se peut-il que certains ne vivent que d’une manière si d’autres sont capables de vivre d’une autre manière ? Vous ne méritez pas votre statut de Parents du Monde Melida. Ils avaient besoin, tous, d’avoir une place pour penser et pour s’épanouir à leur guise, par-delà les interdits de leur nature. Ils auraient eu besoin qu’on leur explique comment il était possible… qu’on puisse renier ses propres frères et sœurs… pour n’avoir simplement pas à expliquer ou à justifier quoique ce soit du passé… de peur de se salir les mains. C’est Nín qui vous a sauvés. C’est Nín qui vous a sauvés en vous ramenant et en agitant devant les yeux de tous le produit le plus pur du désir de liberté d’une des vôtres d’il n’y a pas si longtemps, d’une Nomén, l’une de votre propre Peuple… qui s’est liée à un Dóm. La Princesse a eu plus de jugement que vous. Vos enfants sont actifs. Ils ont pris toutes les vraies décisions où vous n’avez fait que subir et perdre du temps… C’est parce que vous saviez pertinemment l’imposture de votre règne que tout cela est arrivé… Vous saviez qu’il faudrait un jour que les Nomén payent et rendent ce qui ne leur avait été que confié… Peut-être, en définitive, est-ce que vous vouliez enfin conquérir quelque chose qui vous appartienne. Peut-être, au fond, étiez-vous lassés d’ordonner et d’obéir… »

Avant de finir son jugement, Zaràl remonta son manteau sur ses épaules et tourna la tête vers Riva avec mépris. Puis, elle asséna le coup de grâce à la Reine écroulée, ses mains enfoncées dans la terre pour qu’elle la soutienne, cherchant vainement un espace pour se cacher :

  • « Vous êtes les maîtres et responsables de votre destin. Qui domine doit savoir quand son sol tremble. Vous avez perdu le moment de faire bouger les choses vous-mêmes. Maintenant, c’est à votre tour d’avoir à vous battre pour retrouver le droit de vivre, légitimes sur vos propres terres. »

Elle partit. La porte s’ouvrit d’elle-même, servie par les forces de Dàna. Et Riva, comme Narén avant elle privée de ses pouvoirs par la Mère de Tous les Melida, fut laissée pour morte en son domaine.

Chapitre 11 –Dóm Melidé

Victoria, qui avait été entraînée par Nín à quitter la place, avait bientôt été rattrapée par le Kín Ena de Gretiél. Celui-ci transportait Narén, considérablement affaiblie, qu’il déposa aux pieds de la jeune fille, au beau milieu des bois.

  • « Narén ! S’exclama Victoria. Est-ce que ça va ?
  • Sondy… » put à peine prononcer la jeune Esser qui tenait mal sur ses jambes.

Dieldayé la soutint et elle appuya son bras sur lui. Elle mit un certain temps à récupérer ses esprits dans le silence éloigné d’Anón. Autour d’elle, même les créatures sauvages de la forêt semblaient s’agiter et fuir vers l’Ibír, cœur d’Anón le sanctuaire, le havre.

Narén reprit son souffle. Elle se sentait lourde. Elle n’était plus capable d’exécuter le Límedré. Elle n’était capable de rien de ce dont était capable n’importe lequel des Melida. Elle ne pouvait que marcher. Elle commença à pleurer. Elle avait été exclue de ses semblables. Elle ne partageait plus leur sort. Elle était devenue Dóm.

Victoria s’approcha d’elle doucement, comprenant ce qui se passait par la présence de larmes sur les joues de la jeune femme. Elle lui caressa timidement le bras, puis Narén s’ouvrit et reçut la petite contre elle. Elle la serra fort pour épancher son inconsolable chagrin.

  • « Tu es gentille, toi, pleura-t-elle à chaudes larmes, se vidant de sa douleur. Tu es gentille… Tu ne mérites pas qu’on te fasse du mal, tu n’as rien fait… Tu es innocente. »

Puis elle commença à se ressaisir, mains dans les mains avec Victoria dont elle contempla un moment le visage peiné, les yeux noirs, humides et un peu rougis.

