Anthropogenèse

Défrichage et enjeux cliniques

Les questions avancées jusqu’ici en viennent à celles de l’éthiologie de la psychanalyse et de la mesure dans laquelle nous pouvons nous fier à sa nomenclature sans une profonde remise en question de ses modalités d’expression. Non pas que les grandes catégories diagnostiques que sont la névrose, la psychose ou l’hystérie soient dénuées de toute portée descriptive, mais plutôt que le cadre dans lequel elles opèrent ne permet pas une compréhension complète du lien qu’on peut établir avec elles.

Quand parle-t-on de pathologie ? Sans doute, quand un organisme est mis en incapacité de se relier à ses environnements de la même manière que celle attendue par certaines normes d’observation. Plus encore, cette anomalie se trouve compensée par une activité du corps. Celui-ci produit un effort supplémentaire pour pallier cette incapacité à établir une relation qu’il serait supposé pouvoir accomplir.

Dès lors, sur quoi la psychanalyse peut-elle agir ? On l’a vu, elle peut agir sur les conditions de production d’un discours, notamment d’un discours sur soi-même, qui rende compte au mieux du caractère non-transmissible de l’expérience du sujet. La psychanalyse s’attache au langage, au sens, à l’organisation symbolique dans laquelle se situe le sujet. Toutefois, il y a des niveaux et des modalités différentes de compréhension selon la formation des individu-e-s qui fait qu’à défaut d’un accord dans l’échange, la communication quitte le langage verbal pour, justement, se réfugier dans le corps, de façon plus ou moins visible de l’extérieur.

La « pathologie » mentale s’établit par rapport à un standard d’échange social, mais c’est surtout le point où le corps tente de compenser l’écart entre le désir de communiquer quelque chose et l’incapacité de le faire selon les termes d’un accord inter-personnel qui nous intéresse. S’il y a des « pathologies de langage » qu’on peut observer dans la tentative de communiquer malgré tout quelque chose de signifiant, on les retrouve dans des stratégies de contournement, notamment d’une figure d’autorité contraignante.

Le terme de « pathologie » désigne ici une incapacité à communiquer quelque chose, mais implique aussi la conscience du caractère condamnable de cette incapacité, qui pousse le sujet à un repli et le corps à compenser l’effort, générant une tension qui ne peut que lui peser davantage. C’est pourquoi le terme de pathologie est si délicat à manier et ce pourquoi la psychanalyse tend à s’en méfier dans ce qu’il peut fermer l’accès au sujet dans l’échange. Néanmoins, il rend compte du caractère contraignant imposé par l’intégration des standards qui dictent l’évaluation d’une « bonne » communication et d’un « bon » échange social – par « bon » on entendrait en fait optimal ici, et non suffisant.

Comment rendre compte de la singularité du sujet si on ne peut considérer les manifestations d’une « pathologie », c’est-à-dire une urgence du corps à compenser l’écart, comme des tentatives de réponse à un univers social contraignant ? Comment rétablir le caractère progressif de l’établissement des termes de l’échange social et affectif par la psychanalyse, et comment aborder les tableaux cliniques historiquement dressés par la théorie et la pratique psychanalytiques dans ce contexte ?

De l’historicité sociale des critères de diagnostic

Ces questions sont délicates car elles ne peuvent être extraites des conditions politiques et sociales de leur émergence. Le reportage pionnier de la journaliste Américaine Nellie Bly par exemple, qui se fit « passer pour folle » et interner dix jours dans l’asile du Blackwell’s Island Hospital à New York, en 1887, montre bien l’impact de la misogynie dans les diagnostics d’hystérie à l’époque. De même, la compilation des pathologies mentales aujourd’hui exhibe-t-elle toujours son lien avec l’indexation des prescriptions pharmaceutiques dans une logique capitaliste. Mais on pourrait parler aussi de l’influence des stéréotypes raciaux qui aujourd’hui encore tend à nier aux personnes racisées une vie psychique digne de ce nom, peinant à les considérer comme sujet.

De même, la biologiste Julia Serano détaille dans son Manifeste d’une femme trans (2007, 2020), dans une perspective volontairement restreinte à la transmisogynie vis-à-vis des femmes transsexuelles, comment la transphobie biaise l’accompagnement clinique des personnes concernées. On pourrait penser également au travail de l’ethnopsychanalyste Georges Devereux dans sa Psychothérapie d’un Indien des Plaines (1951), s’il ne fallait toutefois prendre avec précaution l’éthnocentrisme de l’époque – mais sa démarche rend bien compte de la nécessité de s’accorder sur la singularité de l’accès au sens pour chacun-e selon son ancrage culturel. Et ces exemples ne sont pas exhaustifs.

La position privilégiée de la psychanalyse est aussi la position privilégiée d’une classe de la population mondiale sur les autres, et la psychanalyse doit pouvoir faire son auto-critique historique ainsi que celle de son contexte d’ancrage. Nous vivons en des temps qui favorisent l’incompréhension des autres, l’appauvrissement généralisé des structures collectives et des structures d’apprentissage. La psychanalyse ne peut pas se renfermer sur ses acquis sans analyser les contextes et conditions spécifiques de sa performance sociale.

Et en même temps, comme l’a fait Darian Leader avec la psychose, il n’est pas impossible de donner de la souplesse aux outils d’analyse existant. Il faudrait pouvoir travailler avec les outils diagnostiques comme des états intermédiaires. Ce qui compte en premier lieu, c’est d’identifier les facteurs de pression, de contrainte. Car nul modèle de société n’est absolu et nous sommes tou-te-s pris-e-s dans ses faisceaux. Dès lors, il faut redonner sa dimension inter-subjective aux modalités d’élaboration du sens des individu-e-s avec lesquel-le-s nous sommes amené-e-s à travailler. Il est possible de refaire société à l’intérieur du champ social et encore une fois, l’éthique du droit doit pouvoir engager la responsabilité de chacun-e au sein d’un accord mutuel.

