Anthropogenèse

Les notions de base : Le paradoxe sensorimoteur

On peut résumer l’idée de base de la théorie du paradoxe sensorimoteur en trois points :

a) Toute transformation dans la nature se fait en interaction avec l’environnement qui l’y pousse. Pour les espèces animales, cela va avec le principe de sensorimotricité, à savoir l’effort constant de coordination entre les perceptions sensorielles et le déploiement moteur (voir F. Varela, E. Thompson & E. Rosch, 1993).

b) L’émergence de la conscience de soi aurait nécessité la capacité de retarder les réponses au niveau neuronal (condition donnée par Gerald M. Edelman, 1992), c’est-à-dire la capacité de suspendre la sensorimotricité, ne serait-ce que momentanément. L’effort pour maintenir cette suspension serait crucial dans la génération d’images mentales et donc, de pensée.

c) Dans notre évolution, le développement de la bipédie a transformé notre relation à nos mains, principaux vecteurs de nos interactions avec nos environnements directs, qui acquièrent alors une relative autonomie (André Leroi-Gourhan, 2002). Or, il existe une situation particulière dans cette relation, qui est de considérer ces mêmes mains comme objet d’interaction. De fait, si j’observe ma propre main, celle-ci ne peut plus être mobilisée, alors même qu’un des premiers réflexes serait de l’employer pour saisir l’objet de notre intention ; ici, pour s’attraper elle-même. L’impulsion de saisir avec ma main est contrariée : ma main ne peut être en même temps la main que je regarde et la main qui devrait s’attraper elle-même. Au contraire, si je mobilise l’action de ma main, celle-ci disparaît en tant qu’objet autre, aliéné, que je rends différent de moi en l’associant à des mécanismes d’attention ordinairement dévolus à d’autres objets. Du point de vue sensorimoteur, c’est un paradoxe qui suspend la possibilité d’une réponse motrice à une situation sensorielle.

En conclusion : Un tel paradoxe pourrait bien avoir été, dons notre évolution en tant qu’espèce, à l’origine de la conscience de soi et des facultés imaginaires. L’action impossible à réaliser (attraper sa propre main avec elle-même) produit une image mentale, une mémoire sensorimotrice investie d’une impulsion de faire contrariée et de fait, chargée du point de vue émotionnel (entropie). C’est justement cette charge émotionnelle qui donne à cette expérience sa dimension de conscience de soi-même, c’est-à-dire en tant que sujet d’émotions qui oriente et donne sa mesure à l’action.

C’est à partir de cette expérience fondatrice qu’on peut commencer à travailler les développements évolutifs liés aux champs relationnel et cognitif, imaginaire et symbolique de notre espèce humaine.

Ouvrages cités :

  • Gerald M. Edelman, Biologie de la conscience, Odile Jacob, 2002.
  • André Leroi-Gourhan, Le Geste et la Parole, Tome I : Technique et langage, Albin Michel, 1964.
  • Francisco Varela, Evan Thompson & Eleanor Rosch, L’inscription corporelle de l’esprit, Seuil, 1993.

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