  • « Il faut… Chercha-t-elle à se souvenir. Il faut que tu me guides. Allons… Est-ce que tu veux bien m’aider ?
  • Oui, répondit avec empressement et franchise la petite Victoria.
  • Il faut que tu m’aides, sourit Narén, émue. Il faut que tu m’aides à aller chez les Dóm…
  • Tu dois retrouver les Edín ? Anticipa la jeune fille, pressée de marquer sa bonne volonté.
  • Oui… Confirma l’Esser Melidé. Allez viens, grimpe avec Nín. C’est Dieldayé, le Kín de Gretiél. Viens, je t’aide. »

Narén peina à supporter le poids de la petite pourtant légère et cela l’effondra. Son extrême fragilité la prenait par surprise. Elle se mit à pleurer de plus belle et s’écroula par terre. Victoria se jeta contre elle en pleurant avec la jeune femme, anéantie, qui se vidait de toutes ses larmes, comme une enfant perdue dans la nature hostile.

  • « Pleure pas, Narén, supplia Victoria, ne pouvant refréner ses propres pleurs. Pleure pas, s’il te plaît. »

Jamais la jeune fille n’avait vu personne se perdre dans le sanglot de manière si violente. Même à Ardois, la politique du couvent avait toujours été la retenue. On ne s’épanchait guère, à l’Orphelinat comme dans le monde Melida.

Narén, elle, commençait à peine à comprendre le désarroi de la Princesse telle qu’elle l’avait trouvée dans sa chambre quelques lunes auparavant. Elle pensa à son père, à ses amis, à son Peuple, au monde Melida. Et enfin, elle pensa à elle-même, livrée à son sort, sans plus de lien à la nature ni de recours aux forces Ena. Elle avait perdu l’extension naturelle de son être. Ne restait que le corps lui-même, dans toute son impuissance pesante et dans toute son inertie, impossible à muer en d’époustouflants vertiges.

Elle serra de nouveau Victoria contre elle comme son ultime secours. Victoria, elle, retrouvait en Narén comme une présence maternelle. Cela la percuta et lui permit de comprendre quelque chose de ce qui lui avait toujours manqué, et qu’elle désirait par-dessus tout.

Toutes deux s’assoupirent enfin, épuisées, et la nuit du monde les plongea dans un oubli momentané de l’urgence qui les avait menées à partir.

Pyrís chercha longtemps dans tout ce qu’il connaissait d’Anón pour retrouver celle qu’il était maintenant persuadé d’aimer. Partout il croisait les Peuples Melida regagnant leurs territoires comme une terre d’exil. Partout l’inquiétude régnait dans le monde Ena, et l’on se demandait combien de temps le Comorá, qui semblait aux yeux de tous s’être endormi un moment, mettrait à repartir et à terminer son abominable œuvre d’extinction.

L’Esser Melidé déboucha dans un endroit depuis longtemps inexploré par les Melida. C’était la région de la forêt qui menait lentement vers la partie Nord-Est du pays Ena et les montagnes d’Anón Enok. Il n’hésita pas à s’y aventurer, se disant que s’il y avait une chance, le reste pesait peu dans sa décision. Puis, au bout de deux heures désespérées de recherche supplémentaire, il prit une pause et s’avoua égaré.

Il s’assit sur un rocher et prit le temps de se remémorer ses souvenirs des lieux, des personnes, des évènements. Le passage d’une image, le sourire de Narén, fit saigner son âme. Il allait se remettre en route avec plus de passion quand il fut arrêté, juste en se retournant.

Edrís se tenait là, devant lui, le visage perdu elle aussi, presque un fantôme.

  • « Edrís ? Réagit l’Esser. Que fais-tu ici ? Enfin… tout le monde va rejoindre l’Ibír…
  • Kalén est avec vous ? Répondit seulement la Dan Fedís.
  • Oui… » Ne sut que dire Pyrís.

L’Esser comprit que ce n’était pas Edrís elle-même. C’était son image, sa Nacteía Díste. C’était un message. Pyrís ferma ses yeux et ses poings, et elle en fit de même. Un lien se créa entre eux.

De l’autre côté des routes invisibles d’Anón, Kalén fut arrêté dans sa marche alors qu’il veillait sur le Dauphin. Celui-ci, porté par Vidéh, était soigné par le Palré Hadherón. Edrís apparut aux yeux seuls de son Delfedíd et le saisit de stupeur.

  • « Edrís… murmura-t-il en s’avançant vers l’image. Où es-tu ? Tu n’es pas auprès des autres Fedís ? Tu n’es pas auprès de ta sœur ? Où es-tu et que t’arrive-t-il ? Oh, dis-moi seulement que tu es en sécurité, que tu es quelque part où je viendrai te retrouver. Oh, Maíni… Pourquoi le Nacteía… ?
  • Aide-nous… » laissa traîner le mirage hors de sa bouche.