Idéalement, pour « traiter » les névroses, les psychoses, les hystéries, il faudrait aplanir le champ social et reformuler les accords, prendre le temps de l’accompagnement collectif, ce qui n’est pas possible dans une société de contrainte, de précarisation et d’inégalités telles que celles dans lesquelles nous vivons aujourd’hui. Donc, malheureusement, la psychanalyse ne peut pas faire de miracle mais du cas par cas, pas à pas. Sauf à accompagner un « changement radical de société », pour reprendre les mots de l’avocate Américaine Ruth Bader Ginsburg. Dès lors nous revenons au même point, puisqu’il faudrait élaborer les outils politiques, de conjonction intersectionnelle de ce changement. Encore, la psychanalyse ne peut s’extraire de sa condition politique.

Il faut se rappeler aussi, à la manière de la psychanalyste Alice Miller, que chaque personne a été un-e enfant, et que c’est l’affectivité de cet-te enfant qu’il s’agit en premier lieu de protéger et d’accompagner, quand bien même les modèles patriarcaux ont tendance à cloisonner cet espace. Un univers de compétitivité laisse toujours quelqu’un-e derrière. La psychanalyse doit pouvoir faire contrepoids. Il n’y a pas de psychanalyse abstraite, pas de psychanalyse parfaite, pas de psychanalyse universelle ou absolue. Il n’y a qu’une psychanalyse ancrée dans un contexte et y prenant part. La psychanalyse doit pouvoir avancer par approximations, tout simplement parce qu’elle n’a guère le choix, et aucune de ses catégories n’est autre que provisoire, de même que ses enjeux de pouvoir.

La psychanalyse comme dimension du droit

Et pourtant, la psychanalyse ne peut pas non plus dépasser le seuil du cabinet où la personne rejoint l’analyste. De fait, l’analyse ne peut que proposer des modèles possibles d’organisation et d’états intermédiaires pour le sujet en quête d’un travail sur lui- ou elle-même. Ces modèles appartiennent tous à cet espace intermédiaire entre le sujet et l’analyste, qui est l’espace où les modalités d’échange et de formation du sens circulent et se reconfigurent. Encore une fois, l’analyste ne peut que travailler sur les conditions par lesquelles cet accès au sens se forme. Il s’agit avant tout de permettre à cet événement de se produire dans cet espace-là, pour qu’il serve de modèle possible à l’extérieur.

Que tente de prouver une personne diagnostiquée névrotique, psychotique, hystérique ? Que tente-t-elle de maintenir préservé de toute atteinte extérieure ? De qui ou de quoi se protège-t-elle ? Toutes ces questions, nous sommes d’accord, sont propres au sujet lui- ou elle-même. Les catégories diagnostiques ne sont que des approximations qui permettent d’approcher, de contenir la zone autour de l’activité traumatique, c’est-à-dire l’activité qui produit du sens autour d’une douleur. La personne qui souffre crée du sens autour d’une douleur, et c’est là la définition du mot trauma, dans sa dimension de « défaite ».

Le sujet a été défait-e lors d’un combat qui engageait quelque chose de vital, et il ou elle tente de raconter quelque chose à partir de cette défaite, qui est une défaite du sens, de la possibilité de se relier à l’extérieur à partir de quelque chose d’intime. L’aspect individualiste de nos sociétés est questionnable dans cette perspective, parce qu’on peut ainsi ne pas prendre en compte les causes exogènes au sujet dans la contrainte qu’il ou elle subit. Tout symptôme est symptôme d’une pression exercée sur un corps. Il faudrait travailler sur le modèle des cernes, des cercles concentriques et interdépendants qui forment les rapports et les liens des individu-e-s avec leurs différents environnements de vie, lesquels interagissent dans un sens ou un autre dans la formation de l’identité individuelle.

Idéalement, il faudrait changer nos modèles de société dans leur ensemble. En attendant, la psychanalyse fait tampon, et ce n’est pas une tâche facile. Tout ne peut pas être réglé par la psychanalyse, mais elle peut faciliter l’accès à la connaissance, et notamment à la connaissance de soi.

Tout sens n’existe que par un univers de sens, ce qui est un des principes de l’herméneutique. Un sujet ne peut être extrait-e des conditions qui rendent possible son action. Tout sujet est agent de conditions de possibilité offertes par un ensemble d’environnements régulés par des règles d’accès à l’agentivité. Nous sommes fait-e-s des agents, facteurs-rices de telle action dans la société de par ses règles, à moins d’avoir à en forger de nouvelles. Encore faut-il s’approprier les outils pour le faire, ce qui demande un travail qui peut être inhibé par un ensemble cohérent de facteurs contraignants, ce qui arrive dans nos sociétés inégalitaires.

Cela ne veut pas dire qu’il faut pouvoir tout faire, mais seulement qu’en-dehors de certaines choses proscrites en respect de la mutualité du droit pour toutes et tous, il est possible pour chacun-e d’élaborer ses propres conditions d’existence sans empiéter sur le droit de tout-e autre à en faire de même. La psychanalyse doit pouvoir sensibiliser la personne qui l’approche, en recherche de réponse, à l’aspect performatif du droit et non figé, qui doit pouvoir conserver toujours sa nature collective et inclusive.

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