Anthropogenèse

Dimensions harmoniques, contraste et paradoxe sensorimoteur

On a tendance à oublier que nos perceptions sensorielles se font par impression. Nous chargeons ces impressions d’un investissement particulier de chaque moment. Il y a donc une grande cohérence et continuité entre cet investissement spécifique, personnel et propre à l’individu-e (sensorimotricité) et les modalités de perceptions de nos environnements. La détermination et l’identification des éléments qui les composent se font par contraste, d’où l’émergence de formes.

Mais ces formes ne sont pas neutres et jamais abstraites des modalités de déploiement sensorimoteur possibles vis-à-vis d’elles. Le fait que nous inhibions le déclenchement des réponses à certaines interactions possibles ne veut pas dire que l’impulsion de les actualiser n’existe pas en amont de ce contrôle mettant en jeu le plan symbolique.

L’interaction constante entre le corps, l’objet et l’action peut être schématisée de cette manière :

De par la cohérence entre les deux sources conjointes des sensations physiques (le corps et son environnement direct, les deux participants de l’activité traumatique, du point de contact qui crée le phénomène sensoriel et son sens, la direction de la réponse symptomatique du corps), on peut définir le champ sensoriel comme un ensemble fluide, dit des dimensions harmoniques du champ sensoriel. Nous parlons de champ harmonique du fait du caractère singulier des modalités de perceptions de l’individu-e.

Nous nous inspirons ici de l’analyse harmonique en mathématique, qui procède par la décomposition d’un champ périodique en valeurs, elles-mêmes réductibles à une même valeur fondamentale (sur le modèle des fréquences d’onde). Nous trouvons judicieux de l’appliquer ici pour exprimer la réductibilité du champ sensoriel à l’activité du corps qui en fait l’expérience. Mais aussi, sa modélisation permet de faire un pont avec le champ symbolique, en opérant un réseau d’analogie quant au emprunts que le symbolique fait à la mémoire sensorielle.

Paradoxe sensorimoteur, champ sensoriel et symbolique

Pour cela, il est important de revenir à l’origine des capacités symboliques, telle qu’explicitée par la théorie des trois paradoxes. Notamment, si l’on rappelle de façon schématique la structure du paradoxe sensorimoteur de la main, on a le fonctionnement sensorimoteur normal suivi de sa disruption par la mise en situation de paradoxe :

On parle de changement d’objet dans la boucle sensorimotrice normale, même dans le cas où il s’agit du même objet, parce que le processus de rencontre et d’investissement interactif des environnements par l’individu-e implique la dégradation ou le changement de perspective vis-à-vis de l’objet. Lorsque je saisis une branche, les sensations afférentes au toucher ou au poids vont changer mes perspectives d’interaction avec cet objet et mon environnement et de fait, les changer. Si je mange un fruit, sa dégradation va de fait changer les modalités d’interaction que j’ai avec lui. C’est le même fruit, mais ce n’est pas le même objet. Sa configuration a changé, même sensiblement.

Or dans la situation du paradoxe sensorimoteur, la réponse sensorimotrice proprement dite est interdite du fait de la nécessité de rester figé-e pour que l’objet, ma propre main, continue d’exister en tant qu’objet. Pour que cet objet continue d’exister pour maintenir l’illusion qu’il en quelque sorte différent de moi, différent de la main que j’utilise pour me saisir des choses, qu’il occupe une autre fonction, je dois ne pas bouger, je dois cesser d’interagir avec mon environnement. Cet objet doit rester le même et ne pas changer, parce que s’il change, ça veut dire que je l’ai changé, ça veut dire que j’ai utilisé mon corps pour le changer, ça veut donc dire que j’ai de nouveau fonctionnalisé mon corps et que j’ai cessé de le vivre comme quelque chose d’extérieur, d’étranger à moi-même. J’ai de nouveau entrepris de l’incarner et d’énacter ses relations à ses environnements possibles.

Dans la situation de paradoxe sensorimoteur donc, l’objet (ma main) est strictement le même que le moyen privilégié de préhension dont je dispose (identité de la main en tant qu’objet d’observation et de la main en tant qu’outil de préhension spontané). De fait, je suis sans cesse renvoyé-e à la nécessité de déterminer d’abord si justement je considère cette main comme un objet (extérieur) ou comme une partie du sujet (intérieur), si je la contemple ou si je l’utilise – et si je veux la prendre, avec quoi ? Le changement d’objet devient impossible dans la même boucle, qui formule une identité paradoxale, une indécision quant à ce qui est à l’intérieur ou à l’extérieur.

L’empreinte spécifique de ce moment préfigure les dimensions du champ symbolique, réductible à un trouble dans l’identification du sujet. La dispersion sensorielle rejoint la dispersion imaginaire – puisque je ne peux énacter, répondre aux sollicitations sensorimotrices provoquées par mes sens mais rendues impossibles par le maintien de la situation de paradoxe. La coordination du plan imaginaire avec la nécessité physiologique de résoudre la tension alors provoquée (entropie du système à l’état de blocage) ébauche les structures de la narration et pose les bases de la topologie symbolique.

Le champ symbolique tente largement de recréer des conditions privilégiées d’identification en mettant sous contrôle les éléments disruptifs susceptibles de les contrarier. Le champ symbolique joue le rôle de garde-fou, de cartographie qui permet d’assigner à un environnement dynamique à l’origine une place et un ordre élémentaires et fixes. Il canalise l’élaboration de l’activité du trauma autour de la zone où se fonde le trouble, la tension, l’angoisse, la douleur, et détourne le regard ailleurs.