Elle disparut et Kalén fut saisi de colère. Il bondit vers le ciel et jaillit hors de la forêt, dépassant la cime des arbres. Derrière lui, vers le Prèd, le lac sacré Ysón Upení était complètement noir de refléter le Gredón. Le Château disparaissait progressivement sous les excroissances du ciel. Mais Kalén, lui, cherchait à l’extrémité de l’océan sans fin des arbres quelque lueur spécifique qui en s’éteignant en deux points distincts aurait pu lui indiquer la provenance du message.

Notant le plus proche, il fonça à l’horizon vers l’Est pour le rejoindre. En une dizaine de minutes de rase-motte au-dessus de la tête des arbres, affolés par le sifflement terrifiant du Atará, le vent persécuté du Comorá, il atteint le point où plus tôt s’était arrêté Pyrís. Si ce dernier était retourné vers le Nord à la recherche de Narén, lui de son côté perçut d’emblée les embruns des forces Ena convoquées par la Fedís qui commençaient à disparaître progressivement sur les traces de leur origine.

Il fonça en priant pour que les marques bleuâtres fumant entre les troncs demeurent assez longtemps, de sorte qu’il puisse en rattraper la source. Il l’atteint in extremis en approchant du point le plus éloigné de Nomída Prenis où il était jamais allé. Celui-ci mènerait inévitablement à une autre chaîne de montagnes, au-delà du Mont Tindtí, à quelques lunes d’ici : les Malkín. Celle-ci marquait le début d’un autre océan : une mer de monts tous plus abruptes que ceux d’Anón Enok, recélant d’inévitables dangers plus redoutables et multiples encore que le Comorá, et derrière lequel se trouvait, selon la légende, une part infime d’un véritable océan, l’Obé.

Kalén posa son poing en terre et convoqua les forces de Dàna.

  • « Dàna, clama-t-il en son cœur, je t’ai toujours servie de toute mon âme. J’ai toujours été prêt à donner ma vie pour mon Peuple, ce Monde qui est tien et que j’aime. Dis-moi seulement qu’Edrís est saine et sauve et qu’elle n’est pas là-bas. Dis-moi que je me trompe. »

Alors Dàna instilla une image dans son esprit : Edrís était enlevée par un homme chevauchant un Ekényan, une bête infertile des Malkín, et ils grimpaient la première montagne. Kalén rompit la vision de rage. Il se mit en chemin avec plus de volonté qu’auparavant.

Dans deux ou trois jours, en reprenant des forces, il arriverait aux abords d’un monde inconnu. Peut-être n’y trouverait-il aucune trace d’Edrís et peut-être n’était-ce là qu’un châtiment voulu par Dàna. Seulement cela n’avait aucune importance, il ne pouvait rester avec le doute et ne rien faire. Il était Nomén et ne pouvait pas dépérir. Il lui était tout simplement impossible d’enterrer ce sentiment, cette peur de perdre le peu de choses qui font d’une vie Melida une vie digne d’être vécue et servie de bout en bout, sans aucun autre compromis.

Pendant ce temps-là, Narén arrivait avec Victoria et leurs compagnons aux portes du village Cerís. Nín les avait conduits jusqu’au Víad et ils avaient discrètement longé Anón Enok pour retrouver la région désertique où était établi le Peuple de Verre.

La jeune Esser n’avait aucune idée d’où pouvait se trouver Senisedná Nacoyá, alors elle entendait bien suivre le Kín de Gretiél. Celui-ci les transporta discrètement en flottant au-dessus du sol rocailleux. La nuit commençait à tomber sur le Monde Ena et les Cerís s’attablaient dans leurs abris de pierre. Narén savait que pour l’instant, ils ne pouvaient aller plus loin.

  • « On va s’arrêter là et attendre qu’ils se soient endormis avant de… Conseilla-t-elle.
  • Zaràl vous attendait », l’interrompit soudain une voix derrière eux.

C’était Vitàl qui, l’œil perçant et les sens en éveil, se tenait droit, armé d’une petite hache.

  • « Ne dis rien, chuchota l’Esser à l’oreille de Victoria.
  • Suivez-moi, intima le guerrier Cerís.
  • Nous désirons seulement passer, tenta Narén.
  • Zaràl sait », la coupa seulement Vitàl.

