Anthropogenèse

Marqueurs moraux et effet tunnel : note sur l’autisme

Le moindre geste que nous faisons est soumis au contrôle, puisque nous vérifions sa conformité avec l’image sociale que nous nous mettons en devoir de restituer. Notre conduite est réglée geste par geste, susceptible de devoir être justifiée devant un-e référent-e d’autorité, intériorisé-e ou pas, symbolique ou réel-le. Ce que Sigmund Freud appelait le surmoi dans sa deuxième topique s’applique en tant que marqueur moral faisant signal et déclenchant du sens à chaque geste ou pensée de geste.

Ce sont ces marqueurs qui servent d’identification, de contrôle et de justification de nos actions, dans la mesure où même lever la main peut être un signe pour d’autres. Gratter un objet (entre autres gestes discrets notamment étudiés par le psychanalyste Darian Leader dans Mains, 2017) peut être un signe qui peut servir de justification à notre présence dans une pièce. Une des stratégies d’adaptation des personnes autistes, le « stimming », peut aussi être une manière d’émettre un signal qui est une demande de considérer sa présence comme justifiable.

Savoir que sa conduite est justifiée par les conventions sociales est un luxe que tout le monde ne peut se permettre d’avoir. Cela signifierait que l’on s’est rendu-e conforme à celles-ci de façon univoque. Ce qui nous amène à considérer deux grandes stratégies d’adaptation possibles : un modèle qui serait endogène, dynamique, et un autre qui serait exogène, rectiligne. Le modèle endogène induirait la spontanéité des modes d’interaction des organismes à leurs environnements ; c’est-à-dire qu’on progresse par approximations, par arborescence. L’autre impliquerait l’uniformité de ces modes d’interaction, fonctionnant par optimisation et compression, par rupture et simplification.

Le mode d’application du champ moral, par exemple, fonctionne selon le modèle exogène. Il s’agit d’aplanir la conduite jusqu’à la rendre la plus conforme possible à des critères de prédictibilité. Il fonctionne comme une fonction dérivée en mathématique. Il s’agit de trouver la pente la plus rectiligne possible qu’on puisse tirer d’un organe dynamique. Les marqueurs sont réduits et les trajectoires de pensée certes simplifiées, mais l’ensemble déduit ne permet pas de rendre compte de la courbe initiale. L’angoisse que peut susciter l’effet tunnel, l’absence de repérage entre un marqueur et un autre n’est pas accompagnée par de nouveaux marqueurs ; mais seulement on suppose que le ligne droite qu’on aura tirée au préalable, que le chemin établi par avance nous mènera en lieu sûr, c’est-à-dire dans un lieu identifié et déjà justifié, conforme.

Ce qui est éclairant dans la question de l’autisme ici, c’est que la non-évidence de ces marqueurs sociaux conduit la personne, justement, à développer des marqueurs alternatifs qui sont une demande de prise en compte de l’angoisse – notamment, l’angoisse de ne pas posséder les signaux sociaux demandés par les autres, ou symboliquement par la ou les figures référentes d’une autorité sur elle. L’autisme, ainsi, n’a pas à démontrer de symptômes spectaculaires et souvent, il n’en déclare pas. Les marqueurs endogènes déployés par la personne autiste n’ont même pas à être visibles. Seulement l’autisme se déclare dès lors qu’à défaut d’une tendance spontanée à se sentir conforme, pleinement coordonné-e aux marqueurs sociaux qui permettent l’intelligibilité et l’intégration de ses signes, la personne déploie une demande selon d’autres qui lui sont propres. C’est tout. C’est ça, l’autisme, quels que soient les facteurs qui concourent à pousser l’individu-e dans ses retranchements. La souffrance engagée et l’effort demandé à la personne, vivant dans son corps dans un monde de signes inadéquats pour être entendue, découlent de cette même inadéquation.

C’est pour ça qu’il y a une grande demande aujourd’hui de la part des personnes autistes elles-mêmes (je vous renvoie encore, par exemple, au travail de Delphine Montera dans son projet Autiste queer) de reconnaître l’aspect créatif et singulier de leur rapport au monde, de par son caractère endogène et en miroir des marqueurs sociaux établis par convention. Les personnes autistes sont ainsi poussées à faire signe pour tenter de communiquer leur présence au monde social.

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