Des dimensions harmoniques du trauma

Comme on l’a vu, les modalités de perception dont nous disposons sont dispersées. L’idée de les définir à travers celles de ses dimensions harmoniques nous permettrait de les représenter comme suit :

L’utilité d’un tel modèle est de mettre sur le même niveau les différents aspects et modes d’appréhension sensorielle en les ramenant à leur dynamique ondulatoire. Le phénomène d’empreinte et de contraste fonctionne autant pour les couleurs que pour les vibrations sonores, pour les réactions à la chaleur ou à d’autres phénomènes chimiques et électriques. Si beaucoup de choses ont pu se cristalliser autour d’un paradoxe visuel, tous les autres champs de la perception restent impliqués.

En effet, les limites globales du champ de perception de l’individu-e inclut les limites de ses modalités d’interaction ainsi que celles fixant le champ symbolique en ce qui concerne l’agentivité du sujet – les projections dues à sa qualité d’agent dans le champ symbolique. Toutefois ce dernier demande les ressources d’une mémoire expérientielle riche et coordonnée dans l’espace et dans le temps. Le champ symbolique vient contracter tout cet ensemble dans une tentative de définition globale et simultanée d’événements prenant place de façon discrète. Le champ de projection symbolique de l’individu-e inclut donc toujours la dimension de son investissement sur le plan sensorimoteur, dont les réponses sont retardées et en attente de détermination.

Cela veut dire que l’activité symbolique demande un effort, parce qu’en même temps que les réponses sont retardées, le corps et la personne, de leur côté, sont toujours sollicités. Il y a donc un constant va-et-vient entre le travail d’identification et de contraction symbolique de la situation dans laquelle se trouve le sujet (sur le modèle paradoxal) et la nécessité de toujours coordonner, sur le plan sensorimoteur, la présence de son propre corps dans le monde. C’est pourquoi le flux de pensée est si important, même lorsqu’il est actif pour ne rien dire ou répéter en boucle les mêmes séquences, parce qu’il permet de temporiser l’activité synthétique de la contraction symbolique assez longtemps pour rester disponible à ce qui nous entoure.

Encore une fois, le symbolique donne du sens à la situation de blocage sensorimoteur dans laquelle se trouve le sujet qui la maintient malgré tout, réglée par la question du sens, parce qu’elle lui permet d’envisager la réalité autrement – c’est-à-dire en tant que telle, en tant que pure projection et pourtant, et c’est là le paradoxe, jamais abstraite de sa condition corporelle. Le sujet s’efforce de résoudre une situation purement corporelle sur le plan imaginaire, en fait, parce que la situation de paradoxe, avec son lot d’indétermination, d’incompréhension et d’inconnu est angoissante.

C’est un casse-tête, dans lequel on rentre ou on sort mais si on y rentre, si on élabore des solutions à l’intérieur, par le biais du sens, en racontant des histoires, en interprétant, et qu’on règle sa vie et celle des autres sur ce sens, sur cette explication, créant des contes, des mythes, des religions, alors peu à peu ce sont des communautés, des sociétés entières qui se trouvent régies par les règles de ces histoires-là, de ce sens, de ces territoires symboliques-là. Il faut s’imaginer faire cohabiter simultanément plusieurs cartes pour s’orienter dans un monde à plusieurs niveaux d’interprétation, selon les espaces sociaux et symboliques, sémantiques dans lesquels on se trouve.

C’est pourquoi nous avions suggéré un champ d’étude de l’ordre d’une herméneulogie, parce que cet effort d’interprétation et de temporisation, tel celui à l’œuvre dans le récit, est un travail constant, sans cesse maintenu et réactualisé. Et nous le faisons, parce que c’est d’abord notre espace vital que nous préservons, que nous quadrillons, que nous cartographions au sein du maintien d’une activité de fixation, dans l’espace et le temps, d’éléments mouvant hors de notre contrôle ; et ce alors même que nous sommes saisi-e-s dans un état paradoxal qui nous empêche de voir les choses – toutes les choses – clairement.

Exemple d’imprégnation

Pour illustrer l’implication du champ sensorimoteur dans notre perception symbolique, nous pouvons dessiner schématiquement un champ de lignes formant un ensemble coordonné, et un point. Malgré la dispersion des lignes autour, une fois le point localisé, l’impression d’immersion est assez vif. De même, pour s’imaginer attraper ce point avec ses doigts, on se figure assez bien la précision et la délicatesse de la manœuvre. Toujours est-il qu’il est assez facile de se représenter la sensation de captation sur nos capacités d’attention.

En commençant à rajouter d’autres points, cela reste suffisamment peu pour s’imaginer les attraper tous avec une seule main, en déployant ses doigts.

Par contre, dès qu’on excède un certain nombre, il devient difficile d’embrasser toute la zone d’un seul mouvement.

Ces points sont comme les éléments-clés de nos représentations symboliques. Comme des billes trop nombreuses et dispersées, il peut devenir difficile d’avoir un contrôle sur toutes. Si on fait un mouvement pour en attraper, certaines vont peut-être partir et glisser dans une autre direction. Une action va obtenir des effets et de l’autre côté, des conséquences difficiles à prévoir. Tout ne peut être contrôlé et pourtant nous redoutons les conséquences de cette absence de contrôle sur nous et autour de nous.

Donc, idéalement, le rôle de la psychanalyse serait de simplifier et de hiérarchiser l’approche. Certaines billes sont plus grosses, plus lourdes que d’autres. Si on peut les attraper, si on peut les saisir conceptuellement et se les représenter, on peut être en mesure de mieux réagir, accompagner et temporiser nos interactions avec elles. Mais aussi, les billes sur lesquelles nous exerçons le plus de contrôle et de vigilance, surtout lorsque leurs conséquences réelles ont eu lieu il y a très longtemps, peuvent être observées avec plus d’attention, posées dans l’espace intermédiaire entre soi et les autres, et peut-être, pour une fois, être laissées par terre sans crainte.

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