Nos amis obéirent. En arrivant près du fauteuil de la Prêtresse, entourée d’enfants et de femmes Cerís, celle-ci sentit la présence de Dieldayé qui commença à s’agiter. Elle le tint en joug de son regard aveugle et celui-ci y fut emprisonné, incapable de s’enfuir. Nos trois compagnons furent à leur tour saisis de terreur en voyant alors Zaràl lever sa main arquée et dans un geste terrible de son visage convulsé, semblable au museau d’un bête, réduire le Kín Ena de Gretiél en un millier d’éclats de verre, dans une horrible implosion de l’être Ena.

  • « Non! Protesta violemment Victoria.
  • Kín de traîtresse ! Se leva brusquement Zarál, galvanisée par la protection de Dàna, mère du monde Ena. De quel droit Gretiél a cru bon de s’interposer à la volonté de Dàna ?! Ainsi vous allez rejoindre le Nacoyá ? Ainsi vous allez chez les Dóm ? Quoi ? Vous comptez vous réfugier derrière les jupes des Edín ?! Vous les croyez meilleurs que nous parce qu’ils sont plus faibles ?! »

Narén et Victoria, soumises et à genou, n’intervinrent pas. Toute parole était dangereuse devant la colère de la Prêtresse Cerís. Victoria avait envie de pleurer pour le Kín de Gretiél, mais sa fierté devant la cruauté de la Prêtresse la retint.

  • « Parlez ! Hurla soudain Zaràl. Nín, viens à mes côtés. »

Mais celui-ci n’obéit pas et ne bougea pas du côté de sa maîtresse. Il ne comprenait pas. Quel que put être le soutien de Dàna à la Prêtresse Cerís, cette dernière semblait visiblement l’outrepasser.

  • « Parlez où je vous réduis en cendres ! » Sortit-elle de ses gonds.

Soudain Pyrís jaillit de derrière les rochers d’où il avait observé la scène et attendu le bon moment. De toute sa force, il se jeta sur ses amies et s’empara d’elles et de Nín qui s’était cramponné à Victoria. Ce dernier ajouta ses pouvoirs à ceux de l’Esser, fonçant droit vers la piste du Nacoyá.

  • « Nín, lança-t-il, guide-moi ! »

Et le Kín Ena, dans sa puissance magique, lui transmit la connaissance du lieu où se trouvait le passage vers le monde des Dóm. C’était un fleuve souterrain de la taille d’un trou de souris par lequel pouvait à peine passer un nourrisson. Mais le Kín avait dans ses pouvoirs les ressources nécessaires pour y faire passer un géant.

Ils arrivèrent bientôt à l’entrée du cratère qui creusait le pas fleuri d’une des montagnes Enok, poursuivis par la troupe des Cerís qu’excitait leur Reine. Sans tarder, ils s’engouffrèrent dans le passage et disparurent.

Ils atterrirent quelques instants plus tard de l’autre côté et c’était une autre forêt, plus éparse et bien moins impressionnante qu’Anón ou même Derís Anón. Il faisait froid et il semblait qu’on rentrait déjà dans l’hiver. Il n’y avait derrière eux plus de cours d’eau, seulement un terrier dont nul n’aurait pu dire s’il était habité.

Narén enserra Pyrís et enlaça ses bras autour de son cou. Ils restèrent quelque temps comme ça à reprendre haleine. La jeune femme se remit à pleurer doucement.

  • « C’est fini, la consola le jeune Esser. On est loin d’eux. Ils ne peuvent plus nous rattraper…
  • J’ai eu tellemente peur… Trembla Narén dans ses bras, la tête contre son épaule.
  • Chhh… C’est terminé… »

Nos compagnons se regardèrent et tentèrent d’évaluer l’endroit.

  • « Tu reconnais ici ? » Demanda le jeune Esser à Victoria.

Celle-ci fit « non » de la tête.

  • « Allons par ici, décida Pyrís. Tu as froid ? Demanda-t-il à Narén.
  • Un peu, oui…
  • Tiens, proposa l’Esser, prend ça. »

Et il enfila sur son dos sa veste en laine recouverte de plaques de Gayít, une matière minérale solide particulièrement résistante et réactive au froid, dont les Esser se servaient pour aborder la surface de l’eau à grande vitesse pendant la course sachant qu’en cas de dérapage, ils pouvaient bien s’y retrouver trempés.

Victoria, elle, avait pris Nín dans son petit manteau prêté par la Princesse. Quoique léger, il permettait au Kín d’y diffuser sa chaleur fluide, comme un coussin douillet dans lequel on aurait glissé une brique chaude, mais légère comme un ours en peluche.

Ils se mirent en marche sans savoir où ils allaient. Ils marchèrent ainsi pendant trois heures, ménageant des pauses pour Narén, toujours en état de faiblesse, et pour les petits pieds de Victoria. Pyrís avait toujours dans sa veste une petite bourse pleine de graines de Trepidél, qui leur permirent de récupérer des forces.

Au bout d’un moment, ils tombèrent enfin à la lisière du bois et Victoria reconnut instantanément les environs.

  • « Mon village est là-bas ! S’exclama-t-elle, heureuse de reconnaître le lieu. Ardois c’est là… bas. »

S’arrêtant net devant le passage d’une ligne de chemin de fer, elle s’aperçut qu’à l’horizon tout était dévasté. Tout ce qu’elle pouvait voir au loin dans les montagnes jadis boisées des ardoisières, c’était les ruines de villages incendiés et réduits en miette par les bombes. En peu de temps après son départ, l’espace de quelques secondes selon la légende, l’horreur s’était abattue sur son village natal.

Elle resta bouche-bée, incapable de bouger ou de dire quoique ce soit, au milieu des rails. Narén et Pyrís traversèrent la ligne et découvrirent un paysage comme ils n’en avaient jamais vu. Ils s’avancèrent seuls dans le silence déserté d’une vision de la guerre dont ils avaient toujours été épargnés : une vision du monde de leur origine qu’ils n’avaient jusque là pu qu’imaginer.

Nín sortit de sa cache, contre la poitrine de Victoria qui commençait à verser des larmes. Elle vit pointer au loin la flèche de l’église et l’imposante allure de l’Orphelinat Lefèvre, là-bas, tout au fond du monde des Dóm. Nín se mit à inspecter les rails avec curiosité. Puis il se mit tout à coup à faire des signes avec une certaine compassion en direction de Victoria. Il avait trouvé le morceau d’une poupée accroché aux échardes d’une des planches en bois de la ligne, coincé entre le métal et celle-ci.

La jeune fille se baissa et essaya de le décrocher. Le Kín Ena commença à s’agiter. Au loin, imperceptiblement presque, un train arrivait dans le silence. Pyrís et Narén, pour qui l’usage du chemin de fer n’était pas familier, avait continué d’avancer sans s’en rendre compte, saisis par la découverte de cet univers si désolé et séparé du leur.

Nín pressa Victoria qui tenait vraiment à retirer l’objet prisonnier des rails. Le train arrivait à toute vitesse mais elle s’était donnée pour mission de récupérer le morceau de poupée qu’elle était pratiquement sûre d’avoir reconnu.

  • « Attend, j’y suis presque… » Le rejeta Victoria.

Remarquant qu’on pouvait désormais apercevoir la locomotive arriver par-delà le menaçant virage qui sortait de la frange des arbres, qu’il était bientôt trop tard et que la jeune fille était impossible à raisonner, Nín se mit à siffler avec hystérie. Le train hurla à son tour par sa sirène. Narén et Pyrís, plus loin, se retournèrent. Pyrís bondit dans son Límedré et il eut suffi d’une seconde de plus pour l’attraper quand soudain jaillit de la lisière un homme à moitié nu. Ce dernier fit quelques pas vers le rail avant de se projeter énergiquement sur Victoria pour la déloger. Il se transforma presque instantanément en verre et la locomotive, hurlant pour alerter les troubles-fête, le heurta de toute sa force. Elle le transperça, impossible à stopper.

Le corps du Cerís vola en éclat, se brisant dans un fracas terrible et répandant son verre partout autour du point d’impact. Victoria releva la tête alors que le train continuait de passer sans ralentir, la sirène hurlant toujours de colère. Elle serrait dans son poing la petite tête souriante d’une poupée qu’elle avait pensé être celle d’une de ses camarades de l’Orphelinat. Pyrís atterrit près d’elle et l’écarta du rail, duquel pouvait jaillir un morceau de verre à tout moment, propulsé par le mécanisme infernal des roues sur les lignes rouillées.

Le Cerís Melida avait dû les suivre de près ou peut-être, pensa un moment Narén, être le seul admis par Zaràl à être envoyé chez les Dóm. Mais pour quelles raisons ? Nos trois amis restèrent un long moment à regarder passer le train, signe maniaque de leur retour dans le monde humain. Puis, par mesure de respect, ils ramassèrent les débris du Cerís que Nín mêla ensemble au creux de sa chaleur.

Ils l’enterrèrent non loin de là, dans une bordure de ce qui fut jadis un pré et où de petites fleurs bleues avaient résisté au passage des chars. Ils contemplèrent droit devant eux l’horizon gris et pensèrent combien il eût été doux de pouvoir demeurer en monde Melida sains et saufs pour le restant de leur vie. Ils se jurèrent d’y retourner un jour.

Puis enfin, après un long moment d’appréhension, et avec le restant de leurs forces, ils décidèrent de ne pas rester à découvert. Ils se mirent à marcher lentement mais sûrement, guidés par Victoria, jusqu’aux portes de l’Orphelinat Lefèvre où celle-ci était sûre qu’ils pourraient, à tout le moins, trouver un refuge pour la nuit.

Dans le Monde Ena, le ciel recommençait à se couvrir d’une épaisse nuée, sans reflet autre que celui de ses éclairs terrifiants. La nature fuyait loin de cette tumeur du Cenís qui promettait d’étendre son insatiable appétit.

Estherina, juchée sur son Kín et soutenue par Erén, Piodiís et les autres Esser Melidé, guidait toujours son Peuple vers l’Ibír. Les Besilnón et les Sedlén, leurs plus fidèles alliés, s’étaient joints à eux. Ils avançaient lentement, accompagnés de toutes les familles contraintes par le Tesín.

La Princesse jeta un regard en arrière et contempla le visage inconscient de son frère avec un Déndr de peine, avant de lui baiser délicatement la joue, avec tendresse et protection. Elle passa sa main sur ses cheveux blanchis par l’épreuve. Elle resta un moment le nez dans sa tiédeur.

Puis elle leva les yeux vers la cime des arbres qui se balançaient légèrement en signe de compassion. De multiples espèces d’oiseaux suivaient le cortège. Ficcí et Leodé veillaient près du Dauphin. Estherina se sentit rassurée sur le moment, mais elle savait que le temps n’était pas au repos. Il fallait rester alerte, en éveil et prêts à prendre toutes les décisions.

Elle regarda droit devant elle et respira profondément.

  • « Erén, éleva-t-elle la voix avec confidence, crois-tu qu’il faille tant de vaillants Melida pour changer le cours d’un Monde entier ? »

Le Conseiller du Roi prit un temps de réflexion qui lui permit de bien comprendre la question de la Princesse.

  • « Je ne sais pas, votre Altesse, répondit-il humblement devant la majesté soudaine de la jeune fille, désormais souveraine guerrière prenant en main la destinée des Melida. Mais je sais qu’il peut suffire d’une seule personne suffisamment brave pour se faire.
  • Non, corrigea Estherina avec diplomatie, des Peuples unis et braves, et un guide bien conseillé.
  • À votre service, votre Altesse », s’inclina le chevalier Nomén.

Ainsi partirent-ils en exil.

Nul ne savait quand ils seraient amenés à rentrer chez eux, dans la Grande Cité aux arbres habités et ingénieux. Tout ce que chacun savait, c’était que leur avenir était désormais incertain. Tout ce qui avait trouvé une règle et un ordre paisible se retrouvait livré à la nature, démise sans d’autre recours que le savoir et la sagesse engendrés depuis des générations et des générations de Melida.

Clarén entrouvrit les yeux et personne ne le remarqua. Il maintint son attention un moment sur le ciel glissant à travers les feuilles qui se frottaient contre les rayons ténus du Double Soleil. Puis l’épuisement s’empara de nouveau de son petit corps. Éprouvé, il s’endormit et se laissa porter sans rien dire ni appeler personne.

Il repensa à Gretiél avant de s’enfuir dans le rêve et ses paroles lui revinrent en mémoire : « Vous voyez tout cela, c’est notre monde. C’est le monde Melida. Celui forgé par les forces Ena, dont nous sommes les gardiens. Tout ce que nous devons faire, c’est suivre l’ordre des choses. » Aussi, les Melida allaient devoir se battre, et il sembla soudain que cela devait être dans l’ordre des choses.

Sa tête lui parut lourde sur la silhouette allongée et puissante du Kín. Il tenta vainement de lever sa petite main jusqu’à son visage embrumé. Le monde tourna tout autour de lui dans un vertige. Son bras tomba et resta ballant contre le flanc de la créature magique.

Demain peut-être viendrait l’heure du réveil.

Revu en novembre 2019.

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